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Philippe-Jean Catinchi
Une floraison de livres éclairent l'histoire du mouvement
Le Monde03.09.03
L'activité éditoriale des maçons varie depuis un siècle au gré des crises qu'ils traversent.
Il suffit d'un prétexte astucieux, et un mouvement réel mais souterrain prend des accents d'actualité tangible. Les villes de Tours, Nevers, Alençon, Toulouse, Saint-Denis et Lyon ont accueilli cette année - et encore pendant quelques semaines pour certaines - de stimulantes expositions célébrant le 275e anniversaire de l'implantation en France de la première grande loge, plus ancienne et plus importante obédience d'Europe continentale. Malgré la vogue envahissante des commémorations, fêter un événement vieux de deux siècles trois quarts n'est guère convaincant. Pourtant, le succès est là, qui atteste la réelle légitimité de ce gros plan : 15 000 albums ou catalogues d'exposition vendus et quelque 150 000 visiteurs...
Il faut dire que l'édition est un des baromètres les plus fiables pour mesurer la réception réelle de certains phénomènes de mode. A cette aune, le retour en faveur de la franc-maçonnerie est un indicateur sûr.
Qu'on en juge ! La seule maison d'édition du Grand Orient, Edimaf, n'avait publié, entre 1971 et 1996, que vingt-sept titres (à peine un par an !). Et encore la moitié de ce maigre bilan n'était constituée que de rééditions de titres anciens. Et voilà qu'entre 1998 et le premier semestre 2003 elle affiche le score impressionnant de 107 nouveaux ouvrages, soit une moyenne trente-cinq fois supérieure à celle de l'époque précédente...
Sans doute le premier bilan était-il exceptionnellement bas, mais il obéissait aussi à une logique originelle, comme il reflétait une histoire récente douloureuse. Logique originelle puisque la franc-maçonnerie française a longtemps récusé l'écrit imprimé, n'admettant pas que le rituel soit imprimé mais seulement copié, circulant sous la forme de manuscrit dont la transmission discrète garantissait la spécificité de chaque obédience, coupant court à toute tentation d'unification ou d'uniformisation.
C'était là aussi, du reste, au XVIIIe siècle un outil de financement de la maison, puisque le rituel officiel se devait de circuler. Aussi les premiers écrits imprimés touchant à la franc-maçonnerie relevaient-ils de la littérature hostile à l'esprit maçonnique comme à ses représentations institutionnelles.
Tout change avec Amiable, qui fait paraître, sous le Consulat, le rituel du Grand Orient (1802). S'il se voit reprocher une initiative déplacée, il n'est pas sanctionné, et le tabou semble inéluctablement brisé. Désormais, l'édition maçonnique est née : elle se consacre, tout au long du XIXe siècle, à la publication de rituels, de livres retraçant l'histoire du mouvement, de recueils de textes, tandis que les adversaires de la philosophie maçonne, qui ne désarment pas, accentuent le phénomène. Le point culminant est atteint lorsque éclate l'affaire Dreyfus.
C'est la chute de la IIIe République, en 1940, qui marque la disparition du courant éditorial. Suspendu dès l'arrivée au pouvoir du maréchal Pétain, il mettra près d'un demi-siècle à renaître, n'accueillant guère que de discrets reprints - photocopies vendues sous de nouvelles couvertures -, malgré quelques autobiographies fameuses et credos spectaculaires (Le Franc-Maçon récalcitrant, par Jean Verdun, Trois points c'est tout, par Fred Zeller).
Une explication simple à cette régression : l'effondrement des effectifs maçons. Pour le Grand Orient, on passe de 30 000 frères en 1939 à 5 500 en 1945 ! Le traumatisme interne est tel qu'il faut d'abord le digérer avant de renouer avec l'activité éditoriale. Cela prend plusieurs décennies. Et l'explosion récente coïncide avec le moment où la franc-maçonnerie a repris place dans le débat civique. Déjà la victoire de la gauche à la présidentielle puis aux législatives de 1981 a amorcé la reprise, mais le recul sur la question de la laïcité en 1983-1984 fait rejouer le traumatisme. Et il faudra digérer une deuxième crise, intellectuelle celle-là.
Aujourd'hui, c'est du passé. La restitution des archives russes, recel des documents pillés par les nazis durant la guerre puis séquestrés par le KGB et finalement ouverts aux chercheurs depuis 2001, a permis de troquer le mythe romantique pour le terrain de l'histoire, vestige patrimonial inestimable.
Désormais, les francs-maçons s'intéressent à leur propre histoire. Alain Bauer et Edouard Boeglin lancent, fin 1997, sur le modèle des "Que sais-je ?", une encyclopédie maçonnique qui compte déjà 45 titres (derniers en date : Le Rituel écossais ancien et accepté et Les Francs-Maçons et la Commune de Paris, 6 euros chacun). Des maisons généralistes (les Presses universitaires de France, qui multiplient les monographies synthétiques ; Denoël ; A l'Orient, fameuse pour la richesse de son iconographie) participent à un renouveau qui, pour être spectaculaire, se limite néanmoins à l'espace francophone. La maçonnerie est en voie d'extinction dans le monde anglo-saxon, faute de public puisque, tout débat social ou citoyen y étant prohibé, le cloisonnement (Blancs, Noirs, Hispaniques aux Etats-Unis) l'amène à renier les principes fraternels que la voie française a su préserver.
mise en vente, le 12 septembre 2003, du dossier Les Francs-maçons, de la légende à l'histoire, présenté par Roger Dachez (252 p., 15 ¬ ), qui inaugure une collection coéditée par la revue L'Histoire et les éditions Tallandier, quelques parutions ou rééditions récentes :Grand O, Alain Bauer (Denoël, 2001) ; Histoire de la franc-maçonnerie française, Roger Dachez ("Que sais-je ?", PUF, 2003) ; Histoire des francs-maçons en France, Daniel Ligou (dir.) (Privat, rééd. 2000) ; La Pensée maçonnique, une sagesse pour l'Occident, Jean Mourgues (PUF, 5e éd., 1999) ; Encyclopédie de la franc-maçonnerie, Eric Saunier (Le Livre de poche, "La Pochothèque", 2000) ; Les Plus Belles Pages de la franc-maçonnerie, collectif coordonné par P. Mollier et Alain-Jacques Lacot (Dervy, 2003).