Les sectes et la République

Henri Tincq

LE MONDE | 19.06.01

Le vote par le Sénat et l'Assemblée nationale d'une proposition de loi contre les sectes - une première en France - va armer le pays de nouveaux moyens de prévention et de répression pour mettre hors d'état de nuire des groupes qui, derrière des masques religieux, dissimulent des objectifs beaucoup moins nobles. C'est un progrès pour la démocratie. Mais cette loi ne met pas un terme aux inquiétudes entretenues par l'émiettement du paysage religieux actuel et par l'inadaptation du dispositif législatif - lois sur les associations (1901) et sur la séparation des Eglises et de l'Etat (1905) - chargé de "réguler" le religieux dans l'espace public.

Comment faire la chasse aux groupes dangereux sans toucher aux libertés de conscience et de culte ? A l'initiative de l'hebdomadaire protestant Réforme et du Monde, cette question a réuni pour la première fois lors d'un débat public, jeudi 7 juin à Paris, Alain Vivien, président de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MILS), et des spécialistes de sociologie religieuse qui, depuis des années, mettent en garde les pouvoirs publics contre les risques d'une psychose antisectes. Auteur d'un récent ouvrage La Religion en miettes ou la question des sectes (Calmann-Lévy), Danièle Hervieu-Léger, sociologue, s'étonne de la "singularité française"qui consiste à traiter les sectes comme d'une "pathologie", confondant la nécessaire vigilance contre les agissements sectaires avec une entreprise d'"hygiène publique" ! Elle n'entend pas défendre un "libéralisme à tous crins", mais estime menacé le droit à une "radicalité"religieuse dans un pays où, par exemple, les vœux traditionnels des communautés consacrées (pauvreté, obéissance, chasteté) risquent un jour d'être qualifiés de "sectaires".

Au nom de la MILS, Alain Vivien se défend de vouloir porter atteinte aux libertés religieuses. Il prend ses distances avec la commission parlementaire qui, en 1996, avait publié une liste de 172 sectes, jetant le discrédit sur des groupes inoffensifs, et il condamne tout amalgame entre les vraies sectes "à comportement totalitaire" et les nouveaux mouvements religieux "dont la plupart respectent les lois". Les pouvoirs publics ne sont pas qualifiés pour définir la dangerosité d'un groupe. Ils n'ont pas à arbitrer entre les bonnes et les mauvaises croyances. Le rôle de la Mission que préside Alain Vivien se borne à faire de la prévention et à mettre en garde contre les troubles à l'ordre public, les violations des droits de l'homme, les atteintes à la protection des droits de l'enfant, les escroqueries financières, etc. "Dresser des listes, c'est facile, dit-il. Il est préférable de chercher à éclairer la galaxie des nouveaux mouvements religieux, à mesurer les progrès, s'il y en a, et les dérives."

 

"RÉGULATION" OU "ÉMIETTEMENT"

Ce plaidoyer ne convainc pas Jean-Arnold de Clermont, président de la Fédération protestante de France qui, avec le Père Jean Vernette, du côté catholique, alerte régulièrement les pouvoirs publics sur les risques de discrimination. Un groupe comme l'anthroposophie, inspiré d'une tradition philosophique centenaire, a été sévèrement épinglé dans le dernier rapport de la MILS en décembre 2000. Les autorités protestantes et catholiques ne contestent pas le pouvoir de régulation de l'Etat, mais, interroge le pasteur Jean-Arnold de Clermont, "comment pourrions-nous avoir confiance en ceux qui ont à exercer ce rôle, compte tenu de l'état d'ignorance et d'inculture religieuse dans lequel se trouve le pays ?". Et il prend l'exemple de mouvements protestants évangéliques bien "intégrés" qui, cités par des groupes antisectes, se trouvent soumis à toutes sortes de tracasseries. "N'est-on pas entré dans une sorte de police de la pensée ?", s'inquiète le responsable protestant dans ce débat de Réforme.

La tradition ultralibérale des Etats-Unis en matière religieuse vient de la lutte des premiers immigrants contre les empiètements de l'Etat. En France, à l'inverse, c'est contre les empiètements du catholicisme que s'est constitué un régime de laïcité qui régle encore aujourd'hui les relations entre l'Etat et les Eglises. Mais ce mode de "régulation" n'est-il pas en péril face à l'"émiettement" actuel du champ religieux dont les sectes ne sont qu'une manifestation ? Danièle Hervieu-Léger n'est pas loin de le penser qui formule le vœu d'"une remise à plat"du cadre législatif issu des textes de 1901 (loi sur les associations) et de 1905 (loi de séparation).

Une telle suggestion fait peur au philosophe Henri Pena-Ruiz, auteur de Dieu et Marianneen 1999. Toucher à de tels monuments de la législation mettrait, selon lui, en péril la laïcité et l'"idéal républicain" : l'Etat défend la liberté de conscience religieuse, mais il ne se reconnaît aucune compétence dans le contenu des croyances. Henri Pena-Ruiz distingue entre "l'expression religieuse dans l'espace public" - qui doit être garantie - et "l'emprise religieuse sur l'espace public", autrement dit le "prosélytisme", qui doit être condamné. "Veut-on changer cette culture républicaine ? interroge le philosophe. Le propre de la laïcité n'est pas de congédier les croyances et les traditions, mais d'apprendre à les vivre avec suffisamment de distance pour éviter l'aliénation". Et il suggère de rester ferme sur la distinction entre le "cultuel" et le "culturel": "Si on réintroduit le flou, on verra surgir toutes sortes de revendications identitaires."

Les universitaires présents dans ce débat comme Jean-Paul Willaime et Danièle Hervieu-Léger n'ont aucunement l'intention de mettre en cause l'"idéal républicain". Ils craignent seulement les conséquences d'une conception trop étroite de la "privatisation" du religieux et d'une exclusion de toute référence symbolique dans l'espace public. Le risque est celui du "communautarisme", estime Jean-Paul Willaime, c'est-à-dire du repli sur des communautés religieuses autogérées. Une conception étroite de la laïcité n'informe pas davantage sur les moyens de la "prévention" des sectes, enjeu désormais plus important que celui de la répression (dont les moyens existent) : "Comment l'Etat peut-il penser la prévention, sans entrer dans la question de la définition du contenu des croyances ?", demande la sociologue. Danièle Hervieu-Léger suggère la création d'un Haut Conseil interdisciplinaire de la laïcité, permettant une meilleure connaissance des groupes et donnant les moyens, à l'école notamment, de prévenir la montée d'une "crédulité" qui, dans le climat actuel de peur et d'angoisse collective, semble autoriser tous les excès.

Henri Tincq