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Multiculturalisme et gestion des minorités ethniques Mulitculturalism - El multiculturalismo

 

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Le multiculturalisme, ou la politique du puzzle ethnique

 

Elle regarde avec surprise ce qui fut le quai numéro 4. Vingt-cinq ans qu'elle n'y était pas revenu, sur ces quais où s'amarraient autrefois les grands cargos en partance pour l'Asie et l'Europe. Aujourd'hui, les vieux docks ont été rénovés et l'immense hangar des douanes abrite un hôtel, des appartements, des restaurants, des bars ultrabranchés où, servis par de jeunes éphèbes follement « gays », l'on y déguste des margaritas dans une pénombre de bon aloi...

Elle lève la tête vers la barrière de gratte-ciels illuminés, s'élevant de l'autre côté de la baie de Woloomooloo. « Il y a vingt-cinq ans, se souvient-elle, je suis partie d'ici vers Hongkong avec mon mari chinois. Je suis revenue en Australie il y a deux ans, libre et divorcée. J'ai retrouvé un pays très différent ». Pour cette femme d'une quarantaine d'années qui arpente, en ce soir de septembre, les quais de sa vie antérieure, « l'identité australienne est quelque chose de difficilement qualifiable ; c'est en tout cas quelque chose d'évolutif, à l'image de ce que nous avons été. C'est-à-dire, pour beaucoup de nos ancêtres, d'anciens bagnards. Jusqu'à ce que nous sommes devenus aujourd'hui. Mais quand j'étais jeune fille, la seule envie que j'avais, c'était de quitter ce pays dont je refusais la culture. Jamais, par exemple, il ne me serait venu à l'idée d'épouser un Australien ! Je ne raisonnerais peut-être pas de la même façon aujourd'hui »...

Autre quai, autre port, autre pays, en juillet : Adrianos Kazas regarde, du pont du navire qui le ramène de Milos, dans les Cyclades, s'approcher les quais du Pirée. Andrianos est né en Grèce, il y a soixante-cinq ans, mais vit à Sydney. Il en est tellement fier qu'il porte même une casquette frappée à l'effigie de la ville olympique. « J'ai quitté la Grèce en 1958, alors que mon pays traversait une crise économique sans précédent. A l'époque, j'étais désespéré. J'ai choisi l'Australie. Mais je reviens en Grèce deux mois tous les ans ».

MELTING-POT

Sydney, 5 septembre : Adrianos vient d'arriver la veille d'Athènes. Il habite une confortable villa dans le quartier très middle-class de Marubra : pavillons sagements alignés le long de rues calmes, jardins et parcs, silence et harmonie. Ici, Adrianos jouit des joies de la retraite. Il a été ouvrier, mais il est aussi devenu un poète reconnu d'expression grecque et présente à la radio toutes les semaines, dans sa langue maternelle, une émission culturelle d'une trentaine de minutes. « Je vais vous dire qui je suis, explique Adrianos en se servant un ouzo. Je suis un citoyen australien fier de l'être. Mais je suis également un Grec très fier de son passé, de ses ancêtres, très fier de sa civilisation, heureux de boire de l'ouzo et de manger des souvlakis. C'est ça le multiculturalisme à l'australienne ! C'est ça le melting-pot d'ici, et je peux vous assurer que ça marche beaucoup mieux qu'aux Etats-Unis  !  ».

En Australie, le concept du « multiculturalisme » a été érigé en forme de credo par les gouvernements successifs de la grande île depuis le début des années 70. La politique d'assimilation des immigrants n'ayant pas fonctionné, il fallait trouver un autre système pour intégrer les nouveaux arrivants sans qu'ils aient à renoncer à leur langue, leur culture, leurs traditions.

En 1975, le premier ministre travailliste Malcolm Fraser a estimé qu'il s'agissait désormais d'assurer la cohésion sociale en valorisant la culture de chaque groupe ethnique. D'où l'énorme budget dévolu au « multiculturalisme », expression désignant vraiment en Australie une politique en tant que telle. En 1991, un économiste estimait à 7 milliards de dollars australiens par an (1 dollar australien vaut 4,5 francs) le coût des services spécifiques destinés aux immigrants : cours d'anglais, prestations sociales, subventions aux organisations de promotion culturelle des minorités.

Le multiculturalisme fut surtout l'oeuvre des ministres du Parti travailliste (Australian Labor Party - ALP), qui a perdu, après un long règne, les élections de 1996.

TANDOORI ET POISSON CRU

Adversaires politiques de l'actuelle coalition conservatrice, les travaillistes la soupçonnent de s'employer à recentrer le pays autour des valeurs de la tradition anglo-irlandaise. Mais le gouvernement en place, quel qu'il soit, ne parviendra cependant jamais à remettre en cause la réalité de l'Australie d'aujourd'hui : 23 % des 19 millions d'Australiens sont nés à l'étranger et 20 % d'autres appartiennent à une deuxième génération de migrants.

Sydney, cité bientôt congestionnée de 4 millions d'habitants, porte les marques de ce puzzle ethnique. Sa nourriture est l'expression de ce signe extérieur de cosmopolitisme et représente ce que l'on peut trouver de mieux en matière de « world cuisine », quand les épices du tandoori se marient avec le soja extrême-oriental et l' houmous du Levant au poisson cru japonais. A Sydney, le chauffeur de taxi est parfois un ancien pilote de chasse de l'armée de l'air du Shah d'Iran, un ex-présentateur du journal de la télévision afghane du temps des Soviétiques ou un ancien épicier de Beyrouth qui a quitté le Liban longtemps avant la guerre...

Tout le monde ne partage certes pas le même enthousiasme à l'égard de ce système. Dans son appartement confortable d'un immeuble chic de la banlieue d'Artaman, de l'autre côté du grand pont qui enjambe la baie, cet intellectuel sri-Lankais arrivé « par hasard » à Sydney il y a une trentaine d'années décrit l'Australie comme un « pays raciste ». « L'actuel gouvernement souhaite que la plupart des immigrants viennent de pays anglo-saxons ou d'Europe du Nord. Mais pas d'Asie ou d'Afrique ! » Certains critiques du système estiment que, souvent, le multiculturalisme n'est qu'une façade. Telle la télévision d'Etat, sorte de Babel audiovisuelle diffusant des programmes en 34 langues. De manière générale, les Australiens blancs d'origine anglo-irlandaise tiennent encore fermement et à tous niveaux les contrôles politiques, économiques et culturels du pays. « D'une certaine façon, avance en souriant l'intellectuel sri-lankais, j'ai le sentiment qu'il faut tout de même mieux, encore, être un Blanc pour devenir vraiment un Australien ».

 

B. P.


Vers une « nation eurasienne » ?

Dans les années 80, le ministre des affaires étrangères, Bill Hayden, jugeait « inévitable que l'Australie devienne un pays à prédominance eurasienne d'ici à vingt-cinq ans peut-être ». Les vagues d'émigrants venus d'Asie de l'Est et du Sud-Est ont, de fait, considérablement bouleversé la mosaïque démographique. (voir infographie ci-contre)... Ce qu'avaient, dans les années 50, commencé les Grecs, les Italiens, les Tchèques ou les Polonais Selon le recensement de 1996, désormais, près de 65 % des Australiens nés à l'étranger ne sont pas d'origine anglo-saxonne. En 1971, la proportion des Australiens nés dans des pays anglo-saxons était encore de plus de 45 %. - (Corresp.)

 





Le Monde daté du samedi 16 septembre 2000