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Bernard Lewis
L'islam et la modernité : Que s'est-il donc passé ?
Figaro Magazine [02 août 2003]
Les actes d'Oussama ben Laden et des talibans nous ont fait percevoir avec acuité l'éclipse d'une civilisation qui, en son temps, fut admirable.
On avance parfois l'argument selon lequel le renversement du rapport de forces entre l'Orient et l'Occident serait dû non pas au déclin du premier, mais au prodigieux bond en avant du second ; la découverte du Nouveau Monde, l'essor de la science, les révolutions techniques, industrielles et politiques, autant de phénomènes qui furent à l'origine de profondes transformations, apportèrent d'immenses richesses et engendrèrent une puissance sans égale. Mais ce genre de comparaisons ne répond pas à la question, il ne fait que la déplacer : pourquoi les navigateurs qui découvrirent l'Amérique sont-ils partis d'Espagne et non d'un port musulman de l'Atlantique, où des traversées de ce genre furent effectivement tentées à des dates antérieures ** ? Pourquoi les grandes percées scientifiques se sont-elles produites en Europe et pas, comme on aurait pu raisonnablement s'y attendre, dans les pays d'islam, plus riches, plus développés et, à tous les égards ou presque, plus éclairés ? Une autre façon plus subtile de désigner des coupables est de les chercher non pas à l'extérieur, mais à l'intérieur. C'est ainsi que l'on s'est arrêté sur la religion et, plus précisément, sur l'islam. Mais s'en prendre à l'islam n'est pas sans danger et la plupart préfèrent s'en abstenir. D'ailleurs, il ne fait pas un coupable très plausible.
Pendant presque tout le Moyen Age, les grands centres de la civilisation et du progrès ne furent ni les très vieilles cultures de l'Extrême-Orient, ni celles, plus jeunes, de l'Occident, mais le monde de l'islam situé au milieu. C'est là que les sciences de l'Antiquité furent reprises et développées et que de nouvelles sciences virent le jour ; c'est là que de nouvelles industries furent créées, que la production manufacturière et le commerce atteignirent une ampleur sans précédent. C'est là aussi que la liberté de pensée et d'expression connut le plus d'épanouissement, au point de pousser des juifs persécutés et même des chrétiens dissidents à venir y chercher refuge. Comparé aux idéaux et même aux pratiques des démocraties modernes les plus avancées, le monde musulman médiéval n'accordait qu'une liberté limitée, mais elle était infiniment plus étendue que celle proposée par ses prédécesseurs, ses contemporains et la plupart de ses successeurs.
On l'a souvent dit : si l'islam constitue un obstacle à la liberté, à la science, au développement économique, comment se fait-il que le monde musulman ait été autrefois un pionnier dans ces trois domaines, et ce à un moment où les musulmans étaient plus proches dans le temps des sources d'inspiration de leur foi ? Certains ont donc posé la question autrement ; non pas : « Qu'est-ce que l'islam a fait des musulmans ?», mais : «Qu'est-ce que les musulmans ont fait de l'islam ?» et ont imputé la faute à des penseurs, des doctrines, des courants particuliers. Pour ceux qu'on appelle aujourd'hui les islamistes ou les intégristes, les pays musulmans doivent leurs échecs et leurs carences au fait qu'ils ont embrassé des conceptions et des pratiques étrangères. En s'écartant des voies d'un islam authentique, ils ont perdu leur grandeur d'antan. Campant sur des positions opposées, les partisans des réformes et de la modernité accusent non pas l'abandon des vieux usages, mais le fait qu'on s'y accroche, et surtout la rigidité et l'omniprésence du clergé musulman. Les oulémas, affirment-ils, sont responsables de la persistance de croyances et de pratiques qui ont peut-être été source de créativité et de progrès il y a mille ans, mais qui ne le sont plus aujourd'hui. En général, leur stratégie n'est pas d'attaquer la religion en tant que telle et encore moins l'islam, mais de s'en prendre au fanatisme. C'est au fanatisme, et plus particulièrement à celui des autorités religieuses, qu'ils attribuent la dégénérescence du grand mouvement scientifique de l'islam et, plus largement, la disparition de la liberté de pensée et d'expression (...).
A l'heure actuelle, deux réponses à la question « Qu'est-ce qui ne va pas ?» dominent la scène moyen-orientale, chacune posant son propre diagnostic et préconisant le remède correspondant. Attribuant tous les maux à l'abandon de l'héritage révélé de l'islam, la première, à l'instar de la révolution iranienne, mais aussi des régimes et des mouvements intégristes dans d'autres pays musulmans, prône le retour à un passé réel ou mythique. La seconde en appelle à l'instauration d'une démocratie laïque, sur le modèle de la République turque fondée par Kemal Atatürk. En attendant, la recherche de coupables - les Turcs, les Mongols, les impérialistes, les juifs, les Américains - se poursuit avec autant d'intensité. Pour les gouvernements à la fois autoritaires et inopérants qui règnent sur presque tout le Moyen-Orient, ce jeu remplit une fonction utile, sinon essentielle : expliquer la pauvreté qu'ils sont incapables de réduire, légitimer un pouvoir despotique qui ne cesse de s'alourdir, détourner le mécontentement croissant de la population vers d'autres cibles. Néanmoins, chez un nombre grandissant de Moyen-Orientaux, une approche plus critique commence à se faire jour.
La question « Qui nous a fait ça ?» n'ayant engendré que des délires névrotiques et des théories du complot, l'autre question «En quoi nous sommes-nous trompés ?» a conduit tout naturellement à en poser une troisième : «Comment rectifier le tir ?» Dans cette interrogation et dans les réponses qui y seront apportées résident les plus grands espoirs pour l'avenir.
L'attention médiatique
donnée dans le monde entier aux idées et aux actes
d'Oussama ben Laden et des talibans qui l'hébergeaient a
permis de percevoir avec encore plus d'acuité l'éclipse
de la civilisation qui, en son temps, fut la plus admirable, la plus
avancée et la plus ouverte de toute l'histoire de
l'humanité. Pour un observateur occidental baignant dans la
théorie et la pratique de la liberté, c'est
précisément le manque de liberté, liberté
de l'esprit affranchi des dogmes et de la censure ; liberté de
l'économie affranchie de la corruption et de l'incurie ;
liberté des femmes affranchies de l'oppression masculine ;
liberté des citoyens affranchis de la tyrannie qui est
à la base des maux dont souffre le monde musulman. Toutefois,
comme l'histoire de l'Occident le montre d'abondance, le chemin vers
la démocratie est long et ardu, semé d'embûches
et d'obstacles. Si les peuples du Moyen-Orient continuent dans la
même voie qu'aujourd'hui, le kamikaze qui se fait exploser
risque de devenir une métaphore de toute la région ; il
sera alors impossible d'échapper au funeste engrenage de la
haine et du ressentiment, de la fureur et de
l'autocommisération, de la pauvreté et de l'oppression,
engrenage qui conduira tôt ou tard à une autre
domination étrangère, peut-être celle d'une
nouvelle Europe revenant à ses anciennes pratiques, d'une
Russie ressuscitée ou bien d'une superpuissance encore en
gestation en Extrême-Orient. Ce n'est qu'en renonçant
à leurs griefs et à leur victimisme, en surmontant
leurs querelles, en unissant leurs talents, leur énergie et
leurs ressources dans un même élan créatif, que
ces peuples pourront à nouveau faire du Moyen-Orient ce qu'il
était dans l'Antiquité et au Moyen Age, un haut lieu de
la civilisation. Le choix leur appartient.