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Henri Tincq

Le face-à-face des musulmans et des orthodoxes

Le Monde, 95.08.01

 

ON A BEAU. DIRE et répéter - pour se rassurer ? - que les conflits dans les Balkans ou à la périphérie sud de l’ex-Empire soviétique (Caucase, Asie centrale) ne sont pas des guerres de religion, ou considérer comme des abstractions, voire des chimères, des expressions comme « panslavisme », « pan-orthodoxie » ou « panislamisme », pourtant, devant l’étroite imbrication des données nationales, ethniques et religieuses, et devant l’analyse des forces, la crainte resurgit parfois d'un « retour du refoulé » religieux, mettant en scène l’islam et le christianisme. - Comment en est-on arrivé là ? Dans les Balkans, en Arménie ou en Géorgie, le poids de la mémoire religieuse est considérable. De la religion comme perpétuation d'une conscience nationale à travers les accidents de l'Histoire. Or, plus qu'aucune autre famille religieuse, les orthodoxes tiennent leur identité de leur mémoire, à tel point qu'en Occident les initiatives des Serbes ou les récriminations des Grecs apparaissent, à tort ou à raison, comme des expressions de nationalisme archaïque, de nostalgies d'expansion ou de rêves de restauration.

Des grandes aires culturelles de l’orthodoxie - slave, grecque, caucasienne, latine (Roumanie) ou proche-orientale-, c'est dans cette dernière que pèsent le plus les menaces sanglantes de l’islamisme (en Égypte, au Liban ou dans les territoires occupés) mais en même temps l'héritage d'une certaine convivialité entre l’islam et l’orthodoxie.

À partir du Vllème siècle, submergés par les invasions arabes, ces patriarcats d'Orient, fleurons de l’Église des premiers temps (Jérusalem, Antioche, Alexandrie), assistent à la chute de la Syrie, de la Palestine, de l’Égypte, de l'Afrique du Nord, toutes passées à l’islam. Après les Croisades, c'est Constantinople qui, sous les assauts des Turcs, tombe (1453), puis Athènes (1456), puis la Serbie, alors qu'en Russie-Ukraine les Mongols, qui avaient envahi (1240) cet immense pays christianisé à la fin du premier millénaire, sont aussi convertis à l’islam depuis le XIVème siècle.

Si aujourd'hui encore la mémoire douloureuse des musulmans ressasse le récit des Croisades et des Reconquistas chrétiennes, la mémoire orthodoxe en Grèce, en Serbie et en Macédoine garde aussi, comme de la chaux vive sur une plaie, le souvenir des traumatismes passés et des six siècles d'occupation ottomane. Mais les orthodoxes savent aussi que si, dans les Balkans, en Orient et sur les flancs sud et est de l’Europe, le christianisme a survécu à tant d'occupations arabe, ottomane, soviétique -, c'est à la richesse de leur tradition liturgique et patristique que cela est dû. Et leur apparent immobilisme, qui étonne tant les Occidentaux, n'a pas d'autre source que cette conscience d'une extraordinaire continuité historique, grâce au patrimoine spirituel.

Une page nouvelle aurait dû s'ouvrir au cours du XIXème et au début du XXème siècle avec la dislocation de l’empire ottoman, l’instauration en Turquie d'une République laïque, l'indépendance des peuples arabes, la libération des Slaves, des Grecs, des Roumains. Mais une sorte de fatalité reprend aujourd'hui le dessus.

Ajoutés aux comptes mal réglés de l’histoire, la résurgence des nationalismes, la montée des islamismes, l’affaiblissement d’Églises persécutées par les dictatures communistes réveillent, du Sud à l’Est de l’Europe, tensions et utopies.

L'orthodoxie et l'islam fonctionnent ici comme deux systèmes de références, deux modes d'appartenance et de mémoire collective où la politique l’emporte sur le spirituel.

Cette précaution rnise à part, il faut distinguer les lignes de ce « front » tantôt pacifique, tantôt rnilitant - la Bosnie, l’aire gréco-turque, le Caucase et  l’Asie centrale. Toute généralisation serait, en effet, la situation sur le terrain que si, dans l’ex-empire soviétique, la question ethnique dépasse et englobe la question religieuse; dans les Balkans, en revanche, la question ethnique « est » la question religieuse.

Le conflit en Bosnie, où les « nations » ont été définies par des communautés religieuses, est le plus typique à cet égard. Le projet de « Grande Serbie » s’enracine dans le souvenir de la Serbie mystique du Moyen Age, celle dont le Kosovo était le berceau, le sanctuaire de l'histoire nationale et religieuse, le symbole de la résistance aux Turcs musulmans puis aux catholiques d’Autriche-Hongrie. La triple persécution de l’occupation nazie, du fascisme croate et du communisme titiste a réveillé la hantise du complot chez les nationalistes serbes, qui voient aujourd'hui dans l’«alliance» entre le « germanisme », le catholicisme croate et l’islam bosniaque la répétition des pires épisodes de l'histoire, quand «la Serbie orthodoxe est tombée aux mains des Ottomans musulmans, devant l’indifférence des puissances catholiques » (François Thual).

Mais le résultat n'est-il pas, comme le pense Tareq Mitri, expert orthodoxe du Conseil œcuménique des Églises à Genève, une « surislamisation » de l’identité musulmane bosniaque, au point de faire des « bosniaques menacés » des « islamistes menaçants» ? Jusqu'à 1971, date à laquelle l’islam devint une « nation » dans le kaléidoscope yougoslave, les Slaves convertis de Bosnie vivent en bonne entente avec les autres et restent étrangers à toute forme de gouvernement islamique. Mais, après la sécularisation forcée (au début) de la période titiste, la suppression autoritaire du voile, des tribunaux chariatiques et des écoles religieuses, l’identité musulmane a resurgi, notamment par le biais des élites urbaines (dans le cadre du réveil national comme alternative à l'idéologie communiste).

•~ PURE RÉFÉRENCE SYMBOLIQUE »

Si la foi et la pratique ont été quasi éradiquées, l’islam est devenu une «pure référence symbolique », comme dit Xavier Bougarel spécialiste des musulmans bosniaques, précédant la détérioration des rapports quotidiens et les tragiques mésaventures d'aujourd'hui . Les dérapages de la guerre, les destructions de mosquées, auxquelles répondent les cadavres mutilés des miliciens serbes, ne risquent-ils pas, demain, de convaincre une communauté de réfugiés et d'assiégés d’aller grossir les rangs des « islamistes du désespoir» (Tareq Mitri) ? L'autre question est celle du risque d’extension de ce conflit, d'embrasement de toute une région où cohabitent chrétiens et musulmans. A priori, pour les spécialistes, il n'est pas évident. Le système bosniaque, où répétons-le, la nation s'est identifiée à la religion, ne se répète pas, y compris chez les plus proches voisins. En Albanie par exemple, l’identité nationale s'est plutôt construite par réaction aux confessions. Et en Bulgarie, très majoritairement orthodoxe, la religion musulmane complète l'identité nationale et linguistique. La solidarité entre les musulmans des Balkans est donc loin d'être avérée.

La guerre en Tchétchénie et les tensions dans les  Républiques du Caucase et de l’Asie centrale devraient rester plus encore étrangères à toute interprétation de nature religieuse. Dans un pays comme la Tchéchénie, qui subit une féroce répression armée, l’islam sert sans doute d’identité-refuge. Les distributions massives de Corans, les ouvertures de mosquées, la production locale d’imams, témoignent d'un amalgame croissant entre identité tchétchène et identité musulmane Mais, dès les premiers bombardements de cet automne sur Grozny, le patriarche Alexis II de Russie a vigoureusement  condamné l’intervention militaire et s’est entretenu avec le grand mufti de Tchéchénie.

De même, dans les Républiques d'Asie centrale, les risques d'embrasement religieux paraissent modérés. Sans doute les infiltrations islamistes d’Iran ou de Turquie pourraient-elles un jour bouleverser les équilibres. Mais, à part le Tadjikistan, l’islam de ces pays est peu agressif et militant. La raison principale en est la proximité d'une civilisation turcophone, plutôt réfractaire à un islam pur et dur de type iranien. Quant aux minorités russes de tradition orthodoxe, leur préoccupation majeure n'est pas l’affirmation politique ou religieuse. «Elles savent qu'elles n’ont plus rien à attendre de Moscou, dit Olivier Roy, chercheur au CNRS. Elles le savaient avant la guerre en Tchetchénie. Elles le savent plus encore aujourd'hui » Dans le monde orthodoxe, à côté de celte attitude pragmatique, illustrée par le patriarche de Moscou (vis-à-vis des musulmans de Tchéchénie) ou par le patriarche de Constantinople, resurgit pourtant l’autre tendance qui consiste à diaboliser l’Islam. C’est de plus en plus vrai en Serbie, au Kosovo, en Grèce (du moins pour les Turcs) en Macédoine, mais aussi dans les pays du Caucase, comme l’Arménie, qui n'a pas réglé son conflit territorial avec l’Azerbaïdjan pour le Haut-Karabakh, et la Géorgie, qui doit faire face à des soulevements de minorités comme les Abkhazes et les Ossètes.

L'aveuglement antiturc de ces pays remonte aux six siècles d'occupation ottomane des Balkans, mais aussi aux deux traumatismes plus récents: le génocide arménien de 1915 et la guerre gréco-turque de 1922, qui s'est traduite par le déplacement de deux millions de Grecs d'Anatolie. Aujourd'hui, les ambitions régionales de la Turquie, la répression des nationalistes kurdes, la contestation radicale par des islamistes du modèle laïque hérité d'Ataturk, renforcent la suspicion. Les poussées de fièvre observées en Grèce avec l’affaire macédonienne ont également durci l’attitude de l’Église orthodoxe vis-à-vis de l’Islam et du catholicisme. Moins que les catholiques et les protestants, les orthodoxes paraissent donc armés pour affronter les théologies non chrétiennes. Leur vision du monde est plus « exclusiviste ». Et, face à la menace islamiste, décrite déjà comme une « diagonale verte » transbalkanique, l’imaginaire collectif orthodoxe, nourri de la nostalgie de Byzance, a eu vite fait de restaurer  l’« axe » Athènes-Belgrade-Sofia-Bucarest-Moscou. Si les alliances entre pays orthodoxes ont été resserrées par le conflit yougoslave, l’histoire montre cependant qu'un tel « axe » n'a jamais existé. Au contraire, le monde orthodoxe a été traversé par des rivalités entre Grecs et Bulgares, entre Grecs et Russes, entre Constantinople et Moscou, entre la Roumanie et la Russie. La Bulgarie a été, par exemple, tantôt du côté des Russes, tantôt du côté des Grecs, tantôt du côté des Turcs... contre les Russes et les Grecs. ! Face aux rêves fous d'expansion ou d'autodéfense, cela souligne assez la responsabilité de l’Europe pour éviter aux pays orthodoxes de se sentir pris en tenaille entre deux sortes d'ummah, qui leur sont également étrangères: l’ummah de la chrétienté occidentale et l’ummah musulmane.