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Craig Malisow  

MOMENTS DE DÉLIRE AU TEXAS

Les derniers feux du Ku Klux Klan

"Houston Press", Houston

in Courrier international, consulté le 3 février 2003

 

Une myriade de petits groupes racistes continuent d’enflammer rituellement des croix dans la nuit. Visite dans une section locale du KKK à Montgomery, Texas.

 

Sue Green le Grand Dragon, une cigarette coincée entre ses doigts aux ongles vernis de rose, surveille les hommes de sa klavern [branche locale du Ku Klux Klan, contraction de Klan et de cavern]. Elle les regarde déchirer des sacs de toile à coups de couteau. Dans le garage encombré de stères de bois, de vieilles couvertures, d’outils et autres saletés en tout genre, l’odeur qui se dégage des sacs prend à la gorge comme du gaz moutarde. Dehors tombe une bruine glacée, mais les Chevaliers américains ne laisseront pas le temps gâcher leur cérémonie.

 

A peine rentrés d’une réunion de recrutement, gavés de gombos et de saucisses, les membres de la section Conroe de l’Empire invisible [dès sa création, en 1865, le KKK se surnomma l’Empire invisible du Sud] se préparent à allumer trois croix derrière la maison en brique rouge de Sue Green. Cette grand-mère sexagénaire arbore une veste par-dessus un tee-shirt gris orné des lettres KKK aux couleurs du drapeau sudiste. Non sans fierté, elle regarde David, son fils de 20 ans, qui enveloppe une croix haute de trois mètres dans une toile. Un autre de ses fils, Ken, âgé de 41 ans, découpe de la toile, assis sur un congélateur. Il se présente comme un sympathisant de la klavern, mais refuse d’en faire officiellement partie car son meilleur ami est noir. A ses côtés, un lecteur de CD beugle un tube de Johnny Rebel, l’idole du Klan. “Y’a des Nègres qui sont pas morts, c’est juste qu’ils puent le cadavre”, chante d’une voix nasillarde Johnny, qui s’accompagne d’une guitare à dix cordes, tandis que les membres de la klavern reprennent joyeusement le refrain en chœur.

 

La couturière du groupe est restée à l’intérieur de la maison, avec le chien Shaggy, qui est bien mal en point. Ce bâtard, qui se remet à peine d’une collision avec une voiture, était là bien avant que l’Empire invisible ne rompe avec les Chevaliers américains, l’an dernier. Il fait tellement partie de la klavern que la couturière lui a confectionné une aube. Comme toutes les autres, il faudra la laver à la maison. Bien souvent, en effet, les boutiques de nettoyage à sec y font volontairement des trous. Le Klan n’a jamais la paix. Nouveau problème : il n’y a pas assez de gazole pour imbiber la toile. Avec un autre sympathisant du Klan surnommé la Cruche – en hommage à ses grandes oreilles décollées –, Ken va devoir retourner à Montgomery pour en chercher.

 

Sue Green est entrée dans l’organisation il y a vingt ans en épousant un membre des Chevaliers américains du KKK de Waco. Après la cérémonie traditionnelle, le jeune couple avait enfilé son uniforme pour qu’un pasteur du groupe confirme leur union devant le Klan. Etablis dans l’Indiana, les Chevaliers américains étaient alors l’un des groupes du Klan les plus durs et les mieux structurés. Mais Sue Green raconte qu’elle s’est lassée de ce qu’elle dépeint comme une association qui répandait la haine et recrutait d’anciens détenus. Elle a donc décidé de former sa propre klavern au sein du KKK du Texas-Oklahoma, une organisation qu’elle présente comme une association modérée de défense des droits des Blancs. Si elle n’a pas honte de ses activités, elle a néanmoins demandé à apparaître sous le pseudonyme de Green, craignant de perdre son emploi si sa véritable identité venait à être révélée. Au bout d’un an, se vante-t-elle, sa klavern compte 25 membres.

 

Pour Joe Roy, du Southern Poverty Law Center de Montgomery, une association de défense des droits civiques, il n’y a aucune différence entre le Klan de Green et les autres. “Ici, en Alabama, on a coutume de dire : ‘On peut mettre du rouge à lèvres à un cochon et l’appeler Monique, mais ça sera toujours un cochon’”, assène-t-il. Parmi les 676 groupes qui pratiquent l’incitation à la haine recensés l’an dernier, seul le Klan semble avoir accusé une baisse du nombre de ses membres, explique M. Roy : il ne rassemblerait plus aujourd’hui que 5 000 à 7 500 personnes, contre 5 à 6 millions à l’époque de son apogée, dans les années 20. Les klaverns manquent tellement de recrues que beaucoup permettent désormais aux femmes d’accéder aux sommets de la hiérarchie, ce qui aurait été inimaginable il y a encore quelques années. C’est justement à cause de cette pénurie de membres que Sue Green et son équipe ont choisi de tenir une nouvelle réunion de recrutement. Le temps est froid et pluvieux, lorsque les 12 membres du Klan pénètrent dans le Cedar Brake Park de Montgomery, à bord d’une camionnette blanche. Ils sont attendus. La police municipale, mais aussi celles du comté et de l’Etat, ont déployé 75 agents dans le parc. A eux tous, policiers et membres du Klan représentent un cinquième de la population de la bourgade. Les seuls Noirs présents arborent les insignes des forces de l’ordre. Une conseillère municipale noire avait organisé un barbecue et un concours de dominos pour la communauté noire à l’autre bout de la ville.

 

Brandissant toutes sortes de drapeaux – des Etats-Unis, du Texas, de la Confédération, de l’Association des prisonniers de guerre –, huit personnes en aube blanche encadrées par quatre “rapaces de la nuit” drapés de noir avancent vers le barrage. Certains portent des lunettes de soleil en plus de leur cagoule. L’un des rapaces de la nuit a coiffé une perruque de sorcière de Halloween, dont les boucles noires désordonnées jaillissent en broussaille de la cagoule. Un petit mégaphone surgit de l’une des aubes blanches. Avant que son porteur ait le temps de parler, il enclenche par erreur l’interrupteur de l’engin, qui se met à brailler un enregistrement grinçant de Dixie. Toutes les cagoules se tournent aussitôt vers lui, et il fait de son mieux pour couper la musique et porter le mégaphone à ses lèvres.

 

Ce chevalier, qui dit s’appeler James Confederate [James le Confédéré], se lance dans une leçon d’histoire que l’on ne trouvera dans aucun manuel scolaire. Il affirme que 90 % des délits sont commis par des Noirs, que les hommes noirs adorent droguer les femmes blanches et que les descendants des esclaves devraient être heureux de porter des noms chrétiens. “Le gouvernement est vendu aux Noirs”, hurle James Confederate. Au bout d’une heure, la bruine dégénère en mousson : le Klan remballe avant que cette solennelle assemblée ne se transforme en concours d’aubes mouillées.

 

La klavern prétend avoir recruté huit nouveaux membres grâce à ce rassemblement. On ne croise pourtant aucun nouveau visage lorsque l’heure est venue, quelques jours plus tard, de dresser à nouveau des croix de feu. On endosse les aubes et voilà les membres partis dans les bois, s’éclairant avec des lampes de poche. Au pied des croix, les hommes de la klavern empoignent des torches et forment tant bien que mal un cercle. Sue Green brandit sa torche, la Cruche l’allume, puis elle transmet sa flamme aux autres torches, demandant chaque fois : “Acceptes-tu la lumière ?” La Cruche reprend sa torche pendant qu’elle lit un bref discours où elle explique que la cérémonie des croix de feu est l’occasion de lutter contre l’ignorance et la superstition, et met en garde contre les dangers du mariage mixte. Sue Green conclut en s’écriant : “Pouvoir blanc !” Les autres reprennent en écho.

 

La toile n’est toujours pas assez imbibée, aussi les flammes s’étouffent-elles au bout de quelques minutes. Puis la pluie commence à arroser tout le monde. N’ayant rien d’autre à faire, la klavern du Ku Klux Klan du Texas-Oklahoma de Conroe s’en retourne à la maison finir un stock de saucisses.