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Chantal RAYES

Au Brésil, les voix évangélistes sont monnayables

Tractations des candidats à la présidentielle pour le soutien des fidèles.

Libération, mercredi 23 octobre 2002

 

l est 10 heures, ce dimanche matin. Dans le centre-ville de São Paulo, où se situe l'un des innombrables lieux de culte de l'Eglise universelle du royaume de Dieu (IURD), le pasteur Luciano fait salle comble. En costume-cravate, le micro collé aux lèvres, le prédicateur appelle d'emblée les fidèles, pour la plupart des gens humbles, à verser la dîme ­ 10 % des revenus ­, censée leur «ouvrir les portes du ciel». Entre deux chants, l'infatigable Luciano prêche «la persévérance, l'humilité, la sagesse et la foi», et appelle les fidèles «à se délivrer du mal». Tous ferment les yeux. C'est un moment d'extase. Certains sont en pleurs. Puis, sans transition, le prédicateur tente de vendre un livre et un CD mystique mais sans grand succès.

 Il est déjà midi quand il se décide à parler politique. «Notre Eglise a fait élire 23 députés et un sénateur au scrutin du 6 octobre, lance-t-il sur un ton triomphal. Grâce à Dieu !» Les applaudissements retentissent dans la salle. «Et, dimanche, pour qui allons-nous voter au second tour de la présidentielle ? Pour Lula ? Eh bien, votez pour qui vous voulez», dit le pasteur. Voter pour Luiz Inacio Lula da Silva n'est donc plus sacrilège pour l'IURD. Sans donner une consigne de vote, cette secte néopentecôtiste, qui compte 2 millions de fidèles, vient d'«autoriser» ses dirigeants à appuyer le candidat du Parti des travailleurs (PT, opposition de gauche) à la présidence du Brésil, qu'il brigue pour la quatrième fois. L'Eglise a précisé qu'ils pourront le faire aussi bien dans les temples que sur la trentaine de stations radio qu'elle détient. On est loin du temps où l'«évêque» autoproclamé Edir Macedo, fondateur de l'IURD, présentait l'ex-gauchiste comme «le candidat du diable»...

 Enjeu. Le palais du Planalto vaut bien une messe. Lula et son adversaire, José Serra, en sont convaincus. Sitôt qualifiés pour le second tour, ils se sont disputé le «vote évangélique». Ils ont lancé des tractations pour se rallier le soutien de ces Eglises, et en particulier les sectes pentecôtistes ou néopentecôtistes. En 1989, le «vote évangélique» avait permis au populiste de droite Fernando Collor de battre Lula sur le fil. Cet électorat est d'ailleurs l'un des enjeux de l'alliance électorale inédite que Lula a scellée avec le Parti libéral, auquel appartient José Alencar, magnat du textile et candidat du PT à la vice-présidence. Cette modeste formation de droite est largement contrôlée par l'IURD. Certains des hauts dignitaires de la secte en sont membres. Avec le soutien du PL, Lula garantissait donc celui de l'IURD, à laquelle on prête une grande autorité sur ses fidèles. De quoi déplaire à l'Eglise catholique, dont le courant progressiste, lié au PT, n'a déjà pas apprécié le flirt avec la droite.

 C'est toutefois pour le second tour que l'appui de l'Eglise universelle se concrétise. Lula s'est rallié d'autres Eglises, tout comme José Serra, appuyé par une partie de l'Assemblée de Dieu, la plus grande secte pentecôtiste avec 9 millions de fidèles. Au premier round, les diverses obédiences «évangéliques» avaient soutenu en bloc, et sur sa seule appartenance religieuse, le presbytérien Anthony Garotinho, un populiste de gauche arrivé en troisième place avec plus de 15 millions de suffrages. Dans sa campagne, Garotinho, ex-gouverneur de l'Etat de Rio, a usé de son appartenance religieuse pour se donner une assise nationale. «Les candidats surestiment le vote évangélique. Sans doute, l'appui des Eglises est important, mais la consigne de vote n'est pas toujours suivie. Les gens acceptent l'autorité du pasteur dans certaines limites. Garotinho était un cas à part, puisqu'il est évangélique. Mais, même pour lui, le vote évangélique n'a opéré qu'à moitié», remarque le sociologue Paul Freston, soulignant que «le vote évangélique monolithique n'est qu'un mythe véhiculé par les leaders religieux pour arracher des contreparties aux candidats».

 Les «évangéliques» sont devenus un enjeu électoral en raison de leur fulgurante expansion dans la plus grande nation catholique du monde. En dix ans, leur nombre a pratiquement doublé. Selon les derniers chiffres, ils étaient 26,1 millions en 2000, soit plus de 15 % de la population. Cet essor est essentiellement dû aux sectes pentecôtistes et néopentecôtistes. Les protestants historiques sont en stagnation et ont peu de fidèles. Face à cet évangélisme de conversion, le catholicisme perd du terrain, même s'il reste la religion dominante. En 2000, le Brésil comptait 125 millions de catholiques, contre 121 millions en 1991. Mais leur proportion, qui chute depuis des décennies, est tombée à 74 % de la population. «Les sectes néopentecôtistes doivent leur expansion à leur dynamisme, explique le sociologue Flavio Pierucci. Elles se servent des moyens de communication de masse. Elles offrent une religiosité de résultat. Chez elles, nul besoin d'attendre la vie éternelle. Que le fidèle soit malade ou qu'il ait l'âme en peine, ces Eglises lui proposent une solution immédiate et miraculeuse à ses problèmes. Dieu a réponse à tout dès lors que l'on vient chez elles. C'est dans les quartiers populaires et les favelas des grandes villes, abandonnés par l'Etat, qu'elles ont proliféré. En plus, elles ont une souplesse qui manque à l'Eglise catholique.» Leurs pasteurs sont formés en quatre mois, contre sept ans pour un prêtre.

«Multinationale de la foi». L'IURD illustre le succès des sectes pentecôtistes. Fondée en 1977 par Edir Macedo, un ancien employé de la loterie de Rio, elle possède aujourd'hui près de 3 000 temples et un empire médiatique, qui comprend TV Record, la troisième du pays en termes d'audience. L'IURD est désormais une «multinationale de la foi» présente dans 80 pays. Une entreprise prospère qui dégage une odeur de soufre. Il y a quelques années, Macedo a été accusé d'escroquerie et de fraude fiscale, ce qui n'a pas ébranlé les fidèles convaincus que le salut se paie en espèces sonnantes et trébuchantes. Mais l'Eglise entreprend aussi un important travail social. Dans les années 1980, elle s'est lancée en politique, comme tous les pentecôtistes. Il s'agit notamment de monnayer leur appui en échange de privilèges pour leurs Eglises. Lors de ce scrutin, les évangéliques ont accru leur présence au Parlement, passant de 48 à 60 sièges. Et la candidature de Garotinho a ranimé le vieux «rêve» d'un président évangélique. Un rêve que le candidat battu a promis de reporter à 2006.

 

 

 

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