Environnement hostile - Hostile environment - Entorno hostil : G. Verna

Christianisme - Christianity - Cristianismo

 

Plan du site - Site Map - Mapa del sitio  

Olivier Truc

Sexe, sang et secte en Suède.

Libération 10 février 2004

Meurtre et adultères dans une communauté pentecôtiste défraient la chronique

Sexe, meurtre et religion... Depuis la mi-janvier, un fait-divers à tiroirs passionne la Suède et jette une lumière crue sur l'une de ces «Eglises libres» protestantes, creuset de puritanisme dans un pays qui passe pour l'un des plus sécularisés au monde. Son cadre, une petite communauté pentecôtiste du village de Knutby, à 80 km au nord de Stockholm. Dans cette campagne isolée, boisée et voilée de neige, le drame s'est déroulé dans une belle maison de bois bleu pastel. Une femme de 23 ans, épouse de l'un des six pasteurs de la communauté, est abattue dans son lit la nuit. A l'aube, un voisin est grièvement blessé de deux balles tirées par le même revolver de calibre 38, équipé d'un silencieux. Très vite, une jeune fille est arrêtée. Elle avoue le meurtre et la tentative de meurtre. Elle travaillait comme baby-sitter dans la famille du pasteur. Pas de motif apparent.

Trop grande indépendance. Assez vite, l'imbroglio des relations entre les membres de cette petite communauté très fermée éclate au grand jour. Les couples mariés et informels se mélangent. Etonnant dans un milieu normalement si prude, où le respect de la Bible ne souffre pas d'écart, où l'on s'estime «meilleurs chrétiens» que les autres. On apprend ainsi que le pasteur avait pour maîtresse l'épouse de l'homme grièvement blessé. La police, qui a inculpé le révérend et son amante il y a quelques jours, est persuadée que ce sont eux qui ont prémédité les meurtres et ont «poussé» la baby-sitter à agir. Dès lors, Knutby est passé au crible. Les pentecôtistes, qui comptent quelque 90 000 fidèles au sein de 485 paroisses indépendantes, sont les premiers à prendre les devants : la communauté de Knutby, dénoncent-ils, tournait à la secte. Les enfants étaient embrigadés, éloignés de leurs parents. Le pasteur incriminé décidait qui devait se marier avec qui. «Rien à voir avec nous !» lancent-ils, inquiets des dérives peut-être pas si isolées que permet une trop grande indépendance des paroisses.

Roman noir. De fait, on découvre que le pasteur inculpé tenait ses 90 paroissiens d'une main de fer, avec l'aide d'une énigmatique et autoritaire Kristi brud, fiancée autoproclamée du Christ, qui n'est autre que la soeur de la femme assassinée. Les médias ne lâchent plus ce roman noir, publiant certains jours quinze pages d'affilée sur le sujet. «Cette affaire passionne les Suédois car elle surgit dans un milieu qui prône des idéaux diamétralement opposés à ce qui est décrit à Knutby, analyse Sören Wibeck, ex-pasteur pentecôtiste devenu journaliste spécialiste des religions. Le monde normalement paisible des Eglises libres, qu'elles soient pentecôtistes, méthodistes, baptistes ou autres, est imprégné des valeurs d'amour, de sollicitude, de vérité. Toutes ces valeurs sont prises à contre-pied dans ce polar de Knutby.»

Le fait-divers choque et passionne autant par le contraste entre l'image d'Epinal des pentecôtistes et la réalité sordide de Knutby que par la place de choix qu'occupent ces Eglises libres en Suède. Sans doute certains Suédois ne sont-ils pas fâchés de rabattre le caquet de ces prédicateurs extatiques. Pour saisir leur importance, il faut remonter au milieu du XIXe siècle, dans cette Suède paysanne, pauvre et abrutie d'alcool. C'est l'époque où sont jetées les prémices de la Suède moderne, avec la montée en puissance de trois courants qui ont façonné l'Etat-providence : le mouvement ouvrier, les ligues antialcool et... les Eglises libres. Sous l'influence de pasteurs arrivés d'Amérique ou de Grande-Bretagne, ces dernières naissent alors en réaction contre la puissante et répressive «Eglise suédoise», l'officielle et luthérienne Eglise d'Etat, qui restera organiquement liée au pouvoir jusqu'en 2000.

Ces Eglises séparatistes connaissent un rapide développement grâce à l'écho renvoyé par les émigrés suédois partis outre-Atlantique entre le milieu du XIXe et le début du XXe siècle (20 % de la population a émigré), où ils ont découvert les mouvements du Réveil. Dans les villes et villages, les temples des différentes congrégations fleurissaient partout, organisaient des activités pour les jeunes, prêchaient la morale. «Plusieurs de ces mouvements du Réveil sont même intégrés au sein de l'Eglise suédoise aujourd'hui, poursuit Per Olov Enquist, qui a décrit dans le Voyage de Lewis l'essor du mouvement pentecôtiste suédois. Certains ont beaucoup travaillé avec les sociaux-démocrates pour bâtir cette société meilleure. De nos jours, quasiment tous les milieux suédois, qu'ils soient politiques, médiatiques ou culturels, ont des liens avec ces Eglises, et leurs représentants se retrouvent à tous les échelons.»

«Ceinture de la Bible». Même si elles sont en perte de vitesse, avec quelque 215 000 fidèles (contre 310 000 en 1960), cette dizaine d'Eglises libres protestantes reste ancrée dans le paysage suédois. Dans le Sud, où certaines sont concentrées, on parle toujours d'une «ceinture de la Bible». Sur l'échiquier politique, leur débouché naturel est le Parti chrétien-démocrate. Créé en 1964 principalement à l'initiative de pentecôtistes alarmés par un projet de réduction de l'enseignement religieux à l'école, il a récolté 9,1 % des voix aux dernières législatives de 2002. «Mais on les retrouve aussi bien de la gauche aux conservateurs, souligne Sören Wibeck. Je ne crois pas que l'on accepterait certaines de ces Eglises aussi facilement en France, où on les suspecterait de tendances sectaires. Mais en Suède, elles sont parfaitement intégrées.»