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Basharat Peer
Deoband, pays de la fatwa perpétuelle
Tehelka via Courrier international - n° 781 - 20 oct. 2005
A quoi ressemble aujourdhui le séminaire où ont été formés les plus radicaux des talibans ? Un reporter du magazine indien Tehelka sest rendu sur place.
La petite localité agricole
de Shampla, dans louest de lUttar Pradesh, se cache dans
la verdure des plantations de canne à sucre. Le 20 août
dernier, un samedi matin, ce village de paysans sest mis
à lheure de la politique. Des banderoles ont
été suspendues aux façades des maisons, et des
affiches placardées sur les murs. Cinq femmes musulmanes
étaient en lice pour lélection du panchayat
pradan, un poste du conseil de village réservé aux
femmes. Mais les cinq candidates ont dû laisser leur mari faire
campagne à leur place : le puissant séminaire musulman
de Deoband avait émis une fatwa leur interdisant de prendre la
parole et de se présenter en public sans leur voile.
Dans la région, tous les villages musulmans suivent
les préceptes du Darul Uloom [littéralement,
la demeure du savoir] de Deoband, nous a
expliqué un fermier du village. Tout ce que disent
les muftis est juste, et nous nous y conformons.
Les autorités de Deoband ont déjà
défrayé la chronique en matière de droits des
femmes. Une de leurs fatwas [qui avait scandalisé toute
lInde en juin dernier] avait notamment condamné une
femme violée par son beau-père, du nom dImrana,
à couper toutes relations avec son mari. Cette affaire, comme
celle des élections au panchayat, a soulevé nombre de
critiques contre lécole coranique.
Le président du Darul Uloom, Marghoobur Rehmaan, défend
son séminaire du haut de ses 94 ans. Dans les deux
cas, pour Imrana comme pour le panchayat, les muftis de Deoband ont
reçu des lettres demandant des avis auxquelles ils ont
répondu par des fatwas. Nous ne nous attendions pas que les
choses prissent une telle tournure polémique. Selon
lui, la fatwa sur les élections au panchayat aurait
été demandée par simple malveillance.
Un journaliste travaillant pour un organe local en hindi a
envoyé une lettre demandant si les femmes musulmanes pouvaient
sortir sans leur voile pour faire campagne et participer aux
élections, raconte Marghoobur Rehmaan. Il a
signé de son nom, mais sans préciser sa profession. Un
mufti a lu sa requête et y a répondu conformément
aux préceptes de la loi islamique, qui interdit aux femmes de
sortir sans leur voile. Le journaliste a ensuite fait un papier qui
donnait limpression que nous avions pris de nous-mêmes
linitiative de cette fatwa. Le président et
les autres muftis reconnaissent cependant quils ne
vérifient pas les faits qui leur sont soumis et se contentent,
pour énoncer la fatwa, dinterpréter la loi
islamique en fonction de la question posée.
Le système de la fatwa est dailleurs critiqué
tant à Deoband quà lextérieur. Pour
Anzar Shah Kashmiri, spécialiste des hadith [recueil des
actes et paroles de Mahomet] au Darul Uloom,
techniquement, la fatwa est juste. Mais les muftis sont
déconnectés des réalités actuelles. Ils
devraient tenir compte dans leurs décisions du contexte social
dans lequel nous vivons. Des critiques que formulent
également le All India Muslim Personal Law Board
[Comité de défense du droit privé
musulman] et la plupart des organisations de défense des
droits des femmes. Au Darul Uloom, on comprend ce point de vue.
Nous avons décidé de ne pas prononcer de
fatwas à caractère politique. Toutes les requêtes
seront passées au crible, et aucune fatwa ne sera
lancée sur des questions ayant des implications politiques.
Seules seront traitées les questions touchant à la
charia, la loi islamique, annonce ladjoint de
Rehmaan, qui prépare actuellement sa réponse à
lavertissement prononcé par la Cour suprême dans
laffaire Imrana.
Mais le mufti exclut pour autant toute évolution. On
ne peut pas changer le Coran ni les hadith. La logique et la
grammaire que nous enseignons pour aider les étudiants
à comprendre ces textes nont pas changé non plus
depuis des siècles. A Deoband, la modernisation
nest pas à lordre du jour. Tout, ici, est
poussiéreux. Le cinéma local projette Raj Tilak,
un film datant dil y a plus de vingt ans. Et les mouches
pullulent dans les gargotes, où des étudiants portant
luniforme réglementaire costume blanc (tunique,
pantalon) et calotte blanche boivent du thé en
grignotant des pâtisseries. Limportance que donnait le
prophète Mahomet à la propreté dans la foi
islamique est manifestement ignorée. Cest par une grande
arche, au bout dune avenue jonchée dordures, que
lon pénètre sur le campus du Darul Uloom et que
lon découvre ses bâtiments en brique
coiffés darches et de dômes, dans le style des
forts moghols.
Sur un panneau daffichage, près de lentrée,
on remarque lannonce de plusieurs conférences sur la
contribution des religieux de Deoband à la lutte pour
lindépendance. Il sagit sans doute de rappeler aux
visiteurs et aux résidents le passé nationaliste du
séminaire et de mettre en évidence, de
façon indirecte, la loyauté de linstitution face
à lEtat. La madrasa na-t-elle pas choisi de rester
en Inde, au moment de la partition [en 1947], plutôt
que de déménager au Pakistan, où, plus tard,
certains de ses anciens élèves se rendront
célèbres et feront la réputation de Deoband ?
Les talibans se sont en effet prévalus de la lecture de
lislam telle quelle se pratique à Deoband, en
insistant sur le retour aux textes saints de lislam et en
refusant toute acculturation, par opposition aux soufis, qui
prônent le syncrétisme.
Cette filiation idéologique entre le mouvement taliban et
Deoband ne facilite pas la tâche dArif Siddique. Cet
ancien journaliste, autrefois employé par Yojana,
laustère revue de la Commission indienne au plan, est
aujourdhui le responsable des relations publiques du
séminaire. Je suis reconnaissant aux talibans et
à Oussama Ben Laden de nous avoir fait connaître
auprès des médias du monde entier. Mais il ne faut pas
en tirer de conclusions hâtives, souligne Siddique en
caressant quelques mèches blanches sur son crâne
dégarni. Il évoque alors un diplômé de
lécole qui, du temps de lEmpire britannique,
aurait formé à Kaboul un gouvernement indien en exil et
qui aurait été, à len croire,
linspirateur de lArmée nationale indienne de
Subhash Chandra Bose [qui était constituée de
soldats indiens indépendantistes et qui a combattu contre les
Alliés pendant la Seconde Guerre mondiale]. Arif Siddique
déplore surtout lattitude de la presse. Vous,
les journalistes, vous ne voyez en nous que des mollahs
fondamentalistes et arriérés. Mais les programmes
denseignement et les cantines gratuites, tout cela existe
à Deoband depuis la création de lécole, en
1866. Pourquoi ne parlez-vous pas de ça dans vos articles
? Il na pas oublié les questions
absurdes posées par des journalistes
étrangers. Pour prouver lirréprochabilité
de ses ouailles, il conseille de sadresser à
lagence nationale des casiers judiciaires, qui dépend du
ministère de lIntérieur. Consultez leurs
dossiers ; vous ny trouverez pas mention dun seul
étudiant de Deoband mêlé à des actes
criminels ou terroristes.
Lécole compte près de 3 500 élèves.
On y enseigne larabe, le persan, la logique, la grammaire et la
calligraphie, ainsi que le droit et la jurisprudence islamiques. Son
organisation est semblable à celle dune
université, avec un département pour chaque domaine,
sans oublier le Dar-ul-Iftah, qui émet les fatwas. Siddique
met laccent sur les efforts de modernisation. Nous
avons mis en place des cours dinformatique et
danglais. Mais seuls les étudiants les plus
brillants et qui ont suivi le cursus, long de sept ans, qui
permet dédicter des fatwas ont accès
à cet enseignement. Anglais et
informatique, le responsable des relations
publiques de Deoband na que ces mots-là à la
bouche, comme sil fallait prouver que lécole fait
tout pour rester en prise avec le monde moderne.
Au département dinformatique, où les
étudiants sinitient à des applications simples,
le directeur, Abdus Salam Qasimi, évoque la mise en place,
lannée prochaine, de cours de programmation. Au
département danglais, lambiance est plus tendue.
Les enseignants se lancent vite dans une critique agressive des
médias. Vous nêtes là que pour
nous faire du tort ; les journalistes nécrivent que des
mensonges sur Deoband. Quand un tribunal condamne un criminel
à la pendaison et que sa famille en souffre, vous
naccusez pas le tribunal. Mais, quand Deoband a prononcé
la fatwa dans laffaire Imrana, tout le monde nous a
accusés, nous, semporte un professeur
danglais, qui refuse de donner son nom. Un autre enseignant se
joint aux protestataires. Pourquoi ne faites-vous pas un
article sur cette petite fille hindoue de six mois quon a
mariée à un chien ? Pourquoi ne parlez-vous que des
fatwas et dImrana ?
Mohammed Afzal, un jeune professeur danglais, parvient à
calmer ses collègues. Il apprend à ses
élèves à écrire et à
sexprimer en anglais, mais aussi à utiliser ce savoir
pour dissiper les idées que se font les non-musulmans
de lislam et de Deoband. Il nous parle du Daawah, le
cours de prosélytisme. Lenseignant évoque le
syncrétisme entre hindouisme et islam. Lislam
sappuie sur la shahada [profession de foi musulmane]
et lhindouisme sur les Brahma Sutra [ouvrages fondateurs de
la religion hindoue]. Tous deux affirment lunicité
divine. Pour lui, il est important de donner aux
élèves les moyens de répondre aux questions
que posent les gens sur les liens entre lislam et le
terrorisme, sur la polygamie, sur les droits des femmes, sur le voile
ou sur les fatwas.
Et les étudiants ? La plupart dentre eux refusent
dêtre photographiés et se montrent peu
disposés à parler à un étranger
partial. Ils chassent notre photographe, qui a failli
déranger un mufti alors quil donnait
un cours dans une salle majestueuse. Mais ils le tranquillisent
aussitôt en affirmant quil lui suffira de
présenter des excuses audit mufti pour que tout soit
réglé. Une fois abattus les murs de la méfiance,
on ne voit plus que de jeunes villageois, originaires pour la plupart
de lUttar Pradesh et du Bihar, satisfaits de
lenseignement gratuit quils reçoivent et de la vie
austère quils mènent dans les dortoirs spartiates
de la madrasa, où musique et télévision sont
interdites. Ces garçons acceptent leur avenir avec
résignation : ils se voient plus tard imam dans une
mosquée de village, enseignant dans une madrasa ou, au mieux,
une fois langlais appris, traducteur dans un pays du
Moyen-Orient. Exemple : Iftikhar Ahmad, un jeune homme venu de
louest de lUttar Pradesh, dont le père,
colporteur, ne pouvait pas envoyer ses cinq fils à
lécole, et qui voudrait savoir comment faire pour que
son petit frère fasse médecine et devienne docteur. Ou
encore Arif, venu dune petite ville du Bihar, qui va terminer
ses études lannée prochaine et qui
préférerait travailler dans une ambassade ou dans
lenseignement plutôt que de devenir imam. Arif, qui ne
cesse de nous poser des questions sur
le mariage
damour
Un
réseau de 15 000 madrasas
Le petit bourg indien de Deoband, dans
lUttar Pradesh, jouit dune solide réputation dans
tout le sous-continent grâce à son école
coranique, le Darul Uloom. Fondée en 1866, cette madrasa a
joué un rôle extrêmement important dans la lutte
anticolonialiste contre les Britanniques et dans le
développement du mouvement nationaliste qui a mené
à lindépendance de lInde et à la
création du Pakistan. Il faut savoir à ce sujet que la
majorité des déobandis était opposée
à la partition de lInde et à la création
dun Etat musulman. Ils ont créé, pour exprimer
leur position, le Jamiat Ulema-i-Islami (JUI), mouvement qui existe
encore en Inde et au Pakistan (où il défend les
intérêts des mohajir, les musulmans venus
dInde après 1947). La doctrine enseignée au Darul
Uloom est par ailleurs prêchée par les prosélytes
du Tablighi Jamaat, un mouvement très actif en Asie du Sud
mais aussi en France où il est implanté depuis
1972.
Linfluence du Darul Uloom dans lhistoire politique est
telle quon la parfois comparé à
luniversité Al-Azhar du Caire. Lécole
déobandie peut compter sur les quelque 15 000 madrasas qui se
réclament de son idéologie à travers lAsie
pour assurer son rayonnement. Rien quau Pakistan voisin, on en
compterait environ 4 000, dont les plus connues sont à Multan
et à Larkana, respectivement à lest et au
sud-ouest du pays. Le fait que les talibans aient
étudié à Deoband et se qualifient
eux-mêmes de déobandis a contribué à faire
connaître et à stigmatiser ce courant islamiste,
notamment en Occident. Mais il ne faut pas pour autant confondre le
courant déobandi avec le wahhabisme, qui vient, lui,
dArabie Saoudite. La doctrine déobandie insiste
particulièrement sur les hadith (actes et paroles du
Prophète), sur la jurisprudence islamique et sur les codes de
conduite, à commencer par les prescriptions vestimentaires. Il
sagit avant tout de retourner à lislam de
lépoque du Prophète, même sil est
permis dutiliser à cette fin des méthodes
modernes denseignement.