Article
paru dans Correspondances
bulletin
scientifique de l'IRMC
La gestion publique de lislam en France :
enjeux géopolitiques, héritage colonial
et/ou logique républicaine ?Franck FREGOSI
Franck FREGOSI est docteur en Sciences Politiques. Il est actuellement chercheur au laboratoire Société, Droit et Religion en Europe (CNRS Strasbourg Université Robert Schuman) et auteur de nombreuses contributions sur les questions dislam, de laïcité et de sécularisation. Ce texte est la reprise de son intervention dans le cadre du séminaire de lIRMC intitulé Jeux dacteurs et variation déchelle.
Cette contribution sinscrit dans une recherche sur les modes dorganisation et de structuration de lislam en France dans la période contemporaine. Sinterroger sur les difficultés pratiques, réelles ou figurées, passées ou présentes que soulève lorganisation de la collectivité musulman1 suppose de porter, dune part, notre observation en direction des divers acteurs du paysage islamique français : les associations et les fédérations musulmanes2, les institutions religieuses (Institut Musulman de la Mosquée de Paris) opérant à léchelle nationale ou locale, et des organisations défendant des intérêts plus sectoriels comme lAssociation des Étudiants Islamiques de France (AEIF), la Jeunesse Musulmane de France (JMF), lUnion des Jeunes Musulmans (UJM). Par ailleurs, il est aussi nécessaire de mentionner le rôle et les stratégies des États dorigine qui aspirent à peser durablement sur le cours de lislam en France via leurs nationaux résidents ou par le biais dorganisations non gouvernementales telles que la Ligue Islamique Mondiale (LIM) ou le Conseil Mondial des Musulmans (CMM).
Il convient également de ne pas omettre ces autres acteurs du devenir de lislam en France que sont les pouvoirs publics français. Ceux-ci, bien que neutres religieusement de par le régime dit de "laïcité", ne sont pas moins tenus par la loi dassurer la liberté religieuse et de maintenir une égalité de traitement entre les cultes.
Au préalable, il importe de revenir sur cette notion de gestion publique. De mon point de vue, jaurais tendance à considérer empiriquement, que cette notion peut faire lobjet de quatre types dapproches distinctes (juridique, socio-historique, mode de régulation, acteurs) mais complémentaires :- Lapproche juridique consiste à appréhender la gestion publique de lislam de France à partir du cadre légal régissant les rapports État/cultes (cf. la loi de 1905 portant séparation des cultes et de lÉtat), complétée par létude de la jurisprudence administrative, qui a largement contribué à affiner la notion juridique de laïcité. Cette approche, même si elle prend appui sur la jurisprudence, se révèle par trop formaliste, et nous conduit à mettre en avant la logique dégalité et de traitement des cultes sur une base strictement séparatiste.
- Lapproche socio-historique reviendrait quant à elle à étudier les modes de positionnement de lÉtat par rapport au culte musulman dans la durée, en loccurrence depuis que la "question musulmane" se pose aux pouvoirs publics, afin de mettre à nu les éléments de continuité ou de rupture entre ce passé proche et la période contemporaine.
- La troisième approche mettrait laccent sur les moyens concrets déployés en direction du culte musulman, autrement dit le mode effectif et plus seulement le mode théorique de régulation du culte musulman au quotidien. Cet angle dapproche présente lavantage de laisser apparaître les diverses logiques à loeuvre dans lappréhension de la réalité islamique en France par les pouvoirs publics.
- Enfin, lapproche privilégiant létude des différents acteurs de la gestion publique de lislam en France, tant du côté islamique que des pouvoirs publics. Celle-ci peut nous permettre dobserver, à léchelon des pouvoirs publics, que la pluralité est également de mise, (Bureau des cultes, conseillers techniques, Quai dOrsay, Ministères des Affaires Sociales...) entre différents acteurs institutionnels.
Ces deux approches retiendront plus particulièrement notre attention. Dans cet article nous mettrons, dune part, laccent sur le préalable colonial, indispensable détour historique pour tenter dappréhender certaines continuités lourdes de la gestion publique de lislam en France, avant daborder ensuite, les divers types de positionnement de lÉtat par rapport au culte musulman selon des modes plus au moins volontaristes.
LE PREALABLE COLONIAL :
AUX SOURCES DE LEXCEPTION MUSULMANE A LA LAÏCITESans remonter jusquaux échanges dambassades et de présents entre Charlemagne et Haroun El Rachid au IXème siècle, ou encore aux traités dits de "capitulations" entre François Ier et Soliman le Magnifique, scellant lalliance entre la France et lEmpire Ottoman ou plus près de nous à lexpédition de Bonaparte en Egypte en 1798, il faut rappeler que la rencontre entre lislam et la France puise ses racines dans lépisode fondateur de la colonisation et plus directement au travers du cas algérien. Lautre moment historique de rencontre avec lislam nous ramène à lhistoire et à la succession des différentes vagues migratoires depuis le début du siècle.
A partir de lexpérience coloniale algérienne sest peu à peu élaborée une "exception musulmane à la laïcité" qui nest pas directement le fait sui generis de lislam et des musulmans, mais de la pratique effective de lÉtat. A lépoque coloniale, cette "exception musulmane à la laïcité" se traduisait concrètement en Algérie par la tutelle administrative et financière de lÉtat sur le culte musulman, dans la plus pure tradition du gallicanisme dAncien Régime, perpétué par la République.
Dès le débarquement du 5 juillet 1830, la puissance coloniale avait pourtant déclaré sa ferme intention de veiller au respect de lexercice de la religion musulmane, des libertés des habitants et de leurs biens. Cela ne devait pas empêcher ladministration française de lancer une vaste politique dappropriation des terres des anciens régents turcs et des fondations pieuses (habous) dont les revenus étaient traditionnellement affectés aux villes saintes. En fait, le pouvoir colonial soctroyait progressivement la gestion de lensemble du patrimoine immobilier musulman, faisant ainsi passer le culte musulman sous sa dépendance directe, en ce qui concerne la rémunération de son personnel et lentretien des édifices cultuels.
En mai 1851, une circulaire gubernatoriale portera même organisation du culte musulman, proposant un classement des établissements et du personnel cultuel. Le culte musulman devient ainsi le quatrième culte reconnu de France après les cultes catholique, protestant et israélite. Linfléchissement dans un sens nettement laïciste de la politique des relations entre lÉglise et lÉtat en métropole à partir des années 1880, qui trouve son point dorgue avec ladoption de la loi de 1905, neut aucune incidence en Algérie quant à lattitude de ladministration coloniale. En dépit dun décret du 27 septembre 1907 qui prévoyait lextension des dispositions de la loi de 1905 aux trois départements dAlgérie, celle-ci restera lettre morte. La puissance publique neut de cesse de maintenir le culte musulman (et temporairement les autres) sous sa subordination immédiate, intervenant directement dans le fonctionnement interne du culte, via son droit de contrôle sur le recrutement du personnel cultuel musulman (octroi dindemnités subordonnées à un agrément officiel) et en réglementant limitativement le droit de prêche dans les mosquées domaniales (circulaire Michel du 16 février 1933).
La situation des cultes en général et du culte musulman en particulier relevait dun véritable système dexception, dérogeant au texte même de la loi de 1905. Ce système restera en vigueur en droit jusquà la loi de 1947 portant statut organique de lAlgérie qui, dans son article 6, rappelle que "lindépendance du culte musulman à légard de lÉtat est assurée au même titre que celle des autres cultes, dans le cadre de la loi du 9 décembre 1905 et du décret du 27 septembre 1907". Dans les faits cette situation perdurera jusquà lindépendance algérienne !
En retour, les milieux musulmans religieux et séculiers se mobilisent en faveur de lindépendance de leur culte. Lémir Khaled, petit-fils de lémir Abdelkader, fut le premier à soulever cette question, en adressant une lettre à Edouard Herriot le 3 juillet 1924, dans laquelle il réclame lapplication de la loi de 1905 pour le culte musulman. Ce furent par la suite les membres de lAssociation des Oulémas réformistes de Ben Badis qui assurèrent le relais, et posèrent clairement la question de la revendication de lindépendance du culte vis-à-vis de ladministration française dans le cadre "particulier" de la colonisation3. Ainsi, trois mémoires furent adressés aux autorités coloniales dans lesquels les religieux musulmans ne se contentaient pas de réclamer lapplication intégrale de la loi de séparation, mais proposaient des solutions concrètes, sefforçant de concilier les spécificités du culte musulman avec les principes de la loi de séparation (Conseil Supérieur Islamique, associations cultuelles...). Ils relayèrent leurs propositions auprès des formations politiques musulmanes qui les reprirent à leur compte dès 1936, toutes sensibilités confondues (libéraux tendance Ferhat Abbas, Étoile Nord-Africaine puis Parti du Peuple Algérien, Parti Communiste Algérien). Les autorités coloniales quant à elles, se bornèrent à créer une "commission du culte musulman" au sein de lAssemblée algérienne. Cette commission ad hoc se saisit du dossier et procéda à une large consultation des sensibilités de lislam algérien (muftis, cheikhs, confréries, oulémas). Elle rédigea un projet prudent, le Rapport Mesbah, qui essuya un avis négatif du Conseil dÉtat.
Avec le déclenchement de linsurrection algérienne qui marquait la fin de tout espoir dune solution négociée dans la question algérienne, la revendication de la liberté du culte musulman et de son autonomie céda la place à dautres impératifs, militaires ceux-là ! Lexemple algérien nous révèle en définitive, toute lambiguïté de lattitude de la République française à légard de lislam. Dun côté, elle na de cesse de penser lislam comme une globalité, faisant de la dénomination confessionnelle un véritable "marqueur communautaire", en le maintenant sous la dépendance directe de lÉtat. De lautre, la même République, à travers son offre dassimilation, proposait une sortie du statut personnel musulman comme échappatoire à toute organisation sociale reposant sur une base exclusivement religieuse.Les enseignements de "lexpérience algérienne"
Sagissant des questions pratiques, les associations musulmanes et les pouvoirs publics mettent aujourdhui laccent conjointement sur la nécessité dorganiser la religion musulmane dans le cadre de la loi de 1905 (cf. la campagne de la Fédération islamique dans ce sens en direction de leurs adhérents). En dépit de cela, et au regard de certaines initiatives en vue de doter les musulmans dune structure représentative unique qui devienne linterlocuteur privilégié des autorités, on est en droit de se demander si certains réflexes paternalistes hérités de la période coloniale ont totalement disparus.
Après une période où le culte musulman en France a peu ou prou été sous-traité à lÉtat algérien (1982-1990), les gouvernements successifs ont entrepris une politique dorganisation du culte "par le haut". Lexpérience du Conseil dOrientation et de Réflexion sur lIslam en France (CORIF), en mars 1989, en est lillustration la plus marquante. Il sagissait dun organe consultatif ad hoc, constitué à linitiative du ministre de lintérieur Pierre Joxe, sur une base empirique. Ce conseil était composé de 15 membres, dont la représentativité était autant contestable que ses réalisations ont été limitées. On peut toutefois citer quelques initiatives comme la création de carrés musulmans dans les cimetières (circulaire de février 1991) ou la mise en place des barquettes de viande hallal pour les armées (circulaire de février 1991 du ministère de la Défense).
Charles Pasqua allait abandonner cette option au profit dune politique de soutien appuyé à lInstitut Musulman de la Mosquée de Paris (IMMP) en vue de limposer comme linstance officielle de régulation de lislam en France. Son recteur devenait ainsi linterlocuteur privilégié des pouvoirs publics, ceux-ci sengageant en retour à lui fournir les soutiens nécessaires pour renforcer sa capacité de gestion du culte dans lHexagone (cf. arrêté de décembre 1994 sur labattage rituel en faveur de lIMMP). Nous pouvons voir dans cette attitude une des constantes des rapports République / Islam
Les pouvoirs publics cherchent toujours à se ménager un interlocuteur unique, et le cas échéant à en imposer un sans sêtre préalablement assuré de sa réelle représentativité. Aussi, le plaidoyer récurrent en France en faveur dun "islam à la française" ou "dun islam légaliste"4 doit-il parfois sentendre moins comme lattente dun islam réellement autonome par rapport à létranger, mais plutôt comme un "islam officiel dÉtat" docile, pour ne pas dire complaisant, vis-à-vis des autorités en place (cf. la très gallicane Charte du culte musulman en France de janvier 1995).
VOLONTARISME DÉTAT
CONTRE LAISSER-FAIRE ?Si lon devait résumer à grands traits les divers modes dintervention de lÉtat par rapport au culte musulman, force est dobserver deux tendances lourdes qui se sont trouvées plus ou moins accentuées selon les périodes. Une première tendance se caractérise par un interventionnisme direct (ou indirect) de lÉtat vis-à-vis du culte musulman dans son fonctionnement comme dans sa structuration.
A lopposé, on a pu relever une égale tendance à labstentionnisme dÉtat au nom dune expression idéologisée de lidée de laïcité. Loscillation entre ces deux tendances représente une constante de lhistoire des relations islam/État en France. Elle témoigne en même temps des difficultés réelles que représente pour un État réputé "laïque", dont la capacité juridique dintervention par rapport aux cultes est légalement limitée (mais pas inexistante !), lélaboration dune politique publique destinée à une collectivité religieuse dépourvue dun support institutionnel centralisé.
Avec lépisode colonial algérien nous avons un exemple du degré dinvestissement de lÉtat dans le culte musulman pouvant aller jusquà prendre en charge financièrement ses frais de fonctionnement et son organisation interne, de façon maladroite. Il en est ainsi de lancêtre du CORIF, le Conseil Consultatif du Culte Musulman, chargé à lépoque démettre des avis autorisés sur les questions relatives au culte et de présenter des candidats aux charges cultuelles, dont la présidence avait été confiée au secrétaire général pour les Affaires Indigènes et la Police Générale, le fameux Michel qui était déjà à lorigine dune limitation du droit de prêche dans les mosquées ! Une telle initiative accentuait encore plus la subordination du culte musulman à un État non-musulman. Il faut également rappeler que le financement public du culte, au-delà de lislam, sinscrivait vis-à-vis des autres cultes dans une volonté non dissimulée dassurer une certaine homogénéité confessionnelle en favorisant prioritairement lélément national au détriment des minorités (les composantes espagnoles et italiennes étant souvent largement majoritaires chez les catholiques européens en Algérie et en Tunisie).
Si auparavant la tutelle administrative et financière de lÉtat se justifiait par le caractère prétendument atypique de lislam (indivision du temporel et du spirituel), aujourdhui lintervention de lÉtat se veut moins directe et obéit à une autre logique. Ainsi en va-t-il du CORIF évoqué plus haut (1989-1993), créé sur une simple lettre de mission du ministre de lIntérieur, lui assignant deux objectifs à court et à long terme. Il devait ponctuellement émettre des avis à destination du ministre concernant des problèmes concrets dexercice du culte musulman, et réfléchir à laffirmation dune instance représentative de lislam. Bien quil ait illustré une volonté de réorienter la façon dont les pouvoirs publics appréhendent lislam sous un angle cultuel plus que policier, le CORIF était également un moyen de contourner la "relation intime" entre la Mosquée de Paris, création de la République laïque, et lAlgérie, et dengager un processus visant à la ramener dans le giron national.5
Aussi, linterventionnisme étatique ne se trouve-t-il pas toujours dicté par une volonté dinterférer directement dans le fonctionnement du culte, mais peut traduire positivement le souci de pallier une absence réelle dorganisation représentative de lislam au plan national. Il nen demeure pas moins vrai que cette tendance rencontre des limites qui sont autant de réserves.
Il existe en effet un risque de conforter lidée récurrente que lislam en général, et par extension le culte musulman, requiert une présence forte et permanente des pouvoirs publics à son profit "exclusif". Ce faisant, on hypothèque sérieusement les chances de voir émerger dans lespace européen, et dabord français, un islam réellement autonome (financièrement) et intellectuellement, évoluant en dehors de toute tutelle idéologique des États dorigine comme des États daccueil. Lun des enjeux des prochaines décennies sera précisément laffirmation dislams nationaux en Europe indépendants des pays dorigine, assumant pleinement leur insertion dans lespace européen.
Ensuite, linterventionnisme direct de lÉtat conforte de plus en plus lidée que les musulmans sont incapables de sorganiser par eux-mêmes, la solution devant toujours venir des pouvoirs publics. Enfin, une telle logique est susceptible dentrer en contradiction avec le principe même de laïcité en ce quil implique outre la neutralité relative de lÉtat et sa séparation institutionnelle davec le culte, la liberté dorganisation de chaque culte "en interne", conformément à sa propre tradition.
Labstention de lÉtat constitue un autre mode "paradoxal" dintervention des pouvoirs publics et de leur positionnement vis-à-vis du culte musulman. Cest là une tendance toute aussi " naturelle" de lÉtat français qui peut se réfugier derrière largument de la non intervention dans les affaires du culte, ou se borner à constater lextrême division régnant dans le paysage islamique français.6
On peut se demander alors comment se matérialise la non-intervention de lÉtat ? Le plus souvent, elle prend la forme dune gestion différée, dune sous-traitance du culte par des acteurs extérieurs au paysage islamique français, en loccurrence les États dorigine. Lorigine étrangère de la majorité des musulmans de France a pour corollaire laspiration des États dorigine sinon à une totale mainmise sur lensemble des musulmans de France, du moins au droit de regard sur lorganisation interne de la religion musulmane. Celui-ci sexerçait par exemple, pour lAlgérie via lAmicale des Algériens en France, voire par le biais dinstitutions religieuses comme lInstitut Musulman de la Mosquée de Paris; là où dautres États comme lArabie Saoudite et dautres États du Golfe, disposant de peu de ressortissants sur le sol national, privilégient linfluence financière, et agissent via des organisations non gouvernementales comme la Ligue Islamique Mondiale (LIM) qui apporte son soutien financier à des projets quelle agrée, comme ce fut le cas pour le centre islamique dÉvry (également financé par des fonds marocains) en région parisienne, ou la Grande Mosquée de Lyon. Parallèlement à ces réseaux officiels, les autres États musulmans, du Maghreb comme du Machreq, apportent de manière ponctuelle une contribution financière plus ou moins substantielle à des projets dassociations visant à acquérir ou édifier un centre communautaire.
De plus, certaines associations ou fédérations musulmanes en France, ont un caractère transnational et ne sont en conséquence que la branche française dune structure dont le siège social est lui-même situé à létranger. Il en va ainsi avec lassociation piétiste Foi et Pratique (FP), qui est la branche majoritaire en France de lassociation Jamaat al tabligh (Société pour la propagation de lislam), dont le siège se trouve au Pakistan. De même lUnion des Organisations Islamiques de France (UOIF), est la section française de lUnion des Organisations Islamiques en Europe (UOIE), basée en Allemagne, proche des Frères Musulmans et soutenue par les États conservateurs du Golfe.
Le problème nest pas tant que des associations musulmanes puissent bénéficier de financements extérieurs (en labsence dune source de financement nationale autonome), ce que la loi ninterdit pas, mais simplement que dans certains cas, ces financements, surtout lorsquils émanent dun seul État, peuvent déboucher sur une tutelle idéologique indirecte. Celle-ci risque alors daccentuer un peu plus la perception négative de lislam comme une religion de transplantés, en proie à des ingérences et des allégeances extérieures, alors même que près de la moitié des musulmans de France sont des citoyens français.
Lorigine réelle du problème nest donc pas tant les liens avec lextérieur, que le risque de voir se développer en France une version de lislam qui cadrerait mal avec lenvironnement socioculturel de la société française, et les habitudes acquises par les populations musulmanes elles mêmes, au gré de leur intégration. Il faut cependant bien reconnaître, que certaines associations instrumentalisent à leur profit leurs liens privilégiés avec tel ou tel État, dans le cadre de la compétition qui les oppose à dautres associations musulmanes pour simposer comme lorganisation la plus représentative de lislam en France. Le risque réside alors dans le transfert dans lHexagone de rivalités régionales. Ainsi en va-t-il du conflit ouvert au Maghreb entre lAlgérie et le Maroc, dont on ne peut sempêcher de voir un prolongement au travers de lopposition entre lInstitut Musulman de la Mosquée de Paris (IMMP), toujours sensible aux intérêts algériens en dépit de la nationalité française de son recteur, et la Fédération Nationale des Musulmans de France (FNMF), dirigée à lheure actuelle par un groupe de binationaux franco-marocains qui prônent un "islam gallican", alors même que les actuels responsables nont jamais caché leurs liens privilégiés avec la monarchie alaouite !
Dans ces interfaces entre États musulmans rivaux, les autres composantes des musulmans de France ne sont appréciées quen tant que forces dappoint, alors même quelles participent activement à la définition dune présence islamique en France. Tel est le cas des associations de musulmans dAfrique Noire, représentées principalement par la Fédération des Associations Islamiques dAfrique des Comores et des Antilles (FAIACA) ou encore des associations musulmanes turques, partagées entre celles liées aux consulats, qui dépendent directement de la Direction des Affaires religieuses (Diyanet Isleri Baskanligi) et celles qui se rattachent à la mouvance islamiste (Millî Görüs, Süleymanci, Nurdcu, réseaux Kaplan).
Notons également que les États musulmans nhésitent pas à faire pression, à loccasion, sur le gouvernement français via le Ministère des Affaires Étrangères pour influer sur le cours quotidien de lislam en France, quil sagisse dappuyer ou a contrario de contester certaines orientations, ou dinviter les pouvoirs publics à restreindre la liberté de parole de certains opposants à ces régimes. Cest ainsi par exemple, que le Maroc na ménagé aucun effort pour contester le bien fondé de larrêté du Ministère de lAgriculture de décembre 1994 qui octroyait lagrément en matière dabattage rituel à la Mosquée de Paris, et obtint gain de cause. De son coté lÉgypte nest sans doute pas pour rien, dans linterdiction de séjour qui frappait luniversitaire suisse dorigine égyptienne Tariq Ramadhan. Une telle attitude ne peut à terme quentrer en contradiction avec une dynamique démographique qui fait de lislam une "réalité française", et les aspirations des musulmans de France, à prendre en charge lorganisation et le fonctionnement de leur culte dans le cadre de la législation existante. Elle est également lourde de risques car elle laisse perdurer la situation actuelle qui est celle du culte musulman, à savoir son inorganisation chronique avec pour corollaire une extrême division du paysage islamique français entre des organisation rivales se réclamant pourtant toutes, formellement, dun islam autonome. Lautre risque vient dêtre évoqué, cest celui dun retour à une vision strictement diplomatique de lislam, via les chancelleries des États dorigine, avec une réactivation des rivalités inter-régionales à léchelle nationale et locale.
MODES DAPPREHENSION
ET DE GESTION DE LISLAM
AU QUOTIDIENAu-delà de la question de léquilibre difficile à trouver pour les pouvoirs publics entre un seuil minimum dintervention et une abstention toujours relative mais nécessaire, il convient également de sinterroger en amont sur les différents types de gestion de lislam au quotidien. En la matière, il est possible didentifier plusieurs types de gestion de lislam qui débouchent de fait sur la mise en uvre de moyens spécifiques, et sont autant dangles différents dapproche dune seule et même réalité lislam en France.
Gestion policière et sécuritaire de lislam
Ce type de gestion tend à privilégier une approche sécuritaire de lislam au quotidien. Il prend généralement appui sur largument selon lequel lislam serait une religion par essence politique, principalement touchée par le "péril intégriste". En retour, une telle vision tend à légitimer un contrôle plus étroit par les pouvoirs publics. Ce contrôle se traduit le plus souvent par un renforcement de la censure sur les productions islamiques (affaire de linterdiction provisoire du livre du cheikh Qaradhaoui en avril 1995), un contrôle policier tatillon des lieux de culte et des imams desservants (affaire Larbi Kechat imam de la mosquée Ad-Dacwa).
Cela conduit à un renforcement de lincompréhension entre les musulmans et les autorités, confortant les radicaux de tous bords, musulmans ou non, tenants de lincompatibilité de lislam et de la laïcité. Cette gestion privilégie également une appréhension de lislam à partir des événements politiques du monde arabo-musulman, depuis son versant occidental, le Maghreb, et à laune des développements de lislam le plus radical.7Les risques inhérents à ce type de gestion sont divers. En tout premier lieu, laccentuation de la confusion chez les non-musulmans entre lislam et le radicalisme politique aux couleurs de lislam, et chez les musulmans, le ressentiment contre la laïcité, perçue comme partiale et discriminatoire. En définitive, privilégier une politique du court terme et des coups déclats se solde généralement par une marche arrière et un recul de lÉtat.
Gestion cultuelle de lislam
Cette gestion a été officiellement consacrée avec lexpérience du CORIF à partir de 1989. Elle privilégie la régulation de lislam à partir de ses aspects proprement cultuels, des problèmes concrets que rencontrent les musulmans dans lobservation quotidienne de leur religion. La priorité est donnée au culte, par rapport à lislam sui generis. La Charte du culte musulman en est une autre illustration du côté des musulmans. La traduction concrète de ce mode de gestion de lislam réside par exemple dans la multiplication des arrêtés habilitant les mosquées à désigner des sacrificateurs agréés (cf. arrêté du 27 juin 1996 du Ministère de lAgriculture agréant les centres islamiques dEvry et la grande mosquée de Lyon).
Parallèlement à ce souci des pouvoirs publics de prendre en compte les difficultés pratiques liées à lexercice du culte musulman, des organisations musulmanes de France ont également entrepris, de leur côté et de manière plus ou moins artificielles, de recentrer leurs initiatives vers la sphère cultuelle via la question de lencadrement religieux des communautés musulmanes par exemple. Ainsi la Mosquée de Paris sest-elle dotée dune ébauche dorganisation de ses agents du culte placés sous la tutelle, à léchelle nationale, du Vice-Recteur et Grand Mufti de la Mosquée de Paris et, à léchelle locale, de six muftis régionaux. Dautres organisations musulmanes rivales ont suivi une voie similaire, comme léphémère Haut Conseil des Musulmans de France (HCMF) qui, en 1996, sest doté dune instance théologique, le Conseil National des Imams. Il en est de même avec la Fédération Nationale des Musulmans de France (FNMF) qui, en 1997, sest enrichi à son tour dune Coordination Nationale des Imams et Guides Religieux (CNIGR).Vers une gestion culturelle de lislam ?
Bien quil soit encore trop tôt pour tirer des conclusions sur laction du nouveau ministre de lIntérieur Jean-Pierre Chevènement, nous pouvons faire quelques constatations de base.
Tout dabord labandon de la politique des coups déclats médiatiques.
Ensuite, le désir de promouvoir une politique volontariste en direction de lislam invité "à prendre sa place à la table de la République"8 au même titre que les autres cultes, tout en se gardant dune quelconque velléité interventionniste en la matière : "lÉtat nimposera pas ses choix. Ce nest pas son rôle. Il agréera ceux qui lui sont proposés" 9. Le ministre a même fait savoir quil ne serait pas hostile à ce quune dérogation provisoire à la loi de 1905 soit prévue sagissant de la règle du non subventionnement public des cultes, afin de permettre aux musulmans de rattraper leur retard en terme de lieux de culte, en nombre insuffisant par rapport au nombre potentiel de fidèles.
Et enfin, une mise à distance ou plutôt équidistance de toutes les grandes fédérations musulmanes de France (relativisation du poids de lIMMP). Parallèlement à la prise en compte de laspect cultuel, les pouvoirs publics ont surtout manifesté le souci de compléter cela par un dispositif culturel denseignement denvergure nationale, sous la forme dun Institut Supérieur dÉtudes Arabes et Islamiques en dehors de la sphère universitaire classique, mais financé par lÉtat.
Ce projet, sil venait à être concrétisé, témoignerait dun nouveau tournant, dune nouvelle étape dans la gestion publique de lislam en France. Après avoir au gré des circonstances, privilégié une approche diplomatique via certaines chancelleries maghrébines, sécuritaire et devant linexistence dune organisation centralisé durable du culte musulman, les pouvoirs publics sorienteraient vers un contournement de limpasse cultuelle, en privilégiant une approche plus culturelle. La France se doterait ainsi dune structure publique denseignement et de recherche centralisant la plupart des études, des compétences universitaires et scientifiques en matière islamologique. Ce projet devrait permettre in fine non seulement duvrer à la production et à la diffusion dun discours plus serein et plus équilibré sur lislam en marge de tout manichéisme réducteur comme de toute apologétique naïve, tout en officialisant la présence définitive de lislam en France.
Il est difficile en létat de donner une conclusion densemble, tout au plus pouvons-nous rappeler que sil ne faut surtout pas sous-estimer les responsabilités des pouvoirs publics sur ce dossier de lislam, il ne faudrait pas en retour évacuer les responsabilités des dirigeants communautaires musulmans eux-mêmes. Une partie des difficultés dorganisation du culte musulman tiennent aussi aux rivalités des organes de représentation des musulmans eux-mêmes. Cette extrême division du paysage musulman rend dautant plus hasardeuse, sinon problématique, toute tentative de structuration du culte. Chaque grande fédération musulmane est soit incapable de se doter dun projet crédible dorganisation du culte, soit lorsquelle dispose dun tel projet (et dun soutien public manifeste !), la démultiplication des maladresses, les ambitions personnelles reprennent toujours le dessus et réduisent à néant les quelques avancées chèrement acquises. Lexemple de lInstitut Musulman de la Mosquée de Paris est sur ce point édifiant ! Si lorganisation de la religion musulmane passe par un engagement fort des pouvoirs publics en ce sens pour veiller et, au besoin, soutenir positivement le libre exercice public de ce culte, cela suppose également une mise à plat des différends qui rongent de lintérieur les grandes organisations fédératives de lislam en France.
Il appartient enfin aux musulmans engagés, et à tous ceux qui sestiment concernés par ces questions liées au culte, de dépasser la querelle de la représentativité, pour réfléchir à laffirmation dune authentique collégialité au sens islamique de majliss préalable à lémergence, à plus ou moins long terme, dun schéma à la fois pluraliste et consensuel (ijmâ) dorganisation de cette collectivité religieuse en France.
NOTES
1 Voir article "les problèmes dorganisation de la religion musulmane en France", in Esprit, janvier 1998, pp. 109-136.
2 Les principales étant la Fédération Nationale des Musulmans de France, lUnion des Organisations Islamiques de France, Foi et Pratique (...).
3 En 1962, les mêmes oulémas tiendront le discours inverse pour contrer laile laïque du FLN, et surtout la Fédération de France du FLN qui souhaitait que lÉtat algérien opte pour un régime de séparation entre les cultes et lÉtat.
4 Cf. V. GEISSER, "Ethnicité républicaine", Paris, Presses de Sciences Po, 1997, p. 162.
5 Cette question est toujours dactualité en dépit de la nationalité française du lactuel recteur.
6 Cf. Le point de vue de Pierre JOXE dans son livre lEdit de Nantes. Une histoire pour aujourdhui, Paris, Hachette, 1998.
7 Dès 1925 existaient rue Lecomte (XVIIe arrondissement) des services chargés de la surveillance de la vie religieuse et des prônes musulmans. Lennemi idéologique recherché à lépoque, était le "bolchevisme" (cf. JOXE, Pierre, op. cit.).
8 Cf. Entretien avec M. CHEVENEMENT, "Pour une politique républicaine dimmigration", in Le Monde du 26 juin 1997, p. 10.
9 Cf. Allocution de J.-P. CHEVENEMENT à Strasbourg, le 23 novembre 1997, à loccasion de lordination du nouvel archevêque. Service de presse du Ministère de lIntérieur.