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Philippe Jacqué
Lultralibéralisme appliqué à la guerre
© Courrierinternational.com , 25 août 2003
Lexternalisation est devenue lune des manies des grandes entreprises. Même larmée américaine sy met et sous-traite des tâches à des entreprises militaires privées. Ce secteur de services pèse déjà 100 milliards de dollars. Le Financial Times a enquêté.
Ils se tiennent devant le palais présidentiel à Kaboul, en Afghanistan. Cheveux coupés en brosse, lunettes de soleil profilées, pistolet à la ceinture, ils ressemblent comme deux gouttes deau aux soldats des forces spéciales américaines qui gardaient jusquà récemment lentrée de la présidence afghane. Mais, assure le Financial Times, ce sont des employés de DynCorp, une entreprise de Virginie engagée par le ministère des Affaires étrangères américain pour défendre les chefs afghans contre les tentatives dassassinat.
DynCorp est présente à Kaboul, mais aussi en Colombie et en Irak. Cette entreprise militaire privée mène des centaines de missions à travers le monde. DynCorp, mais aussi Kroll, Vinnell Corp, Kellogg, Brown & Root, Executive Outcomes, Sandline International ou MPRI sont américaines, anglaises ou sud-africaines et louent leurs services aux quatre coins de la planète à différents Etats, de la Croatie à lArabie Saoudite, en passant par les Etats-Unis.
Selon le Financial Times, qui vient de publier une vaste enquête en deux volets sur ces mercenaires du XXIe siècle, ces entreprises sont engagées pour des tâches relativement courantes, comme la construction et la garde de campements militaires ou le transport de troupes, mais aussi pour des tâches plus sophistiquées. Il sagit dans ce cas de conseil stratégique, de mise en place de chaînes logistiques sur le terrain, de formation militaire ou de service de veille et despionnage. Enfin, quelques sociétés, une minorité, sont requises pour mener des combats. Le plus souvent, les personnels de ces entreprises militaires privées sont danciens soldats de larmée américaine ou dautres armées.
Externalisation = réduction des coûts
Cela ressemble pour le FT à une privatisation rampante des affaires de la guerre. Pendant la première guerre dIrak, une personne travaillant pour larmée américaine sur cinquante était engagée par une firme privée. Pour la dernière guerre, une sur dix travaillait pour un sous-traitant du Pentagone. Au dernier décompte, 700 000 salariés de sociétés privées travaillaient de par le monde pour larmée américaine, explique le quotidien économique londonien.
Et, de fait, pour certains observateurs, cet accroissement sans cesse plus important des firmes privées dans les questions de sécurité remet en cause le monopole étatique de lutilisation légitime de la force. En effet, il faut rappeler que les Etats se sont construits du XVIIe au XIXe siècle en interdisant les armées privées et en créant des armées nationales. Ces armées, grâce à la conscription, ont eu un rôle dintégration et de construction identitaire des nations.
Pour dautres observateurs, moins attachés aux pouvoirs régaliens, ce nest quun business de plus qui pèse 100 milliards de dollars annuellement. Comme pour la plupart des tâches, il ne sagit pas de combat pur : beaucoup danalystes expliquent que les armées se concentrent sur leur travail de base, le combat, et externalisent les services périphériques, comme les transports de troupe, voire les questions de logistique.
En réalité, il sagit dappliquer les préceptes néolibéraux à larmée et au traitement de la guerre. Dans les années 70, larmée américaine comptait 1,5 million de GI ; aujourdhui, après diverses restructurations, elle nen compte plus que 750 000. LEtat va chercher sur le marché des services produits à moindre coût - jusquà quinze fois moins cher que si larmée américaine assurait ces tâches, précise le FT.
Rupture de contrat en pleine bataille
Larmée américaine a dautant plus recours au privé quelle est présente sur des théâtres dopération de plus en plus nombreux. Selon un analyste cité par le FT, une légion étrangère privée permet à lUS Army de combler ses manques en personnel tout en remplissant les engagements pris par Washington.
Un autre avantage apporté par les entreprises privées est politique. Pour une question dimage, le gouvernement américain se refuse à engager en masse des soldats pour mener la guerre contre les narcotrafiquants en Colombie. En recourant à DynCorp, larmée américaine sous-traite ses opérations dépandage de produits toxiques sur les champs de coca, ses opérations de secours, voire de chasse aux barons de la drogue. De même, pour le Kosovo, larmée américaine a toujours refusé denvoyer ses troupes ; elle a donc engagé DynCorp.
Mais recourir au privé présente tout de même pas mal dinconvénients dans les affaires de la guerre. Les entreprises contractantes ne sont pas soumises à la discipline militaire. Par conséquent, une entreprise peut rompre un contrat quand elle le veut, même en pleine guerre. Le seul recours possible de larmée est de poursuivre lentreprise devant les tribunaux pour rupture de contrat la dernière chose qui vient à lesprit dun général en plein combat
Un vide juridique
Pis, le recours systématique à des entreprises pour mener des opérations de guerre ou assimilées est moralement très douteux, estime le FT. En effet, quel droit doit-on appliquer à ces entreprises ? Dans les Balkans, au milieu des années 90, plusieurs employés de DynCorp sétaient retrouvés mêlés à des affaires de racket et de trafic dadolescentes. Lemployé de DynCorp qui a dénoncé les malversations a été viré et les hommes mis en cause ont été renvoyés dans leurs foyers. Aucun na comparu devant un tribunal.
A ces dérives sajoute le vide juridique qui entoure lactivité des entreprises militaires privées. Selon un expert spécialisé dans la loi américaine régissant les contrats Etat-entreprise, le gouvernement na toujours pas clarifié les points clés concernant les salariés travaillant près dun champ de bataille. A qui un salarié dun sous-traitant de larmée doit-il rendre compte ? Que se passe-t-il sil décide que le lieu est trop dangereux pour travailler ? Peut-il porter une arme ? Qui est responsable sil est tué ou blessé ? Quels sont ses droits sil est arrêté par lennemi ? Quelle est sa responsabilité sil tue ou blesse des civils de manière intentionnelle ou par accident ? Ces questions restent sans réponse. Et lexpert de conclure : Il est tout de même choquant de savoir que, alors que 700 000 personnes assurent un travail militaire sans avoir le statut de soldats, le gouvernement américain na toujours pas édicté de règle !