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Islam

 

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Odon Vallet

Islam, entre théocratie et démocratie

31/03/2003

Propos recueillis par

Pascal André

© La Libre Belgique 2003

L'islam peut être compatible avec les notions occidentales de droits de l'homme et de démocratie, dès lors qu'il cesse de faire une lecture littérale du Coran et de la tradition.

 

Historien des religions, auteur de «L'Evangile des païens» et du «Petit lexique des idées fausses» (Albin Michel)

L'islam est-il compatible avec la démocratie?

Historiquement, l'islam est une religion instaurant le Dieu unique en même temps que l'Etat unique. Dans l'Arabie préislamique, à l'exception de l'actuel Yemen, le pouvoir était effectivement détenu par des tribus isolées qui ne formaient pas un Etat unique et croyaient en plusieurs dieux et déesses. Le mouvement d'unification des croyances, déjà entamé avant Mahomet, s'est accentué sous sa direction pour aboutir à la suppression de toutes ces divinités et à l'émergence d'un Dieu unique, Allah. Ce mouvement vers l'unicité des croyances et du pouvoir a permis aux Arabes de constituer une force conquérante qui, en moins d'un siècle, a atteint Poitiers en France et la vallée de l'Indus au Pakistan.

La démocratie, quant à elle, est née en Grèce, dans un contexte polythéiste. Elle s'est affirmée plus tard sous la direction romaine, également polythéiste. A la fin du Moyen Age, elle connaît une deuxième naissance dans les cantons suisses, mais aussi dans un certain nombre de communes, comme Novgorod en Russie, les principaux ports de la Baltique et les communes des Pays-Bas. Si le mouvement de la réforme a, par la suite, encore accentué cette démocratie, c'est parce que les Eglises protestantes étaient divisées et ne formaient pas un ensemble monolithique et donc théocratique. Les pays musulmans, bien que longtemps colonisés par les Européens, n'ont pas bénéficié de ces apports, mais cela ne les empêche nullement aujourd'hui d'adopter des modes de pensée plus modernes. C'est le cas d'ailleurs pour une grande partie des élites musulmanes actuelles, même si certaines d'entre elles sont tentées par l'islamisme militant.

Que faire pour que les pays musulmans deviennent plus démocratiques?

Nul n'a jamais imposé la démocratie par la force, à l'exception peut-être des Etats-Unis au Japon, en 1945, à la suite des tragédies de Nagasaki et Hiroshima. Pour que les pays musulmans deviennent plus démocratiques, il faudrait que le niveau de vie des populations s'améliore et que le pouvoir bénéficie au peuple. Si la démocratie signifie un meilleur niveau de vie pour la majorité de la population, alors les pays musulmans deviendront démocratiques. Si, au contraire, persistent la corruption et l'inégalité, à quoi bon adopter la démocratie? Les mouvements islamistes sont populistes et s'appuient sur les ressentiments d'une population misérable. On ne peut propager le partage du pouvoir sans le partage des richesses.

L'islam est une religion très juridique. Comment se situe-t-elle par rapport à la notion d'Etat de droit?

La charia est issue des droits mésopotamiens, qui ont eux-mêmes fortement influencé la Torah des juifs. Des peines comme la lapidation ou l'amputation étaient ainsi prévues tant dans le droit mésopotamien que dans le droit biblique. L'islam s'est donc fixé sur un droit bimillénaire et proche-oriental, qu'il entend maintenir dans le monde actuel. Un droit antique, qui n'a pas été modifié par le droit occidental révolutionnaire.

Quant à l'Etat de droit, il s'agit d'une notion très moderne, principalement issue des déclarations des droits de l'homme de l'Onu et du Conseil de l'Europe. Cette notion est donc étrangère à l'histoire de l'islam. Cela n'a cependant pas empêché certains Etats musulmans de faire des emprunts à des notions occidentales, tels la Tunisie dont le code civil est très proche des droits européens ou encore la Turquie dont le régime est actuellement parlementaire. L'islam peut donc être compatible avec les notions occidentales de droits de l'homme et de démocratie, dès lors qu'il cesse de faire une lecture littérale du Coran et des hadiths du Prophète. En fait, toute religion a un versant théocratique et un versant démocratique. N'oublions pas que le catholicisme fut longtemps hostile à la démocratie et à la République.

On a souvent l'impression, vu de l'extérieur, que le modèle de société occidental est diabolisé dans les sociétés musulmanes?

L'Occident provoque en Islam à la fois fascination et répulsion. Fascination pour la liberté et la richesse. Répulsion pour la licence et le gaspillage. De la même façon, les pays musulmans et leur population peuvent engendrer en Occident des sentiments partagés. Regardez ce qu'on dit de nos cités et du comportement des jeunes Maghrébins. Ceux-ci sont accusés de tous les maux, dont certains sont véritables - je pense au phénomène des tournantes -, mais dans le même temps, ces jeunes Beurs suscitent également l'intérêt et l'attirance d'Européens et d'Européennes. En effet, la société musulmane et ses représentants apportent une touche d'exotisme, de jeunesse et de fierté dans notre Occident désabusé. En clair, l'islam est à la fois Bagdad et ses mille et une nuits et l'Arabie et ses décapitations.

Le pluralisme est-il incompatible avec l'islam?

Il serait excessif de dire cela, car la foi en un Dieu unique coïncide avec plusieurs écoles de pensée. Notamment, la grande séparation entre sunnites et chiites qui s'est effectué sur le sol irakien au VIIe siècle. Au sein même du sunnisme, il y a quatre écoles théologiques correspondant à quatre conceptions du droit islamique. Au sein du chiisme, il y a aussi des divisions entre les chiites duodécimains, majoritaires en Iran et en Irak, qui vénèrent douze imams, dont le dernier reviendra sur terre à la fin des temps, et les chiites septicémains, qui ne croient qu'en sept imams. Enfin, le chiisme a engendré d'autres écoles, comme celle des alaouites, par exemple, présente en Syrie. L'islam est donc pluriel.

Quels rapports l'islam entretient-il avec la laïcité?

Historiquement, l'islam ne connaît pas de séparation entre la religion et l'Etat puisqu'il a été gouverné par Mahomet, prophète et chef d'Etat, et les califes, les lieutenants de Dieu. La laïcité est une notion moderne, née en France à la fin du XIXe siècle, mais rien n'empêche que cette laïcité puisse s'étendre à d'autres civilisations que la nôtre. Les musulmans sont d'ailleurs souvent très attachés à l'école laïque qui accueille tous les jeunes, quels que soient la couleur de leur peau, le nom de leur Dieu et leur pays d'origine. Dans l'amphithéâtre de la faculté de médecine Xavier Bichat, où j'enseigne les sciences humaines, il y a de jeunes musulmanes en foulard et des jeunes juifs en kippa. J'accueille ces jeunes de la même façon et j'essaye de les conduire vers la même réussite scolaire, qu'ils vénèrent Jésus-Christ, Jéhovah ou Vishnu. Il existe de nombreuses formes d'oppression, mais la pire est probablement celle de la croisade ou du djihad, qui estime que la vérité réside dans un seul camp. Pour moi, nul n'a le monopole de la vérité.

Est-ce que tous les musulmans ont conscience des richesses de la laïcité?

Non, les musulmans ne sont pas tous persuadés des bienfaits de la laïcité, mais nous observons aussi, chez les catholiques et les juifs de France, un mouvement identitaire qui préfère le renforcement des convictions à la reconnaissance des doutes. Je pense personnellement que s'il est bon de croire, il est nécessaire de douter.

«Quand un gouvernement occidental fait lâcher une bombe atomique sur Nagasaki, personne n'impute cette monstruosité au christianisme, écrivait Jacques Berque, spécialiste de l'islam. En revanche, un tyran arabe est toujours sanguinaire parce qu'il est musulman.» Que vous inspirent ces propos?

Les Américains en 1945 ne défendaient pas le christianisme. Ils luttaient contre les puissances de l'axe totalitaire, c'est-à-dire l'Italie, l'Allemagne et le Japon. Certes, Hiroshima et Nagasaki ont mis fin au pouvoir divin de l'empereur du Japon, mais les bombes n'ont pas été lancées au nom de Dieu. Par contre, dans l'histoire récente du Liban, on a vu des luttes entre chrétiens et musulmans au nom de la foi, djihad d'un côté et croisade de l'autre. Aujourd'hui, se déroule une guerre en Irak. Il est regrettable que la patrie d'Abraham - le père des croyants - soit ainsi un signe de division, alors que juifs, chrétiens et musulmans se réclament d'un même père. Ajoutons qu'il y a d'authentiques chrétiens parmi les troupes américaines et britanniques, mais qu'il y en a aussi parmi les Irakiens bombardés à Mossoul et à Bagdad.

«Heureux les artisans de paix car ils seront appelés fils de Dieu», disait Jésus. Plus que jamais, en cette approche de Pâques, ces paroles doivent retentir dans le coeur de chaque croyant. Quand la paix reviendra sur Jérusalem et que le problème palestinien trouvera une solution équitable, tout en sauvegardant la sécurité d'Israël, alors, ce jour-là, tous les problèmes du Proche-Orient, notamment celui de l'Irak, seront plus faciles à résoudre.

 


Cet article provient de http://www.lalibre.be