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Le Monde 03.09.03
Le secret maçonnique a-t-il vécu, après des mois de révélations et de médiatisation à outrance ? Traditionnellement, ce secret porte sur trois éléments clefs de la vie maçonnique : le débat des loges garantie de la totale liberté d'expression ; la non-divulgation de l'appartenance ; les usages symboliques et rituels.
Avant les persécutions menées par le régime de Vichy, la franc-maçonnerie s'affichait plus volontiers. Après l'Occupation, elle s'est "reconstruite à couvert" affirme Alain Bauer, actuel grand maître du Grand Orient de France (GODF). De fait, le régime du maréchal Pétain, particulièrement hostile à la franc-maçonnerie, avait été jusqu'à publier des listes de noms d'adhérents (jusqu'à 17 000 en 1943) au Journal officiel, une fois saisies les archives des loges. A peine arrivés à Paris, la 14 juin 1940 les Allemands s'étaient précipités au siège du GODF, rue Cadet, à Paris, pour mettre la main sur les documents des loges. De Prusse orientale, le fonds passera à Moscou. Classé et inventorié par le KGB, il est en cours de restitution.
MULTIPLICATION DES CRISES
Le retour de la maçonnerie, et particulièrement du GODF, sur le terrain social, s'opère au tournant des années 1960-1970 sous l'impulsion de deux grands maîtres : Fred Zeller (1971-1973) et Pierre Simon, de la Grande Loge de France (GDL), précurseurs de l'"extériorisation". Elle culmine avec l'arrivée des socialistes au pouvoir en 1981. Des socialistes avec lesquels M. Bauer estime que les maçons entretenaient "des relations quasi incestueuses". L'échec du "grand service public unifié" en 1983 projet qui tenait particulièrement à cur au GODF , la multiplication des crises entre la base et le sommet des obédiences, renvoient les maçons à la discrétion d'antan.
La deuxième extériorisation s'opère à la fin des années 1990, en réponse à plusieurs ouvrages, dont celui des journalistes Ghislaine Ottenheimer et Renaud Lecadre, Les Frères invisibles (Albin Michel, 2001) où l'affairisme de certains maçons était stigmatisé. D'où une certaine méfiance vis-à-vis des médias et la multiplication de conférences publiques et d'expositions. L'une des premières manifestations, contemporaine de la sortie du livre, fut un colloque consacré à "la dignité humaine", en mai 2001, à l'initiative de cinq obédiences.
L'appartenance à la franc-maçonnerie ne faisant plus l'objet d'une excommunication en droit canon depuis 1983 mesure adoptée par l'Eglise catholique sous l'impulsion du révérend père Riquet demeure la crainte de retombées possibles sur la vie professionnelle. Un argument sensible dans un milieu où la tranche d'âge des 40-69 ans est surreprésentée (58,6 % au GODF) et où, dans certaines obédiences, les professions libérales (médecins, musiciens classiques, etc.) sont en bataillons fournis.
Le secret tend toutefois à se limiter désormais aux rites d'initiation. Certes, ceux-ci ont été maintes fois représentés, notamment dans La Flûte enchantée (1791) de Mozart. Mais il reste le vécu individuel de l'initiation que le grand maître de la GDL, Yves-Max Viton, juge incommunicable : "C'est comme entre lire une pièce de théâtre et la jouer."
N. W.