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Henri Tincq
Sectes, Nouvel Age et tolérance religieuse
Le Monde, 17 septembre 1998
VÉRITÉ au-delà des Alpes, erreur en deçà ? En France, la Soka Gakkaï - une dissidence religieuse du bouddhisme à l'initiative d'un moine japonais du XIIIe siècle - figure parmi les 172 "sectes" recensées, en 1996, dans le rapport parlementaire Gest-Guyard. Mais en Italie, elle a pignon sur rue et compte 20000 adhérents, dont le plus populaire est Roberto Baggio, footballeur-vedette de l'Inter Milan.
En Bavière, l'Eglise de scientologie est considérée comme l'ennemie numéro un. Mais dans la Suisse voisine, un rapport de l'universitaire Jean-François Mayer, collaborateur du département fédéral de justice et de police, vient de conclure que le danger de la scientologie ne doit pas être ignoré ni surestimé. Dans un pays encore traumatisé par les premiers massacres de l'Ordre du temple solaire (OTS), en 1994, dans le Valais et le canton de Fribourg, ce rapport conclut : " L'immense majorité des groupes religieux minoritaires ne présentent de danger ni pour leurs membres ni pour l'Etat. "
S'il fallait des preuves de la confusion des esprits qui règne à propos des sectes, du Nouvel Age et des groupes religieux qui prolifèrent à l'aube de l'an 2000, on les trouverait rassemblées dans les travaux d'un congrès qui vient de réunir à Turin, à l'initiative du Centre d'études sur les nouvelles religions (Cesnur), deux cents spécialistes américains et européens.
Plus personne ne conteste que le modèle de sécularisation pronostiqué, dans les années 60, par les nouveaux prophètes de la "mort de Dieu", a fait faillite. Mais, depuis, le déclin des utopies contestataires, des idéologies séculières, des Eglises historiques et la menace de catastrophes nucléaires ou écologiques ont contribué à la montée d'un religieux irrationnel, devenu un fonds de commerce puissant pour les gourous orientaux ou les prédicateurs d'un nouvel ordre biblique.
Cette dissémination de groupes incontrôlés, à prétention religieuse ou psychothérapeutique, n'en est qu'à ses débuts. Elle est accélérée par les migrations de population ou les réseaux de type Internet. Des communautés cherchent de nouveaux repères, comme ces Tamouls qui célèbrent leur culte près du Sacré-Coeur de Montmartre dont les formes rondes leur rappellent celles de leurs temples hindous. En Suède, vieux pays luthérien, les temples se vident (11 millions de pratiquants en 1970, 7 en 1997), mais les mormons, les Témoins de Jéhovah, les musulmans, les orthodoxes, les catholiques sont en expansion. Les pays de l'Est font à leur tour l'apprentissage du pluralisme religieux, en dépit de protestations du département d'Etat américain et du Vatican, la Russie orthodoxe a adopté en 1997 une législation restrictive pour les baptistes, les catholiques et autres minorités.
Tous les spécialistes tablent sur une progression des fondamentalismes protestants, hindous, musulmans. Dans certaines régions de France et même du sud de l'Italie, il n'y a plus de curé catholique, mais débarquent des missions évangéliques : Frères darbystes en Italie, "assemblées de Dieu" en France. Nées dans les quartiers les plus déshérités d'Amérique latine, les Eglises pentecôtistes (souvent appelées à tort sectes) devraient compter 400 millions de membres en l'an 2000 dans toutes les mégapoles du tiers-monde. S'émancipant de leur fondamentalisme d'origine, elles créent des sociétés d'études, des universités, et touchent désormais des milieux intellectuels. Le sociologue américain Harvey Cox fait du pentecôtisme la religion du XXIe siècle.
Devant une effervescence religieuse qui inquiète les cercles laïcs et les grandes Eglises appelées à convertir leur langage et leurs méthodes (ce qui a commencé dans le catholicisme avec le Renouveau charismatique, proche des pentecôtistes), la tentation serait de céder à l'affolement, de conclure à l'"invasion" des sectes et d'adopter des législations spécifiques et répressives. Des affaires aussi tragiques que le massacre de Waco au Texas, ou les suicides collectifs de l'Ordre du temple solaire ou de la secte Heaven's Gate en Californie, ont contraint les Etats à réagir, à multiplier les actions de prévention, de surveillance et d'éducation. Mais les experts universitaires réunis à Turin ne cessent aussi d'alerter l'opinion sur les risques, au regard des libertés publiques, de l'actuelle psychose anti-sectes.
Dans des rapports officiels, la France et la Belgique ont cru bon de publier des listes où, à côté de groupes sataniques ou de sectes effectivement dangereuses (comme le Mandarom ou les Enfants de Dieu, devenus La Famille), figurent des groupes ésotériques traditionnels et inoffensifs (comme les rose-croix d'or) ou des communautés en lien avec des évêques (comme l'Office culturel de Cluny).
Depuis la publication de ces listes - établies à partir de seuls renseignements policiers ou d'enquêtes menées par les associations de défense - des exclusions visent des associations interdites de salles de réunion, des enseignants ou des médecins montrés du doigt. Aucun débat n'est actuellement plus possible entre les universitaires et avocats spécialistes des minorités religieuses et ceux qu'Anne Morelli, professeur à l'université libre (laïque) de Bruxelles, vient d'appeler dans un livre " la secte des adversaires des sectes ".
Selon Massimo Introvigne, directeur du Centre d'études des nouvelles religions de Turin, on assisterait, à propos des minorités religieuses, à une sorte de " panique morale " fondée sur des amplifications médiatiques, des statistiques fantaisistes, des amalgames ravageurs. Devant l'absence de définitions incontestables, les chercheurs dénoncent comme arbitraire la distinction entre la "religion" - qui serait un espace de libre volonté - et la "secte" (notion très floue à laquelle les Anglo-Saxons préfèrent le mot cult) qui serait un espace d'oppression. Ou l'abus d'expressions aussi imprécises que "lavage du cerveau" ou "manipulation mentale". Ou la limitation des investigations sur les sectes aux seuls ex-adeptes et victimes.
Les rapports de police récemment publiés en Italie, Suisse, Allemagne, de même que le rapport Berger au Parlement européen, ne sont pas tombés dans la facilité qui consiste à produire des listes, au prétexte qu'il vaut mieux prendre le risque de sanctionner des groupes inoffensifs que de laisser filer des mouvements aussi pervers que l'Ordre du temple solaire. L'équité exige, en effet, de ne plus mettre dans le même sac des groupes que tout oppose et de préférer, comme l'a fait la Suisse avec la scientologie, des examens au cas par cas et aux sources diversifiées.