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URSULA GAUTHIER

 

Gourous et devins font trembler la dynastie rouge

Le retour des sectes rebelles

Nouvel Observateur - Semaine du 06 mai 1999

 

Sous couvert de pratiquer le « qigong » ­ une gymnastique spirituelle semblable au yoga ­, le maître Li a rassemblé autour de lui des millions de fervents, prêts à braver le pouvoir. Et ce n'est que l'une des nombreuses sectes qui pullulent aujourd'hui en Chine

C'est un défi inouï. Dimanche 25 avril, venus des quatre coins du pays, plus de 10 000 manifestants encerclent Zhongnanhai, la redoutable Cité interdite, siège du gouvernement et du Parti. Alignés en rang serrés autour du centre névralgique du régime, immobiles, sans une banderole, sans un slogan, treize heures durant ils tiennent silencieusement tête aux exhortations de plus en plus nerveuses des flics. Certains méditent dans la position du lotus, d'autres lisent des livrets frappés d'un emblème bizarre qui associe la svastika bouddhiste au yin-yang taoïste. Une délégation est finalement reçue par le Premier ministre ; elle réclame la libération de cinquante dirigeants arrêtés lors d'un sit-in de soutien à leur maître, le fondateur de leur mouvement : Li Hongzhi, en fuite aux Etats-Unis. Ces étranges manifestants qui osent défier le plus formidable Etat policier de la planète ne sont pas les lointains petits frères des étudiants de 1989, mais des adeptes du Falungong, une des plus puissantes sectes parmi celles qui pullulent désormais en Chine. Le pire cauchemar de la dynastie rouge se réalise : le spectre des « sectes rebelles » se réveille. Sous couvert de pratiquer le qigong -­ une gymnastique spirituelle semblable au yoga ­, un gourou a réussi à fédérer autour de lui des millions de fervents prêts à braver le pouvoir. 100 millions, affirme Li Hongzhi, soit bien plus que les 60 millions de membres du PC ! Il y a dix ans, certains groupes de qigong organisés en sociétés secrètes étaient déjà capables de tenir tête à l'empereur rouge, mais ils ne s'en vantaient pas encore. Fuyant, comme tous les autres leaders étudiants, la répression qui a suivi l'écrasement sanglant de Tiananmen, Feng Congde prend le maquis et confie son sort à une de ces sociétés de qigong. Pendant dix mois, une centaine de personnes se relaient pour le soustraire à la répression, jusqu'à lui faire passer la frontière la mieux gardée du monde. « Wang Dan, lui, s'était caché parmi les universitaires, explique Feng Congde. Il a tout de suite été pris. » Au cours de son incroyable cavale, Feng découvre un monde ignoré, où des inconnus risquent leur vie pour le sauver. Ils ne partagent pas du tout ses opinions, mais ils abhorrent encore plus que lui le régime communiste, à leurs yeux aussi étranger à l'âme chinoise que les idées occidentales des étudiants. « Les vrais dissidents, conclut Feng, qui a abandonné depuis la lutte politique pour se consacrer à l'étude de la pensée et de la religion chinoises, ceux que le Parti craint le plus, ce ne sont ni les intellos, ni les ouvriers, ni les paysans, mais les adeptes des "cultes populaires" structurés autour d'un maître ambitieux. » Le qigong, en Chine, tout le monde en fait. Il en existe des dizaines de méthodes, dérivées des arts martiaux bouddhistes ou taoïstes. Dans les jardins publics, sur les places, des nuées de pratiquants se livrent chaque matin aux gestes lents et aux exercices de respiration qui font « circuler » le qi, l'énergie vitale, dans le corps, s'assurant ainsi santé et longévité. Ils croient tous que les maîtres projettent leur qi à volonté, ce qui leur permet de guérir les cancers, ressouder les fractures, soigner les insomnies comme les maladies nerveuses. Après les avoir radicalement proscrits sous Mao, le pouvoir a toléré un retour en force de ces guérisseurs dans les années 80, à condition qu'ils se cantonnent au domaine, jugé inoffensif, de la médecine douce. « Le Falungong n'est pas un qigong comme les autres, uniquement attaché à guérir les maladies, déclare avec conviction Wang Shanli. Il enseigne la purification, seul moyen de sortir de ce monde corrompu. » La trentaine potelée, ce critique de cinéma croit fermement que son maître Li Hongzhi a intégré et surpassé la leçon de tous les sages de l'histoire, de Lao-tseu à Bouddha, Jésus ou Mahomet. Par amour pour l'humanité, maître Li a fondé une nouvelle religion et mis au point une gymnastique spirituelle qui sauvera les adeptes lors de la fin prochaine du monde. Les nombreux manuels qu'il a écrits ont été traduits en plusieurs langues par ses disciples. Bien qu'ils soient interdits, on les trouve sans peine sur les étals des marchés. Ils portent tous l'effigie du maître drapé dans une toge orange, entouré d'un halo aux couleurs de l'arc-en-ciel, assis tel un bouddha vivant dans la corolle d'un lotus planant au-dessus des nuages. Une biographie énumère les dizaines d'immortels qui se sont succédé auprès du jeune Li pour lui enseigner les arcanes du pouvoir. Il peut à volonté apparaître, disparaître, traverser les murs, s'élancer dans les airs, agir sur les esprits, guérir à distance... Le dithyrambe se termine ainsi : « Le Falungong de maître Li est le soleil rouge du levant, qui illumine chaque recoin du monde, nourrit chaque être vivant, réchauffe la terre entière et joue un rôle sans rival dans l'avènement d'une société parfaite sur cette planète »... Depuis Mao, personne n'avait encore osé se comparer au soleil rouge du levant. Ni se poser en concurrent du Parti pour annoncer les lendemains qui chantent. En 1994, après deux ans de prédication intense, Li est contraint de dissoudre son organisation et de fuir à l'étranger. Sous le thérapeute un peu sorcier un peu voyant se profile la menace immémoriale des « tombeurs de dynastie », chamans dotés de pouvoirs surnaturels, mages annonciateurs de l'apocalypse, qui vomissent ce monde corrompu voué à sa perte, et appellent le règne de la justice et de l'harmonie. Tout détenteur du trône a toujours craint ces prophètes, car tous les règnes sont tombés sous les coups de rébellions millénaristes menées par de tels illuminés. Après cinquante ans d'utopie communiste, les Chinois semblent mûrs pour renouer avec cette tradition. Selon un sondage publié par la Société de Science et de Technologie, 35% osent répondre oui à la question : « Croyez-vous aux pouvoirs des devins et des guérisseurs ? » Dans les campagnes, c'est un raz de marée : 90% des paysans déclarent tranquillement croire à toutes les « superstitions ». Jouissant de protections occultes, mais vivant sous la menace d'une répression toujours possible, un autre « grand maître », Yu Qi, a amassé en quelques années suffisamment de millions pour fonder un important « centre de recherche » sur le Dazang gong, sa propre version du qigong. Dans la banlieue de Pékin, entouré de barrières métalliques, gardé par des gros bras armés portant costume militaire et casquette à écusson, un imposant bâtiment de six étages abrite des dizaines de bureaux et de labos. Cent chercheurs choisis « pour leur science et leur sapience » y traquent les secrets du qi. « Nous avons découvert comment agit le pouvoir de contrôler les esprits, affirme Yu Qi de sa belle voix de basse. C'est un secret que je garde jalousement, car un général malfaisant pourrait un jour s'en servir pour annihiler la volonté de l'humanité. » Voilà sûrement de quoi alimenter l'ire de Pékin et les accusations de « pratiques superstitieuses ». Mais il est sans doute trop tard pour sévir, trop tard même pour espérer contrôler le courant : « Comment contrôler un raz de marée ? Du sommet à la base de la société, il n'y a plus assez de gens indemnes du virus », ironise un historien des religions qui, malgré son rationalisme, avoue être lui-même tenté parfois...

 

 


 


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