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Le lobbying,
discipline olympique
Les candidats ont tout mis en uvre pour rallier le
vote des membres du CIO.
Par ALAIN
LEAUTHIER
Libération, le
vendredi 13 juillet 2001
Ancien professeur de
philologie et ex-apparatchik communiste, le Mongol
Shagdarjav Magvan n'est pas, a priori, le plus
influent des 122 membres du CIO. Pourtant, ces derniers
mois, peu d'entre eux auront été aussi
courtisés que ce passionné de lutte dont le
désir le plus cher est d'organiser un championnat du
monde de la discipline dans son pays. Dans leur course aux
voix des indécis - ou des girouettes -, les
représentants de certaines des cinq villes candidates
ont eu la promesse facile pour gagner le vote du camarade
d'Oulan-Bator. Certes, comme le souligne un responsable de
Paris 2008, «les promesses n'engagent que ceux qui
veulent y croire». N'empêche. La question se
pose: combien seront-ils à désigner vraiment
en leur âme et conscience le meilleur
dossier?
«Autrefois, il
suffisait de contrôler quelques personnages clefs du
CIO pour gagner, c'est comme cela que nous avons obtenu les
Jeux à Moscou, malgré l'opposition farouche
des Américains», affirme l'homme d'influence
André Guelfi (1), ami à la fois de Horst
Dassler, le défunt PDG d'Adidas, et de Juan Antonio
Samaranch, le très bientôt ex-président
du CIO. Cette époque est paraît-il
révolue, balayée en 1999 par le scandale des
pots-de-vin versés lors du choix de Salt Lake City
pour les Jeux d'hiver 2002. Il serait désormais
impensable, sauf à prendre un énorme risque,
d'acheter ouvertement des délégués avec
du liquide ou des virements bancaires, des présents
somptueux ou même des prostitués, comme ce fut
parfois le cas. Après un ravalement de façade
et les exclusions symboliques de quelques brebis galeuses,
le CIO veille à la probité des candidatures et
garantit la transparence des procédures.
Aide médicale,
dettes effacées. Alors, pour glaner les quelques
voix qui feront la différence, Pékin, Paris et
Toronto, les trois villes possédant une
véritable chance de l'emporter, ont appris, ou
révisé, les grandes leçons du lobbying.
Les deux premières ont beaucoup misé sur leur
réseau diplomatique afin de tester les intentions de
leurs alliés «naturels» ou pour essayer de
capter les voix des pays du Sud. Signes tangibles de cette
mobilisation: un regain de l'aide médicale et
économique à plusieurs pays africains
possédant des représentants au CIO, des
annulations de dettes annoncées au cours des derniers
mois. Efficacité? «Variable, estime un
vieux routier du CIO. Probablement réelle avec les
membres très liés au pouvoir politique du pays
"ami", a fortiori quand il s'agit d'ex-ministres ou de hauts
fonctionnaires.»
Les deux capitales se
sont ainsi assurées d'un certain quota de voix.
Restait ensuite à draguer toutes les autres. Pour y
parvenir, les stratèges de Paris 2008 ont
défini trois cibles principales: d'abord les membres
du CIO eux-mêmes, puis les présidents des
grandes fédérations sportives et enfin les
athlètes. Depuis la réforme des statuts
votée en 1999, les premiers, les «votants
directs», ont été mis à l'abri des
tentations : les villes ne peuvent plus les accueillir
- et éventuellement les «régaler» -
à la seule exception des membres de la commission
d'évaluation conduite par le Néerlandais Hein
Verbruggen. Les candidats sont donc allés à
eux. Officiellement, les rencontres organisées dans
le cadre de «manifestations du mouvement
olympique» ont été
tolérées. «Car il fallait bien tout de
même que les villes fassent leur lobbying»,
estime le Français François Carrard, directeur
général du CIO. On a donc vu les uns et les
autres, quelquefois au même moment, à New York,
à Boston, au Brésil, au Paraguay, en Asie
à plusieurs reprises, à Saint-Marin ou encore
à Rome. Avec comme point d'orgue la réunion de
la commission d'évaluation du CIO - et
parallèlement celle des fédérations
sportives - mi-mai à Lausanne. Une semaine de
chassés-croisés dans les palaces et les
restaurants de la molle cité lémanienne
où les lobbyistes des différentes villes se
disputaient les faveurs des «CIO boys». A ce petit
jeu, John Bitove, le patron de Toronto 2008 s'est
montré le plus agressif, sinon le plus
efficace.
Petits
déjeuners discrets. Mais Claude
Bébéar n'a pas chômé non plus. Le
jour où il a été placé en garde
à vue pour un délit bancaire, le fondateur
d'Axa et président de Paris 2008 était sur le
point de rallier Monbassa (Kenya) pour une réunion
des comités olympiques africains puis, après,
vers une destination moyen-orientale. En groupes au cours de
dîners réunissant plusieurs centaines de
convives, ou bien en tête à tête au cours
de petits déjeuners discrets, il aura vu presque tous
les délégués. Certains à
plusieurs reprises. Seul ou accompagné d'autres
globe-trotters chargés de «vendre» Paris
2008: Jean-Claude Killy, Guy Drut, Henri Sérandour,
Alain Danet et Maurice Herzog, tous membres actifs ou
honoraires du CIO. Les deux premiers ont diffusé la
bonne parole au sein même du Comité où
ils jouissent d'une réelle influence, en particulier
le Savoyard, un temps pressenti pour briguer la succession
de Samaranch. Longtemps membre du conseil d'administration
de Coca-Cola France et familier des milieux d'affaires
américains, Killy a pu aussi compléter le
carnet d'adresses de Bébéar pour se rapprocher
des sponsors des Jeux. Essentiellement des firmes
américaines, alléchées par l'ouverture
du marché chinois et donc a priori favorables
à Pékin. Les compagnies américaines ne
sont pas les seules dans ce cas: plusieurs grosses
entreprises françaises (bâtiment, transports,
logistique, environnement) ont discrètement fait
savoir leur soutien aux autorités chinoises. Un nom a
filtré (Airbus), suivi d'un démenti
embarrassé. Un autre, sans réelle preuve, a
été fréquemment cité parmi les
pro-Pékin: Vivendi, très à
l'affût de contrats avec l'empire du
Milieu.
Du coup, tous les efforts
de Paris se sont concentrés contre la capitale
chinoise, incontestable favorite, et sur les meilleurs
moyens de réduire l'avance de celle-ci. Du
contre-lobbying. Publiquement, Bébéar s'est
abstenu de tacler trop durement sur le terrain des droits de
l'homme et les risques d'un choix «non
sécurisé». En privé, ce fut une
autre histoire, notamment aux Etats-Unis où les
médias ont chauffé à blanc l'opinion.
Sans que l'efficacité de cette campagne
«off» soit bien certaine :
«Contrairement à ce que les gens de Paris et
de Toronto imaginent, les attaques sur ce terrain,
dans la presse et sur de nombreux sites Internet, nous ont
beaucoup agacés et n'auront certainement pas le
résultat escompté», affirme un membre
européen du CIO.
De Pinochet à
Pékin. En prévision de la
polémique, Pékin a très tôt
confié son image et son marketing à plusieurs
groupes de relations publiques de réputation
mondiale. Pour les Etats-Unis et l'Asie, Weber Shandwick
Worldwide; pour l'Europe, Bell-Pottinger, agence
chargée, entre autres dossiers difficiles, de la
communication de Pinochet lors de son
«séjour» anglais. Avec une idée
à défendre: les JO et le vote du CIO doivent
échapper aux contingences politiques, idée
somme toute paradoxale puisque le choix probable de la
capitale chinoise sera surtout politique. Les Canadiens de
leur côté ont porté leurs efforts sur
les médias, chouchoutés, surinformés,
ultra-alimentés en brochures, e-mails, invitations
à découvrir les futurs sites olympiques, et
même soutenus «logistiquement»: le
congrès de l'Association internationale de la presse
sportive (Aips) s'est tenu à Toronto fin
mai.
En coulisses, les coups
bas n'ont pas manqué, même si à la
commission d'éthique du CIO on a trouvé la
campagne moins dure que les précédentes. Paris
s'est par exemple plaint des affichages tonitruants et non
autorisés des Canadiens. Lesquels ont largement
médiatisé les incidents survenus lors du
concert - pas bénévole - des trois
ténors (Pavarotti, Domingo et Carreras) dans la
Cité interdite de Pékin, où un
journaliste américain a été
malmené. Pendant que les Chinois, eux, protestaient
avec la dernière énergie contre les stands de
démonstration non conformes des Français
à Lausanne.
Les trois villes ont
surtout réalisé que la fin des grands blocs
politiques Est-Ouest, puis le scandale Salt Lake City ont
considérablement brouillé la carte
électorale du CIO. Les alliances passées se
défont et se recomposent au gré
d'intérêts mouvants: sportifs, politiques ou
économiques. Il ne faut pas une ou deux mais cinq,
dix grilles de lecture pour saisir et comprendre les
différentes couches du mille-feuille CIO.
«C'est comme une élection politique,
résume un animateur de Paris 2008. En beaucoup,
beaucoup plus compliqué.».
(1) Mis en examen pour
son rôle d'intermédiaire dans l'affaire Elf.
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