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Commentaires sur les mouvements philosophiques ou religieux émergents et les dérives sectaires Comments about sects - Comentarios sobre las sectas

 

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Bruno Birolli

Falungong la secte qui fait peur à Pékin

Pourquoi les dirigeants chinois ont-ils décidé d’interdire la secte Falungong ? Parce que cette organisation qui revendique 60 millions de membres en Chine, et qui s’est révélée capable d’organiser des manifestations d’un bout à l’autre du pays, n’attirait pas seulement les laissés-pour-compte, mais aussi des milliers de membres... et de cadres du Parti communiste


Ils se sont rassemblés sans bruit aux abords de la place Tiananmen. Les hommes portent des vestes de coton bleu, des maillots avachis, des shorts. Les femmes, des pantalons noirs, des corsages de cotonnade imprimée. La plupart tiennent à la main « le téléphone portable des pauvres », comme on dit en Chine, c’est-à-dire le Thermos rempli de thé froid ou la bouteille d’eau minérale dont ne se séparent jamais les Chinois des milieux populaires. D’où viennent ces gens, aux visages usés par la vie, qui se dirigent vers Zhongnanhai, la citadelle protégée par des murs, des caméras vidéo et des factionnaires, où réside le président chinois Jiang Zemin ? Des banlieues de Pékin, de ces barres d’immeubles tristes, où vivre avec plus de 300 francs par mois signifie l’aisance.

D’habitude, ils ne font pas parler d’eux, ces anonymes aux fins de mois difficiles. Certains n’ont pas été payés depuis des mois, depuis que leur danwei (unité de production) a fermé ses portes à cause des restructurations qui frappent le secteur public. Ils ne savent pas si dans un an leurs frais de santé seront toujours pris en charge, si leur retraite sera versée. Mais ils ne se plaignent pas car ils ont l’enseignement de Li Hongzhi, le gourou de Falungong, comme réconfort. Chaque jour, à l’aube, ils se réunissent dans les jardins publics et assis en position du lotus, ils méditent les préceptes de maître Li, un succédané de bouddhisme et de taoïsme. Ou ils répètent les gestes lents inspirés du qigong, la vieille théorie chinoise du souffle vital.

Si aujourd’hui, ces milliers de Chinois, disciplinés et silencieux sont descendus dans la rue, au plus fort de la chaleur de l’été, c’est pour protester contre le harcèlement policier et les arrestations dont ils sont la cible. Alertés par des consignes diffusées sur internet depuis les Etats-Unis où s’est réfugié maître Li, et relayées ensuite par téléphone portable d’un groupe à l’autre, les adeptes du Falungong veulent rééditer leur manifestation de la fin avril. En l’espace de quelques heures, plusieurs milliers d’entre eux, peut-être plus de 10 000, s’étaient rassemblés autour de Zhongnanhai. Silencieusement, assis sur le trottoir pour ne pas perturber la circulation, ils avaient attendus jusqu’à ce qu’un haut dignitaire - on dit que la tâche est revenue à Zhu Rongji, Premier ministre - accepte d’écouter leurs doléances. Elles se réduisaient à deux revendications : que cessent les critiques publiées par certains journaux à l’égard de leur mouvement, qu’il soit reconnu par les autorités comme bénéfique. Ensuite, ils s’étaient dispersés, toujours sans un mot, en emportant avec eux les reliefs de déjeuner et les papiers qu’ils avaient laissés tomber sur la chaussée.

Mais cette fois, à Pékin, des centaines de policiers attendaient les adeptes du Falungong. Sans ménagement, en tirant par les cheveux les récalcitrants, les forces de l’ordre ont embarqué les manifestants dans des camions militaires. Direction : un stade de la capitale. La même scène s’est reproduite de Harbin, proche de la frontière avec la Russie, jusqu’à Shenzhen, aux portes de Hongkong. Car si la manifestation d’avril avait pris au dépourvu le régime par son ampleur, sa discipline et son audace, cette fois-ci l’appareil de sécurité dirigé par Luo Gang, un proche de Li Peng, était prêt.

Au lendemain de la première manifestation, les forces de sécurité avaient lancé une vaste enquête dont les résultats avaient inquiété Jiang Zemin. Pour plusieurs raisons. D’abord, les Chinois, qui connaissent l’histoire de leur pays, savent que ce genre de mouvement spirituel a souvent provoqué de sérieux désordres dans le passé. Au XVIIIe siècle, la rébellion du Lotus blanc, dirigé par Wang Lun, un petit lettré qui comme maître Li pratiquait les arts martiaux et prônait la médecine traditionnelle, avait donné du fil à retordre à la dynastie des Qing. Cent ans plus tard, Hong Xiuquan, un illuminé du Sud, qui se prenait pour le « fils de Dieu » avait plongé l’Empire dans la plus sanglante des guerres civiles (20 millions de morts) en déclenchant la révolte des Taiping contre la dynastie mandchoue au pouvoir. En 1900, enfin, il fallut l’intervention d’un corps expéditionnaire international, sous les ordres d’un général allemand pour mettre un terme à la révolte d’un autre mouvement millénariste et xénophobe, les Boxers, dont les adeptes avaient massacré les membres des missions étrangères à Pékin et assiégé les légations.

Deuxième source d’alarme pour les services de sécurité : l’efficacité de l’organisation de la secte qui revendique 60 millions de membres en Chine. Alors que les adeptes de Falungong passent pour ne pas être « embrigadés », mais seulement regroupés dans des cercles informels, et que leur activité se limite en principe à se réunir dans des jardins, les semaines qui viennent de s’écouler ont démontré que Falungong était capable d’organiser, le même jour, d’un bout à l’autre de l’immense Chine, des manifestations autour des sièges locaux du Parti. S’ils renoncent au tabac, à l’alcool, aux aventures extraconjugales, rejettent la télévision, le karaoké, la Bourse et autres signes de modernité à la chinoise, les adeptes n’en maîtrisent pas moins les moyens de communication modernes, notamment internet et les téléphones portables pour faire circuler dans le pays, jusqu’au plus petit village, les consignes du Maître. La troisième source d’inquiétude des autorités de Pékin est liée à l’existence des ramifications de Falungong à l’étranger, à Hongkong, en Europe, et surtout aux Etats-Unis, où maître Li s’est réfugié, fuyant l’intérêt trop assidu que la police manifestait pour ses activités. La dernière cause de nervosité des dirigeants chinois n’est pas la moindre : passe encore que Falungong recrute parmi les individus les plus vulnérables, mais il est clair qu’un certain nombre de membres du Parti, de cadres de l’appareil, de militaires sont séduits par les exercices abdominaux de maître Li (voir l’article d’Ursula Gauthier), au point de prendre sa défense contre les autorités.

La conclusion des services de sécurité est sans appel, Falungong a franchi la « ligne rouge » et doit être puni de manière exemplaire. La secte a donc été décrétée « organisation illégale » par le ministère des Affaires civiles et les communistes qui en étaient membres ont été mis en demeure de rompre avec elle et de revenir aux marxisme-léninisme et à l’athéisme, comme le précise une circulaire du comité central. Près de 1 200 cadres du PC qui s’étaient laissé séduire par la doctrine de maître Li ont déjà été interpellés et envoyés à des « stages de rééducation ». Pourquoi le Parti communiste chinois et ses 60 millions de membres, défendu par une armée de 3 millions de soldats et des services de police pléthoriques et aguerris, se sent-il menacé par une secte d’illuminés superstitieux ? Parce que, traditionnellement, la bureaucratie chinoise déteste les imprévus. Or 1999, qui marque le cinquantième anniversaire de la victoire du maoïsme, a été riche en imprévus. Et les mois qui viennent risquent de l’être tout autant. Ce n’est pas encore la crise, mais un malaise bien réel.

Economiquement, le régime n’a plus la main. La politique du yuan fort pèse sur les exportations, la situation financière se dégrade, les investisseurs étrangers renâclent. Et, bien que les statistiques officielles affirment que la croissance reste au-dessus de 7% par an, dans la réalité elle est sans doute de 4 à 5%. Or le pouvoir tient à ses 7% de croissance. Car c’est seulement à ce rythme que l’économie peut créer les millions d’emplois nécessaires pour absorber les réserves de main-d’oeuvre des campagnes et les licenciés du secteur public. Sinon, le chômage gonfle et le mécontentement monte.

Diplomatiquement, la Chine est isolée. Comme elle l’a rarement été ces dernières années. Depuis la guerre du Kosovo et le bombardement de son ambassade à Belgrade par trois missiles américains, les relations avec les Etats-Unis sont au plus bas. « Le pouvoir chinois s’est délibérément placé le dos au mur en rejetant les explications de la Maison-Blanche, note un résident américain. Il cherche à humilier publiquement Bill Clinton pour satisfaire l’opinion publique chinoise et faire croire qu’il est le défenseur de la grandeur du pays. Il ne comprend pas que ces manoeuvres indisposent le Congrès et renforcent les rangs des élus hostiles à la Chine. » A cette passe d’armes diplomatique avec Washington, il faut ajouter la tension qui règne entre Pékin et Taipei depuis que le président taïwanais Lee Teng-hui a affirmé qu’il voulait établir des relations d’« Etat à Etat » avec Pékin. Même si au fond cette formulation ne fait que décrire la réalité des rapports actuels entre la Chine continentale et « l’île rebelle », les propos du chef de l’Etat taïwanais ont été considérés comme une « provocation » par Pékin, qui menace de recourir à une intervention militaire. Ce qui complique encore davantage les relations avec Washington, lié à Taïwan par un accord de défense.

Tous ces problèmes se répercutent à l’intérieur du pouvoir. Le conclave de Beidaihe, une station balnéaire où se réunit chaque année, au mois d’août, l’élite du pouvoir pour ajuster sa politique, s’annonce chaud. Le président Jiang Zemin aura besoin de toute son habileté pour gérer les glissements de rapports de force au sommet. Car le retour de balancier, favorable aux conservateurs, a placé le Premier ministre Zhu Rongji sur la défensive.

Intègre, mais partisan des restructurations industrielles et de l’assainissement financier du pays - avec les redoutables retombées sociales que ces mesures impliquent -, ce spécialiste de l’économie plaît de moins en moins. La rumeur de sa possible démission a même provoqué un mini krach à Shanghai il y a quelques semaines. Ce qui en dit long sur la baisse de sa popularité et sur l’effritement de ses soutiens. Au fond, Zhu Rongji subit les conséquences d’événements qui dépassent largement ses compétences comme la crise financière en Asie ou les tensions avec les Etats-Unis. Mais la réalité est là : ses déboires servent le camp conservateur réuni autour de Li Peng, ancien Premier ministre, tenu pour « le boucher de Tiananmen » en raison de son rôle dans l’écrasement du mouvement étudiant. Or chacun le sait à Pékin, aux yeux du bastion conservateur il n’y a qu’un remède aux problèmes qui assaillent la Chine : la répression. Y compris contre les sectes.

BRUNO BIROLLI

39 « CENTRES D’ENSEIGNEMENT », 1 900 « STATIONS D’INSTRUCTION », 60 MILLIONS D’ADEPTES...

Maître Li, entre Lao-tseu et « X-Files »

Nous ne sommes ni un parti ni une religion, affirment les dirigeants de la secte Falungong, dont le modèle d’organisation, emprunté au PC chinois, inquiète aujourd’hui les héritiers de Mao...

Alors qu’elle s’apprête à célébrer le 50e anniversaire de la République populaire, le 1er octobre, la Chine aimerait croire qu’elle aborde le troisième millénaire enfin débarrassée de son humiliant passé « féodal ». Mais, surgie du fond des âges, une malédiction archaïque vient de s’abattre sur elle : celle des sectes rebelles qui poussent sur le terreau de la crise et finissent par renverser les dynasties décadentes. En assiégeant le coeur du pouvoir en avril, les manifestants du Falungong ont ouvertement défié la dynastie rouge. La discipline impressionnante de la foule des croyants, silencieuse, immobile douze heures durant, a révélé l’ampleur de l’emprise que le gourou, maître Li Hongzhi, exerce sur ses disciples depuis son domicile new-yorkais.

Le Bureau politique ne pouvait tolérer pareille « perte de face ». Accusé d’escroquerie, de trouble à l’ordre public et de complot politique, Li Hongzhi fait désormais l’objet d’un mandat d’arrêt international.

Les porte-parole du Falungong jurent qu’ils ne nourrissent aucun dessein politique. « Nous ne sommes ni un parti ni une religion, insistent-ils dans leurs nombreux sites web, mais simplement une école de qigong. Nous ne sommes pas et ne voulons pas être organisés en Eglise. Nous n’avons pas de temple, pas de liturgie ni de hiérarchie religieuse. »

Li Hongzhi développe une doctrine pour le moins étrange où la mystique orientale se teinte d’apocalypse. Nous sommes entrés dans l’ère du grand déclin, clame-t-il. Les anciennes révélations, celles de Bouddha, Lao-tseu, Jésus ou Mahomet, expirent. Mais Li, depuis ses 4 ans, a reçu en dépôt la leçon de sagesse de dizaines de maîtres venus d’autres univers. La doctrine qu’il a mise au point grâce à leur aide inclut et dépasse toutes les autres. Elle porte le nom de la Roue de la Loi (Falun), que le maître implante « télékinétiquement » dans l’abdomen de ses élèves. Le falun tourne en permanence, pompant l’énergie cosmique et l’insufflant dans l’organisme de l’adepte.

Hors le falun, point de salut. Le monde court au chaos, étouffé par sa dégénérescence. Maître Li en voit les signes partout : dans la criminalité, la drogue, la mafia, la prostitution. Mais aussi dans la libération sexuelle, l’homosexualité et jusque dans la musique rock et « la soi-disant peinture abstraite et impressionniste »...

Depuis son installation aux Etats-Unis, Li analyse cette apocalypse en termes qui semblent empruntés aux « X-Files » : depuis le début du siècle, des extraterrestres envahissent la Terre. Ils ont pris le contrôle de l’humanité grâce à la science, qui leur doit tout. Ils ont introduit ordinateurs et avions pour prendre possession des esprits. Leur but est de provoquer guerres et catastrophes et d’en profiter pour remplacer l’humanité. Le moyen ? S’immiscer en lieu et place de l’âme dans les clônes humains que les scientifiques s’apprêtent à fabriquer... Contre ce pouvoir dégénéré qui s’est emparé du monde, seul le Falungong essaie d’organiser le salut.

Pourtant, dans ses dernières interviews, Li Hongzhi pose à la modestie : « Je suis un homme ordinaire. » En revanche, sa biographie officielle détaille ses puissants pouvoirs surnaturels : voler dans les airs, traverser les murs, annihiler les volontés, guérir à distance, rester éternellement jeune, etc. Dans un pays où la moindre velléité d’organisation est punie de goulag, les Chinois n’hésitent pas à rejoindre les rangs pléthoriques du Falungong. L’organisation de la secte - fondée en 1992 - a été remarquablement conçue sur un modèle qui a fait ses preuves : celui du PC. A la base, des dizaines de millions de chômeurs, petits retraités, laissés-pour-compte du boom économique. Au sommet, un petit nombre de « tuteurs », responsables de 39 « centres d’enseignement » dont dépendent 1 900 « stations d’instruction ». Coiffant le tout, la Société de Recherche du Falungong, basée à Pékin, reliée directement au maître exilé, détient l’autorité suprême en Chine.

Intellectuels, diplômés du supérieur et cadres au bras long, les « tuteurs » appartiennent à l’élite. De la base au sommet, Falungong a gangrené l’Etat, s’introduisant jusque dans les postes de commandement de la police et de l’armée. Souvent retraités, les tuteurs consacrent tout leur temps à leur nouvelle foi, communiquant par e-mail, fax et téléphones portables. N’hésitant pas à utiliser leurs connexions, ils se sont livrés jusqu’à ces derniers jours à un intense lobbying. Parmi eux, un ancien vice-ministre de la Sécurité publique, un ex-chef du bureau des Chemins de Fer, un vice-directeur retraité du département de Supervision et même un général, vétéran de la Longue Marche, longtemps chargé d’un poste stratégique : il dirigeait l’hôpital militaire 301, où sont soignés les gros bonnets du régime et où Deng Xiaoping est mort...

Renouant avec les bonnes vieilles méthodes maoïstes, le pouvoir chinois a sommé la crème du Falungong de désavouer leur gourou. La plupart des hauts cadres se sont exécutés. Equivoque victoire : cinquante ans de pratique de l’« autocritique » ont largement démontré l’inanité de ces repentirs forcés...

Ursula Gauthier

Nouvel Observateur - N°1813 - Semaine du 5 août 1999

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