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Daniel Licht
L'Eglise catholique compromise avec un défenseur des sectes
Libération, jeudi 26 août 1999
Un article de Massimo Introvigne révèle les ambiguïtés de l'Eglise.
Deux mois après le rapport exhaustif d'une commission d'enquête de l'Assemblée nationale dénonçant les malversations des sectes dans le domaine économique et financier, celles-ci viennent de trouver un allié objectif inattendu : une partie du monde catholique français. C'est ce que l'on constate dans un numéro paru le 15 août de la Documentation catholique, bulletin de référence dans l'Eglise, édité par la congrégation des assomptionnistes (propriétaires du géant Bayard-Presse) qui, sous la rubrique «Sociologie», publie une quinzaine de pages d'un historien des religions, l'Italien Massimo Introvigne.
Un article qui tend, entre autres, à minimiser l'importance des sectes : «Il est impossible de fixer une ligne de démarcation précise entre sectes dangereuses et mouvements religieux légitimes», écrit-il. Et de souligner qu'elles ne concernent que «1% de la population...» (1). Assez pour déclencher la colère de Jacques Trouslard, prêtre de Soissons, chargé par l'épiscopat français de suivre certaines sectes chrétiennes et consultant auprès de la mission interministérielle de lutte antisecte. «Je trouve cette publication intolérable. Elle entretient la confusion entre sectes et religion. Etant donné la notoriété de la revue, c'est très grave dans la mesure où cela laisse à penser que l'Eglise soutient Introvigne, ce qui n'est absolument pas le cas.» De fait, en 1996, le Vatican a rendu public un courrier de Mgr Fitzgerald, responsable du dialogue interreligieux, dans lequel il niait l'existence de liens entre Introvigne et l'institution ecclésiale.
Peu connu du grand public français, cet avocat de profession, directeur du Centre d'études sur les nouvelles religions (Cesnur), est cependant repéré depuis longtemps par les spécialistes de la lutte antisecte en France pour s'être engagé depuis plus de quinze ans dans un combat de légitimisation des sectes auxquelles il applique son concept de «religion émergente». Joignant la spéculation intellectuelle à l'action de terrain, Introvigne a également délivré son argumentation prosectaire lors de quelques procès retentissants, celui des témoins de Jéhovah en 1995, et celui de la scientologie à Lyon en 1996. Dans leurs publications ou leurs discours, la plupart des sectes ne manquent d'ailleurs pas de s'appuyer sur les thèses d'Introvigne pour qui, entre autres, «la scientologie est un système religieux dont le mode de fonctionnement consiste à vendre des services, avec des méthodes de persuasion parfois inhabituellement dures pour le consommateur européen». Des propos qu'il sait tempérer d'une rhétorique habile : «Peut-être ai-je fait une erreur en apportant mon témoignage... Mais on n'est pas responsable des tentatives de récupération.»
Consultant du FBI. Personnalité plutôt secrète et controversée, Introvigne voit dans la dénonciation de ses travaux en France «une caractéristique d'un état laïque qui déguise à travers la lutte antisecte un combat contre le religieux. Il y a certainement des groupes malfaisants, mais de là à classer 173 groupes comme sectes (rapport parlementaire de 1995, ndlr), c'est de l'amalgame». En plus de l'animation de son centre d'études religieuses, l'historien italien se vante aussi de son activité de consultant auprès du département d'Etat américain ainsi que du FBI. Une diversité de centres d'intérêts qui le conduit aussi à donner des cours à un ordre religieux très traditionaliste à Rome (les légionnaires du Christ), ainsi qu'à écrire dans des publications proches de Travail Famille Propriété, secte catholique d'extrême droite récemment condamnée par l'épiscopat du Brésil, d'où elle est originaire.
«Réflexion de qualité». Autant de détails biographiques inconnus des responsables de la revue la Documentation catholique, qui expliquent avoir publié l'article surtout parce qu'il était paru dans Seminarium, organe officiel de la Congrégation pour l'éducation catholique. «C'est une réflexion sociologique qui nous a semblé de qualité. Si M. Introvigne est publié dans Seminarium, on peut imaginer que ses thèses sont peu ou prou celles du Saint-Siège», observe le rédacteur en chef adjoint de la Documentation catholique, Vincent Cabanac. Mais lui qui a pris part à des groupes de réflexion de la mission interministérielle voit dans la lutte antisecte du gouvernement un éventuel danger pour des mouvements catholiques. «La laïcité pure et dure revient à nier l'existence des Eglises, c'est un mauvais principe. Avant de condamner, il faut établir une grille de lecture. Il faut contrecarrer les groupes néfastes sans pour autant faire en sorte que ce soit l'Etat qui décrète qui est bon ou mauvais, comme le fait le rapport de 1995.»
Ces propos font sursauter Jean-Marie Abgrall, expert-psychiatre auprès des tribunaux, auteur des Sectes de l'apocalypse (Calmann-Lévy) et membre de la mission interministérielle. «On a démontré que les groupes sectaires sont coupables de délits, voire de crimes. Tant qu'on n'aura pas défini juridiquement le délit de manipulation mentale coercitive, on constatera toujours les mêmes dérives... Il est certain qu'une fraction de l'Eglise catholique redoute une véritable législation antisecte, car elle permettrait aussi de sanctionner certains mouvements qu'elle protège.» De fait, le théologien Jean Vernette, délégué de l'épiscopat pour les questions de sectes, préfère tabler sur «la longue tradition mystique du christianisme, avec d'autres, pour aider à un discernement dans le maquis des nouvelles propositions spirituelles».
(1) Ce «1%», semble-t-il
négligeable pour Introvigne, représenterait pourtant
600 000 Français, alors que le vrai chiffre est de 300 000
adeptes ou sympathisants de secte en France, dont 50 000 enfants.