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Commentaires sur les mouvements philosophiques ou religieux émergents et les dérives sectaires Comments about sects - Comentarios sobre las sectas

 

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 Frédéric Bobin

Le régime chinois est ébranlé par la résurgence de Fa Lun Gong

Le Monde 3 novembre 1999

Mise hors la loi il y a trois mois, la secte mystique a refait surface à Pékin. Des centaines de ses adeptes qui protestaient contre son interdiction ont été appréhendés ces derniers jours. La répression illustre l'inquiétude du pouvoir communiste

L'heure de la grande répression a désormais sonné pour la secte Fa Lun Gong. Humiliée par la résurgence sur la place Tiananmen - le coeur symbolique du pouvoir chinois - d'un mouvement mis hors la loi trois mois plus tôt, la direction du Parti communiste ne fera preuve d'aucune indulgence. Un arsenal juridique ad hoc vient d'être peaufiné. Des procès sont annoncés. Le gros bâton va frapper selon un scénario qui fait irrésistiblement penser au « printemps de Pékin » de 1989 : émergence de la contestation, attentisme et désarroi des autorités, sentence idéologique tombant via un éditorial du Quotidien du peuple ( « rébellion contre-révolutionnaire » en 1989, « cultes hérétiques » en 1999), regain de fièvre protestataire, « perte de face » du pouvoir, emballement de la machine répressive.

Dix ans de croissance économique ont eu raison de la révolte d'une jeunesse éprise d'idéaux démocratiques. Mais dans quoi va-t-on pouvoir diluer Fa Lun Gong, cette « secte » d'inspiration bouddhiste et taoïste qui reste encore largement mystérieuse ? A la différence du mouvement étudiant spontané de 1989, Fa Lun Gong est adossée à des structures hiérarchisées et clandestines bâties depuis des années déjà (environ depuis 1993). Fa Lun Gong est une micro-société totalitaire, dont certains segments sont enchâssés dans l'appareil du parti et de l'Etat, un mouvement millénariste composé de fidèles au profil psychologique (intégrité, dévouement, insensibilité) qui les rend proches des pionniers héroïques du communisme chinois. Enfin, et surtout, Fa Lun Gong a su fondre dans un creuset unifié des adeptes aux origines sociales diversifiées : on y trouve la masse des déboussolés de la réforme économique, mais aussi des intellectuels ; une sainte alliance entre le prolétaire et l'internaute que n'ont jamais réussi à nouer les dissidents démocrates. Pour toutes ces raisons, le parti au pouvoir se sent ébranlé dans ses profondeurs. Pour toutes ces raisons, il va faire de l'éradication de Fa Lun Gong une affaire de survie. Mais, pour toutes ces raisons, la chasse aux sorcières qui s'annonce risque d'être inefficace.

  CONTRE-OFFENSIVE L'émergence de Fa Lun Gong n'est rien d'autre en effet que l'expression de la crise idéologique profonde que traverse la Chine après vingt ans de réforme économique. Il faut rendre grâce aux dirigeants chinois d'avoir identifié la nature du « mal » et d'être conscients que la répression ne réglera pas tout. La veille du cinquantenaire de la République populaire (1er octobre), l'éditorial du Quotidien du Peuple invitait à combiner « progrès matériels » et « progrès culturels et éthiques » tout en reconnaissant que la quête de ce double objectif avait connu des « incohérences » depuis vingt ans, une manière d'admettre que le triomphe du mercantilisme avait créé une crise des valeurs. Le diagnostic est certes aussi vieux que les réformes. Dès 1979, Ye Jianying, alors président de l'Assemblée nationale populaire, lançait le mot d'ordre de « civilisation spirituelle ».

Ces derniers mois, ce discours est revenu en force. La presse officielle s'emplit d'éditoriaux appelant à placer le combat sur le terrain de la culture, de l'éducation et de l'idéologie. Il s'agit non plus seulement - et c'est là la nouveauté - de lutter contre la « pollution spirituelle » de l'Occident, mais de prévenir la prolifération des « superstitions » de souche très chinoise. Le problème est que cette contre-offensive idéologique prend la forme d'une rhétorique ultra-orthodoxe qui a déjà prouvé son inanité. Les colonnes s'engorgent de pesantes références au « marxisme », au « matérialisme » et à l' « athéisme » dans un contexte de réhabilitation de « campagnes politiques » fleurant bon la révolution culturelle.

Ce tournant orthodoxe et conservateur (on dit « gauchiste » en Chine) date, en fait, de l'été 1998, lorsque fut décidé de mettre en scène sur un mode apocalyptique les inondations qui touchèrent la Chine. Depuis, le raidissement est allé crescendo, alimenté par la grand-peur de la manifestation du 25 avril de Fa Lun Gong à Pékin puis par la flambée patriotique anti-OTAN lors de guerre du Kosovo. Dans ce climat, on a vu réapparaître au premier plan des vétérans de la pensée glaciaire.

  RÉVISIONNISME ANTILIBÉRAL

Ainsi, Deng Liqun, ancien chef du département central de la propagande, a-t-il pu prononcer, le 29 juin, à la tribune d'un « symposium » parrainé par le secrétariat du parti, un discours stupéfiant mettant en cause l'héritage même de Deng Xiaoping, le père des réformes. « La théorie de Deng Xiaoping centrant toute chose autour de l'économie et plaçant l'argent au-dessus de la politique a conduit notre parti et notre pays au désastre. La corruption et la dégénérescence du parti ont ébranlé son statut dirigeant, il y a un manque d'unité et de solidarité au sein de notre peuple, et le parti se dirige sur le chemin de sa propre destruction » (propos rapportés par la revue hongkongaise Cheng Ming). Que Deng Liqun ait pu se livrer à un tel réquisitoire en présence de proches du président Jiang Zemin est lourd de sens sur le révisionnisme antilibéral qui semble être la nouvelle tentation du pouvoir.

Est-ce là la réponse à Fa Lun Gong ? Certainement pas tant que la schizophrénie de la Chine actuelle - verbe pur et argent-roi - persistera. Et on en doutera d'autant plus que la secte a fait son lit d'une confusion idéologique qui a préexisté à l'ère des réformes. Car les « superstitions » aujourd'hui dénoncées ont en fait réapparu sous l'ère Mao. Faut-il rappeler l'obscurantisme très féodal de l'adulation aveugle des foules pour un Grand Timonier canonisé et aujourd'hui entré dans le panthéon des dieux populaires ? Faut-il rappeler que la gymnastique respiratoire du qi gong (travail du souffle) a été réhabilitée dès la fin des années 50, dans les cercles dirigeants alors en quête de méthodes curatives alternatives à la médecine occidentale ?

Tel est le dilemme auquel est confrontée la direction du parti. Comment réhabiliter, face à l'attrait de l'Occident, un patrimoine culturel chinois tout en évitant d'ouvrir la boîte de Pandore des maux de la vieille Chine ? Fa Lun Gong est née de cette contradiction. Elle renvoie non seulement à la crise d'un système désarticulé entre socialisme et capitalisme, mais, au-delà, à la crise de la modernité chinoise. Un gros bâton ne réglera pas grand-chose.

 

Arrestation de deux gourous

Les autorités chinoises ont poursuivi leur campagne de répression en arrêtant récemment à Wuhan (Centre) Xiao Yun, gourou du Cibei Gong (le Gong de la compassion), une des nombreuses sectes mystiques que compte la Chine, et dans le Sichuan (Sud-Ouest) Liu Jineng, fondateur de la secte Guo Gong (Gong national). Xiao Yun aurait été arrêté pour avoir réalisé des bénéfices illicites et pour avoir eu des rapports sexuels avec quatre adeptes. Cette secte compterait environ un millier de membres dans la région de Wuhan. Ces deux arrestations sont les premières indications de l'extension à d'autres sectes chinoises de la répression lancée contre Fa Lun Gong. -  (AFP. )