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Islam

 

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Olivier Roy

Islam et démocratie : un faux problème

Figaro Magazine [06 septembre 2003]

Dans les pays arabes, l'obstacle à la démocratie n'est pas la religion, mais la politique autoritaire exercée par des régimes trop souvent corrompus qui reposent sur des solidarités claniques.

Il y a bien un problème de démocratie dans les pays arabes. Mais l'attribuer à l'islam est un peu rapide. D'abord parce que le monde arabe n'est qu'une petite partie du monde musulman. Si l'on considère les autres pays musulmans et si on les compare à ce qui est comparable, c'est-à-dire leurs voisins non musulmans au lieu de la Suisse, la prétendue incompatibilité entre islam et démocratie s'efface vite : la Turquie est sans aucun doute plus démocratique que l'Arménie ou la Géorgie (sans parler de la Russie), comme c'était le cas vis-à-vis de la Grèce et de la Bulgarie il y a trente ans. L'Indonésie tient bien la comparaison avec les Philippines et la Malaisie avec la Thaïlande. Le Mali en remontre à la République centrafricaine et le Bangladesh à la Birmanie ; il n'y a guère que le Pakistan qui ne tienne pas la comparaison avec son voisin indien, lequel compte néanmoins plus de musulmans que le Pakistan lui-même.

Alors ne parlons pas d'islam lorsqu'on vise le monde arabe. Le problème est que dans les pays arabes le principal obstacle à la démocratie n'est pas la religion, mais les régimes en place. Or le modèle politique de ces régimes, à l'exception des monarchies, est hérité des dictatures européennes des années 20, mâtinées de socialisme tiers-mondiste des années 50 : parti unique, leader bien-aimé, nationalisme exacerbé (insistant sur l'identité arabe, aux dépends des autres groupes ethniques), poids des armées et des services de sécurité, économie étatisée. On est plus près de Mussolini que de l'ayatollah Khomeyni. La légitimité historique est la lutte anticolonialiste, pas le temps du Prophète. Qu'il s'agisse du baassisme, du nassérisme ou du FLN algérien, on est entre Castro et la mafia plutôt qu'entre le Coran et Saladin (Arafat n'est pas une exception, pas plus que le phalangisme libanais, heureusement jeté aux orties par les chrétiens). N'oublions pas que c'est un chrétien, Michel Aflak, qui a fondé le parti Baas de Saddam Hussein et de Hafez al-Assad. Quant aux monarchies, elles jouent sur une légitimité familiale et tribale éventuellement rehaussée d'une touche de vert pour faire un peu plus saint ; on se réclame de la lignée du Prophète au Maroc et en Jordanie, d'une secte rigoriste (le wahhabisme) chez les Saoud, et enfin d'un clanisme presque notarial dans le Golfe (de l'émirat comme héritage). A part l'Arabie Saoudite, ces monarchies sont souvent plus ouvertes que les présidents et généraux des pays « laïques » voisins.

L'islamisme n'est pas une alternative crédible
Il y a bien un problème de démocratie dans les pays arabes, mais il est plus à chercher dans la sociologie politique que dans l'islam : c'est ce que l'on appelle les açabiyya, c'est-à-dire les groupes de solidarité fondés sur la famille étendue, le clan, la tribu, les clientèles, les promotions d'écoles militaires, etc. Or ces groupes vont de pair avec les dictatures modernes. Ils sont à la fois des instruments de pouvoir (les Takritis de Saddam Hussein, les Alaouites de Syrie) et des refuges contre le pouvoir. Dans le chaos irakien, ce sont ces réseaux qui constituent la trame de l'espace politique en lieu et place de partis politiques modernes que la dictature n'a jamais laissé se constituer ; à sa manière la Russie connaît aussi aujourd'hui ce phénomène. Et c'est bien ce poids des solidarités claniques et communautaristes qui constitue la malédiction politique du monde arabe : au Liban aussi on est malheureusement membre d'une communauté religieuse (tayfa) avant que d'être citoyen. Tant que l'on devra sa fonction à son clan ou à sa communauté, il n'y aura pas de démocratie moderne, mais ce clanisme est aussi ce qui protège d'une dictature encore plus dure.

Et l'islam dans tout ça ? Le danger que pose l'islam ne vient pas de ce qu'il fasse partie du problème (il n'en fait pas partie), mais au contraire du fait qu'il est perçu par nombre de musulmans comme étant la solution à la dictature. Le danger n'est pas le rôle de l'islam dans les sociétés traditionnelles, mais son idéologisation dans les sociétés modernes. Les slogans des manifestations en faveur du FIS au début des années 90 étaient : « L'islam est la solution » ; « Le Coran est notre Constitution ». Or cette idéologisation marque une rupture par rapport à l'islam traditionnel et, on le sait depuis longtemps, est le fait d'intellectuels modernes et non d'oulémas traditionnels. Cette idéologisation est aussi un emprunt, tardif et décalé, au XXe siècle européen.

Elle a donné lieu à la grande vague islamiste qui a ébranlé le Moyen-Orient dans les vingt dernières années. Pourtant, comme je le notais il y a plus de dix ans, dans l'Echec de l'islam politique, l'islamisme n'a pas su constituer une alternative crédible à la dictature laïque comme aux monarchies conservatrices. Dans l'opposition comme au pouvoir, les islamistes se sont banalisés pour le pire (corruption et dictature chez les conservateurs iraniens) ou pour le meilleur (« musulmans-démocrates » dans le Parti de la Justice et du Développement, AKP, au pouvoir en Turquie aujourd'hui). Les dirigeants de l'AKP vont jusqu'à refuser d'être qualifiés d'« islamistes modérés », ils veulent qu'on les appelle « conservateurs » (ils sont bien les seuls hommes politiques d'aujourd'hui à vouloir à tout prix passer pour des conservateurs, il faut donc leur accorder le bénéfice de la sincérité). On s'interroge sur la bonne foi des anciens islamistes, mais elle est à apprécier à la même aune que celle des anciens trotskistes : outre que la sincérité n'est pas un concept politique, ce procès d'intention ignore justement ce qu'apportent le temps et l'expérience d'un homme politique, c'est-à-dire la pratique du pouvoir. Les libéraux iraniens sont tous d'anciens révolutionnaires islamistes qui ont tiré les leçons de ce qu'il faut appeler l'échec de la révolution islamique d'Iran. Les conservateurs iraniens sont, eux, dans une logique de maintien des avantages acquis, comme les dirigeants chinois ou cubains, mais l'idéologie est bien morte. Les jeunes dirigeants de l'AKP turc, comme le Premier ministre Erdogan, tirent leur expérience de l'« islamisme municipal » : grâce justement à la démocratie turque, ils ont pu faire l'expérience de la complexité d'une société moderne, et savent désormais que l'idéologie n'est pas une réponse mais un obstacle. En Irak, Bakr al Hakim, qui vient d'être assassiné, était revenu de vingt-trois ans d'exil en Iran sans grandes illusions sur la révolution islamique : dans son exil de Téhéran il a avalé autant de couleuvres politiques qu'un dirigeant européen de parti communiste a pu le faire à Moscou dans les années 40.

Le pari de la démocratie
Morale de l'histoire : la démocratie n'est pas une idéologie, c'est une pratique politique. Elle s'enracine d'abord parce qu'il y a un espace politique ouvert. C'est la pratique qui fait le démocrate, pas la foi. Dire que la démocratisation du Moyen-Orient suppose une réforme religieuse ne fait pas sens. La démocratie chrétienne n'est pas née d'une relecture des Evangiles mais du réalisme politique de dirigeants catholiques qui ont fini par conclure à l'inéluctabilité de la République. Le toast à la République de Mgr Lavigerie n'est pas l'acte d'un théologien mais celle d'un vrai politique.

Par contre la démocratie suppose bien la fin des idéologies. Ce n'est pas l'islam le problème, mais son idéologisation. Le moindre des paradoxes n'est pas que, justement, c'est souvent avec des idéologues repentis que l'on fait de bons démocrates, car ils savent de quoi ils parlent. La solution, c'est la démocratisation, c'est-à-dire l'ouverture de l'espace politique, même en prenant des risques.

Or la contradiction de l'Occident c'est, tout en étant convaincu qu'il n'y a pas de démocratisation sans laïcisation, d'avoir toujours soutenu une dictature laïque (Algérie, Tunisie) contre une alternative islamique, sur le thème du moindre mal. Le problème est qu'une telle politique interdit justement d'ouvrir l'espace politique, qui est la condition même de la naissance de la démocratie.

La démocratie est un pari qu'il faut toujours faire, au lieu de s'enfermer dans de fausses analogies politiques. On voit dans quelle impasse les Américains se trouvent en Irak pour avoir cru qu'il s'agissait de l'Allemagne nazie et qu'on allait reconstruire comme en 1945. L'histoire ne se répète pas et nous sommes dans le nouveau. C'est d'ailleurs tout l'intérêt de l'occupation militaire américaine en Irak : aujourd'hui, il s'agit pour l'Occident d'être cohérent : redonner sa souveraineté au peuple irakien.

* Orientaliste, auteur de L'Islam mondialisé, Seuil, 2002, et des Illusions du 11 septembre, Seuil, 2002..