|
|
|
|
Paulo A. Paranagua
Brésil : L'inégale mise en oeuvre des réformes sociales
Le Monde 13.07.05
L'immense attente sociale suscitée par l'avènement d'un président de gauche, le 1er janvier 2003, a subi le choc des réalités. La politique économique, jugée trop orthodoxe par ses contempteurs, a réduit la marge de manoeuvre du gouvernement.
Pendant la première année du mandat présidentiel, la politique sociale a pâti également d'un sérieux cafouillage dans le choix des responsabilités. Le bilan de ces deux ans et demi est forcément en demi-teintes, avec des avancées et des retards.
"Bourse famille" : le programme phare de la politique sociale du gouvernement Lula, destiné à lutter contre la faim, a bénéficié à 6,7 millions de familles, qui touchent chacune de 50 à 95 reals (32 euros) par mois, selon le nombre d'enfants.
Cela représente plus de la moitié des foyers vivant en dessous du seuil de pauvreté. 80 % des sommes perçues sont dépensées en alimentation. Les familles sont soumises à des obligations en matière de scolarisation des enfants et de santé publique. D'ici à la fin 2006, 11,2 millions de foyers (45 millions de Brésiliens) devraient en bénéficier.
Réforme agraire : la distribution de terres a profité à 117 555 familles en 2003-2004. Jusqu'à la fin 2005, 115 000 familles supplémentaires devraient y avoir accès. L'engagement est de distribuer 430 000 parcelles jusqu'à la fin du mandat présidentiel (fin 2006).
Le retard s'explique à la fois par des contraintes budgétaires et les recours en justice formés par les propriétaires ruraux.
Agriculture familiale : un million de petits paysans ont accédé au crédit depuis 2003. En 2005, le montant des crédits a triplé et a atteint 7 milliards de reals (2,3 milliards d'euros), au profit de 1,6 million de familles.
Terres indiennes : durant le gouvernement Lula, 54 réserves ont été officialisées (188 400 km2), dont l'emblématique Raposa Serra do Sol. Sur les 604 territoires indigènes reconnus, 80 % ont déjà été légalisés et couvrent 12 % de la superficie du Brésil (8,5 millions de km2). Les populations indigènes comptent 430 000 personnes.
Travail infantile : le programme d'éradication du travail infantile est parvenu à libérer 2,4 millions d'enfants entre 1999 et 2004. Les familles reçoivent 200 reals mensuels (66 euros). Selon une estimation officielle, 3 millions d'enfants et d'adolescents de moins de 16 ans travaillent encore, surtout dans le Nordeste.
Travail esclave : "Le Brésil, qui a adopté en mars 2003 puis mis en oeuvre un plan national pour l'éradication de l'esclavage, montre la voie" , estime le rapport 2005 de l'Organisation internationale du travail (OIT). Créé en 1995, le "groupe mobile" interministériel compte désormais sept équipes. Des 16 707 travailleurs affranchis en dix ans, 10 614 l'ont été sous le gouvernement Lula. D'après les autorités, 25 000 personnes travaillent dans un régime assimilable à l'esclavage (à titre de comparaison, ils sont 12,3 millions dans le monde, selon l'OIT, 270 000 aux Etats-Unis et en Europe).
Microcrédit : la Banque nationale de développement économique et social (BNDES) a destiné 600 millions de reals (200 millions d'euros) aux coopératives de microcrédit en 2005, contre 30 millions annuels sous le gouvernement précédent.
Emploi : le pourcentage des chômeurs par rapport à la population active est tombé de 12,2 % en mai 2004 à 10,2 % en mai 2005. La reprise économique a permis la création de deux millions d'emplois. La promesse de la campagne électorale était d'en créer dix millions.
Salaire minimum : le 1er mai 2005, le salaire minimum mensuel a franchi la barre des 300 reals (100 euros), conformément à une revendication historique des syndicats. Les retraites sont indexées sur les variations du salaire minimum. Si on additionne les retraités et les salariés, 42 millions de Brésiliens touchent l'équivalent de deux salaires minimums, ou moins.
Pauvreté : 53,9 millions de Brésiliens (sur 184 millions) vivent avec moins de 50 dollars par mois. Le défi de la pauvreté et de la redistribution du revenu reste entier.
L'économie n'est pas touchée par la crise
La crise politique n'a pas affecté la prévision de croissance, qui devrait s'établir à 3,4 % en 2005 selon la banque centrale brésilienne, contre 5,3 % en 2004. Elle n'a pas modifié la trajectoire ascendante du real brésilien face au dollar et n'a pas provoqué de panique du marché boursier. La bonne tenue du real s'explique par les taux d'intérêts qui atteignent le niveau record de 19,75 %. La hausse des prix devrait atteindre 5,7 % en 2005.
Pour expliquer la sérénité de l'économie, les analystes mettent en avant la politique de mise en ordre de comptes externes favorisée par un boom sans précédent des exportations et la rigueur budgétaire du gouvernement. "La crise politique n'affectera pas la croissance de l'économie en 2005 car le Brésil a obtenu des excédents commerciaux annuels successifs, ce qui a réduit sa vulnérabilité d'il y a trois ans, et en raison de la politique de responsabilité fiscale suivie jusqu'à présent" , assure Julio Gomes de Almeida, directeur de l'Institut d'études pour le développement industriel. (AFP.)