Montréal, 15 septembre 2001  /  No 88

 Le Québécois libre

 

 

  

 

 

    Susan Palmer enseigne la religion au Collège Dawson et à l'Université Concordia (Montréal). 

    Cet article est d'abord paru en anglais dans le quotidien The Gazette et est reproduit ici avec la permission de l'auteure.

    Traduction: Marie-France Carpentier.

 

OPINION

 

PAS DE SECTES S.V.P.,

NOUS SOMMES FRANÇAIS

 

par Susan Palmer
 

          Lors d'un récent voyage de recherche en France, j'ai visité des communes et des centres de méditations et j'ai interviewé des personnes qui se définissent elles-mêmes comme étant dans une démarche spirituelle. 
  
          Tous les groupes auxquels j'ai rendu visite sont inscrits sur une liste gouvernementale de 172 « sectes », présumées dangereuses. Ils sont considérés avec une méfiance détachée, au même titre que le seraient ici des bandes de motards ou des cellules terroristes. En mai, la France a passé la loi About-Picard qui criminalise les activités missionnaires et facilite la dissolution des associations volontaires (voir également LA LIBERTÉ RELIGIEUSE MENACÉE EN FRANCE).

          En tant que professeure de religions et chercheure sur les nouveaux mouvements religieux (les NMR, comme nous, les universitaires, aimons les appeler), je peux inviter des scientologues, des Hare Krishna et des moonistes à parler dans le cadre de mon cours sur les cultes et controverses religieuses à l'Université Concordia. J'amène mes étudiants du Collège Dawson visiter un temple Hare Krishna ou à des baptêmes d'OVNI raëliens pour qu'ils puissent observer les rituels. 
 
          Je ne m'étais jamais rendu compte à quel point nous sommes gâtés. Les Canadiens jouissent d'un degré de liberté académique et de liberté religieuse jamais atteint dans la plupart des autres pays, même en France, en dépit de sa brillante tradition intellectuelle. Si j'étais une sociologue française et que je me serais comportée de cette manière, j'aurais perdu mon emploi. On m'appellerait « une amoureuse des sectes », « une Scientologue qui se cache » ou une « révisionniste » minimisant les atrocités perpétrées par les sectes. 
  
Choquée par l'intolérance 
  
          Les chercheurs en sciences humaines ne sont pas supposés faire des jugements de valeur, mais j'ai été choquée par ce que j'ai observé en France. Choquée par l'intolérance et les préjugés envers les minorités religieuses, les atteintes aux droits individuels et, surtout, par la stupidité absolue et l'ignorance délibérée du gouvernement français, qui a créé la MILS (Mission Interministérielle de Lutte contre les Sectes).
 
          Je donne un cours sur les méthodes de recherche au Collège Dawson dans lequel les étudiants en sciences sociales apprennent à ne pas croire aux opinions populaires, mais à lire, à recueillir des données en utilisant diverses méthodes d'échantillonnage et à analyser les données systématiquement avant de présenter les résultats de leur recherche. Si la MILS avait remis son rapport sur les sectes dans ma classe, j'aurais été obligée de lui donner la mention « échec ». 
  
          En France, les experts sur les sectes sont en fait fiers de proclamer avec insistance que « nous n'avons rien à faire avec les groupes que nous combattons ». En mars, au tribunal de Pau, j'écoutais le psychologue Michel Moreau qui écrit sur « les manipulations mentales » (la version française atténuée de la théorie du lavage du cerveau/contrôle mental développée par la CIA). Nous étions tous les deux des témoins experts dans le jugement de parents des Douzes Tribus qui étaient accusés de négligence criminelle conduisant à la mort de leur enfant qui était né avec une malformation cardiaque. 
  
          Quand le juge a demandé à Moreau s'il avait déjà visité la communauté des Tribus, il a répondu « non » et il a continué en faisant de vagues généralisations, comparant le groupe au Temple Solaire. Il était très évident qu'il n'avait rien lu sur les Tribus, lesquelles sont un groupe unique parmi les NMR. 
  

     « J'ai été choquée par ce que j'ai observé en France. Choquée par l'intolérance et les préjugés envers les minorités religieuses, les atteintes aux droits individuels et, surtout, par la stupidité absolue et l'ignorance délibérée du gouvernement français. »

  
          Lorsque j'ai témoigné que j'avais mené des recherches sur le terrain sur le groupe depuis 1989 dans le Vermont et que j'avais publié six articles, deux chapitres de livre et deux entrées dans une encyclopédie les concernant, il est devenu clair qu'en France, une véritable recherche sur le terrain disqualifie le chercheur en tant qu'expert. J'étais contaminée parce que j'avais frayé avec l'ennemi. On m'a demandé si j'étais un membre de la communauté. Ma recherche a été rejetée par le juge parce qu'elle n'avait été effectuée qu'aux États-Unis et parce que mon séjour dans la communauté française des Douze Tribus n'avait duré que cinq jours. Les parents ont été condamnés à six ans de prison, et le juge a décidé que, à moins que les enfants des Tribus ne soient envoyés à l'école publique et vaccinés, ils seraient enlevés à leur famille et leurs pères envoyés en prison. 
 
          Il était clair pour moi que si ces parents avaient été laïques, ils auraient pu mieux se défendre. S'ils avaient été catholiques, la mort tragique de leur enfant n'aurait pas été utilisée pour contrôler et stigmatiser l'Église catholique. 
 
          Je me sentais frustrée. J'avais pris une semaine de congé de l'enseignement, pris l'avion pour la France, planifié mon témoignage pour me faire dire de la fermer, vraisemblablement parce que j'étais une affreuse Américaine ayant des notions peu judicieuse de la liberté religieuse qui avait même eu le mauvais goût de frayer avec les sectes. 
 
Des sectes dangereuses? 
 
          Le rapport Guyard de 1995 sur les sectes, commandé par l'Assemblée nationale, a compilé un rapport de 172 sectes présumées dangereuses. J'étais sidérée de voir que le rapport avait faussé la philosophie de Raël  et fait de fausses allégations de conduite criminelle. Même les dates de l'histoire raëlienne étaient rapportées incorrectement. 
  
          Quelques groupes ont réussi à faire enlever leur nom de cette infâme liste. Les mormons (dont le nombre de saints des derniers jours s'élève à plus de 10 millions) ont été retirés de la liste, mais d'autres églises minoritaires chrétiennes – science chrétienne, adventistes du septième jour et témoins de Jéhovah – y sont toujours et elles ont toutes vu leur reconnaissance légale retirée et ont été frappées d'arriérés d'impôt. 
  
          Une féministe qui organisait des activités d'artisanat à l'échelle internationale pour aider des femmes des pays du tiers monde à se prendre en main a été choquée de découvrir qu'elle figurait sur la liste. À son soulagement, le malentendu a été clarifié et son nom retiré de la liste. Lors d'interviews, les secrétaires-trésoriers de Mahikari et de Spiritual Human Yoga se sont plaints tous deux d'avoir de la difficulté à se reconnaître dans les rapports gouvernementaux. 
 
          Leur véritable problème, cependant, ce sont les médias. Les principaux journaux, en France, se fient sur l'Association de défense des familles et de l'individu (ADFI), l'organisation anti-sectes française, et les rapports gouvernementaux pour rédiger leurs reportages à caractère sensationnel. Les journalistes tendent à adopter l'attitude désinvolte « quand tu as vu une secte, tu les as toutes vues ». 
  
          Un récent article de magazine sur les sectes a grossièrement augmenté le nombre des membres et a accusé de façon presque routinière les leaders d'avoir des tendances pédophiles ou de planifier des suicides de masse. Presque tous les groupes étaient classés comme étant apocalyptiques. Quatre des groupes décrits étaient des groupes sur lesquels j'avais écrit, mais je pouvais à peine les reconnaître. Mais peut-être était-ce une chance pour eux, car j'ai ensuite visité un groupe sur lequel a été conduit une recherche et qui est aujourd'hui dissous – Horus, une communauté agricole du Nouvel Âge dans la campagne du Vaucluse.
 
          « Je suis considérée comme la femme la plus dangereuse en France », affirme Marie-Thérèse Castano, une grand-mère basque dont les compétences horticoles et écologiques mystiques l'ont conduite à une expérience collective d'exploitation agricole en auto-suffisance. Elle a récemment passé une année en prison. Elle a décrit comment Alain Gest, de la MILS, a pris rendez-vous pour la rencontrer en 1996. Il est arrivé avec le maire local, est resté quelques minutes et à refusé d'écouter son récit de la vie quotidienne du groupe. Au lieu de cela, Gest a exigé d'avoir un entretien privé avec un enfant, déterminé à trouver des preuves de « manipulation mentale ». « Il a agit comme un huissier, il est venu nous aviser que nous étions une secte dangereuse », soutient Castano. 
  
          Dans mon cours sur les méthodes de recherche au Collège Dawson, nous abordons la question de l'observation à faible impact de la part des participants de façon à ne pas perturber le terrain de recherche. Nous cherchons à découvrir des moyens pour compenser les biais culturels dans l'interprétation des données. J'ignore ce qui va arriver dans la guerre anti-sectes française maintenant que la loi About-Picard est en place. Mais au moins, j'ai recueilli d'excellents exemples sur la façon de ne pas effectuer une recherche qui vont me servir dans mes cours.