par Robert Solé, médiateur du Monde
Une lettre, puis deux, puis trois... Depuis la publication, dans Le Monde du 14 août, d'un article de Patrice de Beer intitulé « Au Kansas, l'obscurantisme veut chasser Darwin des écoles », il ne se passe pas de jour sans que le facteur ne livre une missive sur ce sujet, et toujours dans le même sens : la théorie de l'évolution n'est qu'une hypothèse, affirment ces correspondants, comme l'est d'ailleurs la création du monde par Dieu. Il en existe une troisième, qui mérite d'être enseignée tout autant dans les écoles : celle d'une création scientifique de l'univers.
Imaginez un peu le trouble de votre serviteur. Les lecteurs du Monde ne sont pas n'importe qui. Si tant d'entre eux affirment une telle chose, avec une telle certitude, c'est que quelque chose nous avait peut-être échappé. Comment parler d'obscurantisme alors que ces mêmes correspondants se réjouissent d'une autre information, parue le même jour sous la plume de Catherine Vincent, avec ce titre : « Le clonage humain est désormais à portée d'éprouvette » ? Loin de les inquiéter, l'idée que l'on puisse créer « des êtres à notre image, à notre ressemblance » les enchante. Non à Darwin, oui au clonage !
J'ai été un peu agacé, je l'avoue, de voir mon nom écorché dans les premières lettres : elles étaient adressées au « médiateur Robert Solle ». Rien de grave, bien sûr, mais enfin... Au bout de la trentième lettre portant la même erreur, il fallut se rendre à l'évidence : ces lecteurs indignés n'avaient jamais eu Le Monde entre les mains. L'aimable chef d'orchestre qui les avait incités à m'écrire aurait dû faire attention.
Voici donc une campagne bien naïve du Mouvement raélien, l'une des 173 organisations épinglées en 1996 par le rapport parlementaire sur les sectes en France. Ses auteurs ne cachent d'ailleurs pas leur appartenance à ce mouvement, fondé par un journaliste, Claude Vorilhon, surnommé Raël. Heureux confrère ! C'est un extra-terrestre qui lui avait confié, il y a vingt-six ans, le scoop des scoops, « un message s'adressant à toute l'humanité » pour expliquer « l'origine de la vie sur terre et ce qui risque de s'y produire dans les années qui viennent ». Les raéliens n'ont rien à voir avec l'affaire du Kansas, provoquée par des « créationnistes » (qui affirment, eux, que le monde a été créé par Dieu en sept jours), mais ils saisissent cette occasion pour se faire entendre.
Le dépliant que m'adresse l'un de ces faux lecteurs précise que des créatures venues d'une autre planète ont créé scientifiquement la vie en laboratoire, il y a environ 25 000 ans, à partir de matières chimiques inertes et grâce à une parfaite maîtrise de la génétique. Y est joint un bon de commande pour un livre « qui dit la vérité ». Mais l'on peut se procurer aussi la cassette sur « la méditation sensuelle », permettant de « vivre la sexualité avec tous ses sens » tout en étant « relié à l'infini » : une sorte d'orgasme cosmique pour 150 F, frais de port en sus...
Ce sont des lettres d'une autre facture qui parviennent au Monde depuis quelques semaines à propos du procès intenté à l'Eglise de scientologie. Là, pas d'erreur sur le nom : du travail de professionnel, adapté à un journal de référence, pour dénoncer ce qui serait une grossière méprise. Les signataires affichent leurs diplômes. « Docteur en biologie et ancien élève de l'Ecole normale supérieure », F. S. nous adresse un article très structuré sur « La Scientologie et l'argent ». Il précise : « C'est un texte construit selon un plan et une logique propres. Au cas où vous souhaiteriez en publier des parties, je vous prierais de bien vouloir m'en informer afin d'obtenir mon accord écrit préalablement. » Pour sa part, M. R., « polytechnicien et diplômé d'une université américaine, scientologue depuis vingt-quatre ans », aborde en détail, dans une très longue lettre, chacune des accusations portées contre son Eglise. Et il conclut : « Je serais tout à fait honoré de vous rencontrer pour discuter plus en profondeur de ce sujet car les limites imposées par cette lettre sont bien trop étroites. »
L'effervescence religieuse - et pseudo-religieuse - à laquelle on assiste est due à l'effondrement des idéologies, au déclin de grandes Eglises, à l'accélération des techniques, à la crainte des catastrophes écologiques... Quelques drames spectaculaires - suicides collectifs ou massacres - ont marqué l'opinion, qui ne sait plus de quel diable se méfier.
« La polémique sur les sectes ressemble à une chasse aux sorcières, écrit une lectrice de Strasbourg, Claire-Marie Brolly Mosser. On leur reproche d'abuser des gens faibles. Il y a deux mille ans, les Romains portaient la même accusation à l'encontre de la secte chrétienne. Si nombre d'individus recherchent la protection desdites sectes, est-ce en jetant l'anathème sur celles-ci qu'on va les guérir ? »
Qui est secte ? Qui est Eglise ? Où commencent l'escroquerie, l'oppression, la manipulation mentale ? Le Monde tente d'échapper à la sectophobie et à l'amalgame. A plusieurs reprises, dans des articles récents, son chroniqueur religieux, Henri Tincq, a tenté de faire la part des choses. Le 11 septembre, il mettait en garde contre « le religieusement correct » et distinguait entre « des sectes ayant eu maille à partir avec la justice » et « des groupes thérapeutiques ou ésotériques parfaitement inoffensifs ».
Le Monde a toujours pris au sérieux les questions religieuses, leur accordant parfois beaucoup de place. N'ayant à soutenir aucune croyance, il doit garder une certaine distance vis-à-vis des dogmes et des débats internes à chaque religion. Mais il est appelé à se prononcer sur des sujets qui concernent l'ensemble de la société - comme la mise en cause de certaines pratiques sexuelles - ou à dénoncer sans complexe les institutions religieuses, petites ou grandes, quand elles portent atteinte aux droits de l'homme... et de la femme.