G.
Verna
Mapa
del sitio
LE MONDE | 27.01.01
Des parents denfants
recrutés par des groupes reconnus par lEglise viennent
décrire aux évêques pour dénoncer
les abus de pouvoir de « certains fondateurs de ces
communautés ». Lépiscopat commence
timidement à reconnaître cette réalité.
«
Des sectes dans lEglise catholique. » En mai 1996, un
livre portant cette affirmation en sous-titre avait
créé un beau scandale. Les auteurs de cet ouvrage
collectif (Les Naufragés de lEsprit, Seuil) mettaient en
cause de graves dérives existant, selon eux, dans plusieurs
communautés religieuses issues du Renouveau charismatique.
Lépiscopat avait vivement protesté, dans un
communiqué, contre ce « réquisitoire » jetant
le soupçon sur « la vigilance des évêques
»: « Veut-on accréditer lidée
quil y aurait des sectes dans lEglise? (
) Nous ne
pouvons ladmettre. »
Cinq
ans plus tard, une timide prise de conscience semble se dessiner.
LEglise catholique de France vient dadmettre, dans un
texte rédigé par le Père Jean Vernette,
secrétaire national du service « Pastorale, sectes et
nouvelles croyances », que des « dérives sectaires
» pouvaient exister en son sein (Le Monde du 17janvier). Le
document, publié dans la lettre dinformation de
lépiscopat (SNOP) datée du 15 janvier, est
lun des premiers résultats dune réflexion
entamée depuis deux ans au sein dun « groupe
Gamaliel »: constituée dans la plus grande
discrétion, cette commission de travail intra-ecclésial
a pour but de remédier à de possibles abus dans des
communautés religieuses, et particulièrement dans ce
quon appelle les « communautés nouvelles »,
fondées au cours des trente dernières années.
«FORTES
PRESSIONS MORALES »
Il
est temps: plusieurs familles dont les enfants appartiennent à
des groupes reconnus par lEglise catholique se sont
organisées en association et interpellent la
hiérarchie. LAssociation vie religieuse et familles
(Avref), créée en 1998, a adressé le 29 novembre
une lettre à tous les évêques de France. Elle y
dénonce les abus de pouvoir de certains « fondateurs
de communautés ou de leurs collaborateurs », le
« manque de discernement » au stade du recrutement
et surtout « les fortes pressions morales exercées
lors de retraites ou au cours de directions spirituelles ou de
confessions privées ». LAvref déplore
que, jusquà présent, ses « appels au
secours naient pas été entendus et pris au
sérieux » par les responsables catholiques.
Au
premier rang des communautés visées par lAvref
figurent les Surs mariales dIsraël et de Saint-Jean:
une communauté dont la fondatrice, Mère Myriam, a
défrayé la chronique en menant une grève de la
faim, en 1988, sous les fenêtres de
larchevêché de Lyon. En 1982, cette jeune femme
dorigine hongroise (elle sappelle Tünde Szentes)
fonde à Rimont, près dAutun
(Saône-et-Loire), la communauté des Petites Surs
dIsraël et prend le nom de Mère Myriam. Elle
cherche à obtenir une reconnaissance canonique auprès
de MgrArmand Le Bourgeois, alors évêque dAutun,
qui lui accorde un agrément provisoire ad experimentum.
![]()
En
1986, plusieurs familles dont les filles sont chez les Petites
Surs, ainsi quune ex-religieuse, dénoncent la
« pression psychologique » exercée par la
supérieure, et même des « vexations,
humiliations et sévices corporels ». Plusieurs
témoignages relatent des scènes dhystérie
au cours desquelles Mère Myriam frappe ses compagnes. Les
parentsdes catholiques convaincusdécident de
sadresser au tribunal ecclésiastique (ou
officialité) de Lyon. Le jugement est rendu le 23 septembre
1987. Il déclare recevable la demande des familles. Il conclut
que « létroite dépendance des filles
à légard de Mère Myriam est certaine et
dûment établie. Lautorité que Tünde
Szentes exerce sur elles est assez contraignante pour être
considérée comme abusive et de nature à porter
atteinte à leur liberté spirituelle. » Comme
il est dusage dans les officialités, les juges sen
remettent à la décision de larchevêque de
Lyon et de lévêque dAutun.
GRÈVE
DE LA FAIM
Cest
alors que Mère Myriam entame sa grève de la faim. Elle
se plaint quon la persécute parce quelle est
« juive, immigrée et socialiste ». Le
cardinal Decourtray, archevêque de Lyon, cède: il
renouvelle lagrément de la communauté. Le 18
février 1991, un deuxième jugement en appel annule le
premier, au motif que les parents des victimes navaient pas
qualité pour ester en justice devant une officialité.
En
1994, Mgr Decourtray accorde à la communauté le statut
dassociation privée de fidèles. Un an plus tard,
les Petites Surs de la Compassion, dIsraël et de
Saint-Jean sont admises par les congrégations des
Frères et Surs de Saint-Jean comme une «nouvelle
branche» de leur «famille». A partir de cette date, la
communauté de Mère Myriam est
régulièrement mentionnée dans la Lettre aux amis
de Saint-Jean. Il faut dire que le fondateur des Frères de
Saint-Jean, le dominicain Marie-Dominique Philippe, est très
proche de Tünde Szentes, dont il a été le
professeur de philosophie à Fribourg. Dernière
péripétie: le 2 février 1999, la
communauté de Mère Myriam, dont la maison se trouve
désormais à Mars (Loire), dans le diocèse de
Lyon, obtient dun évêque slovaque, Mgr Kosnoc, de
Roznavsky, une reconnaissance comme institut de vie consacrée.
Aujourdhui,
les Petites surs dIsraël continuent de recruter, en
France, mais aussi en Hongrie, en Roumanie et en Slovaquie, dans des
conditions pour le moins discutables. M. H. (comme beaucoup de
membres de lAvref, il préfère garder
lanonymat «par crainte de représailles») en a
fait la douloureuse expérience. Au cours dun
rassemblement catholique, sa fille de vingt-trois ans fait la
connaissance des Petites Surs dIsraël, qui lui
proposent de participer à «une retraite de jeunes».
En fait de retraite, elle se trouve être la seule laïque
quand elle arrive au couvent, le 26 décembre 1997. Dès
le 1erjanvier, on lui remet lhabit religieux. Le Père
Marie-Dominique Philippe prend contact avec sa famille: « Au
cours dune confession, jai découvert que votre
fille avait la vocation
» Les parents tentent en vain
de rencontrer leur fille en tête-à-tête: cette
permission leur est refusée. Finalement, cest
grâce à lintervention énergique dun
parent prêtre que la jeune fille peut sortir du couvent de
Mère Myriam, en septembre 1998. « Elle reconnaît
aujourdhui quelle sest fait avoir »,
raconte son père.
Le
Père Fülop, aumônier de la Mission catholique
hongroise à Lyon, est très disert sur le cas de
Mère Myriam. Il décrit ses méthodes de
recrutement musclées, lorsquelle se rend en Hongrie,
accompagnée du Père Marie-Dominique Philippe: «
Elle parcourt les villages et dit aux jeunes filles:
Suivez-moi, je vous offrirai une belle vie en France. Les
filles sont attirées. Elle les fait entrer dans une maison
dont elles ne peuvent plus sortir. Au mois daoût1998, le
Père Philippe et Mère Myriam se sont battus à
coups de bâtons de chaise avec des villageois qui voulaient
récupérer leur fille, enfermée dans le
presbytère. Cela se passait dans le village de Sur, au nord du
lac Balaton. La presse et la télévision hongroise en
ont largement parlé et ont dénoncé ces
méthodes.» Une autre fois, en avril 1999, cest
une jeune Hongroise que la police trouve égarée sur un
quai de gare à Lyon. Elle a tenté de
séchapper du couvent de Mère Myriam, mais
celle-ci lui a confisqué son passeport
Les
familles dont les filles se trouvent toujours dans la
communauté des Petites Surs dIsraël ne savent
plus à quel saint se vouer. Lune delles a appris
par hasard, en lisant la Lettre aux amis, que sa fille venait de
prononcer ses vux perpétuels
Les parents tirent
toutes les sonnettes. En vain. Réponse de
lévêque dAutun, MgrSegui: « Je
nai malheureusement aucune compétence pour ce dossier,
nétant pas lévêque protecteur de
cette association. » Réponse de
larchevêque de Lyon, MgrBillé: «
Quil soit bien clair que je nai pas reconnu cette
communauté. » Réponse de la
Congrégation pour les religieux, au Vatican: « Ces
problèmes (
) doivent être examinés par
lautorité diocésaine du lieu où est
établie lassociation concernée »
Interrogé
par Le Monde, le Père Vernette se veut optimiste:
« LEglise catholique sest engagée dans une
opération vérité à laquelle elle tient et
qui sera bénéfique à tous. » De son
côté, Mgr Billé fait savoir quil «
examine tous les points qui permettront de dire si la
communauté de Mère Myriam a ou non un avenir
».
Xavier Ternisien