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Islam

 

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Brian Beedham

La Réforme prochaine de l’islam

Courrier international, 11 février 2000

Des pays musulmans font leurs premiers pas vers l’idée de démocratie. Dans les années à venir, les populations exigeront, et obtiendront, la liberté que leurs chefs religieux leur ont longtemps refusée.

En croisant à peine les doigts, on peut espérer, en cette fin des années 90, que le plus redoutable ogre géopolitique de la décennie sera enfin assoupi. Depuis la fin de la guerre froide, avec une Russie en ruine et une Chine qui ne sait pas encore très bien ce qu’elle veut faire, trop nombreux sont ceux qui sont prêts à croire que la pire menace risquant de peser prochainement sur la paix et la liberté dans le monde réside dans l’émergence d’une superpuissance islamique féroce. Dans l’état actuel des choses, cela paraît de moins en moins probable.
Les deux principaux pays musulmans où l’islam révolutionnaire semblait le plus dangereux, à savoir
l’Iran et l’Algérie, sont enfin, selon toute vraisemblance, en train de le maîtriser, chacun à sa manière, et l’un beaucoup mieux que l’autre. Même dans les poches reculées de chaos telles que le Soudan et l’Afghanistan, la situation n’est visiblement plus aussi désastreuse qu’autrefois. Et, croisons les doigts encore un peu plus, un certain nombre de pays musulmans font depuis peu leurs premiers pas hésitants vers l’idée de démocratie.
En Iran, pays autrefois considéré comme l’épicentre du séisme, quelque chose de nouveau est en train de se produire. Les élections relativement libres de 1997 ont donné, avec une majorité écrasante, la présidence du pays au libéral Mohammad Khatami. Ce dernier est placé sous la tutelle d’un “guide suprême”, l’ayatollah Ali Khamenei, qui s’est alors révélé nettement moins intransigeant qu’on ne le redoutait. En effet, ce dernier a contribué à renouer le dialogue entre son pays et une grande partie du monde arabe, ainsi qu’avec l’Europe, et a permis au président Khatami de tenter une première approche de réconciliation avec les Etats-Unis.
En Iran, la bataille n’est pas finie. L’ayatollah Khamenei reste plus conservateur que le président Khatami. La presse progressiste risque toujours l’interdiction. Le scrutin législatif de février permettra de savoir si les Iraniens peuvent voter aussi librement en 2000 qu’en 1997. Pourtant, quelque chose a changé au cours des dernières années. Un moyen terme s’est dégagé entre les fanatiques religieux les plus rigides et les irréductibles partisans de l’ancien régime.
L’Algérie a connu une évolution analogue, mais par des voies différentes et de manière beaucoup plus sanglante. La guerre civile impitoyable qui a éclaté en 1992, lorsque les militaires ont annulé des élections qui risquaient de consacrer la victoire d’un parti islamiste, semble toucher à sa fin. L’armée a plus ou moins pris le dessus sur les groupes d’extrémistes extrêmement violents auxquels la guerre a donné naissance. Mais les forces armées, du moins leurs meilleurs éléments, ont aussi été ébranlées par la guerre, l’interminable liste des victimes, les atrocités commises par ses propres hommes, les dégâts occasionnés à l’économie et les regards désapprobateurs des voisins européens. Les généraux ont donc décidé de laisser les politiques amorcer le dialogue avec les islamistes les plus souples, que l’armée avait repoussés en 1992. Cette amélioration n’est pas confinée aux régions du monde musulman dirigées par des fanatiques religieux. Certains indices montrent que la
Jordanie et le Maroc pourraient s’assouplir sous le règne de leurs nouveaux jeunes monarques respectifs. Dans le Golfe, des petits pays - le Koweït, Oman et le Qatar - autorisent un plus grand nombre de leurs habitants à voter, et à voter plus librement. A l’autre bout de la planète, l’Indonésie est en train de digérer les conséquences de sa première véritable tentative pour laisser le peuple choisir ses gouvernants. A cela, il faut ajouter le fait peut-être le plus révélateur : les pays du monde musulman, même dans les régions exclusivement arabophones, n’ont pratiquement pas avancé sur la voie de la solidarité politique au cours des cinquante dernières années. De fait, le cauchemar d’une nouvelle superpuissance musulmane belliqueuse peut être considéré pour ce qu’il est : une sorte de mauvais rêve dont on se réveille en secouant la tête.
La réalité est moins effrayante que le rêve, pour deux raisons. D’abord, même s’il est unifié par des convictions religieuses plus ou moins analogues, le monde musulman n’en reste pas moins divisé en une dizaine de cultures et de sous-cultures diverses. Les Arabes sont différents des Turcs, les Turcs des Persans, les Persans des Pathans, les Pathans des Pendjabis, les Pendjabis des Bengalis et les Bengalis des Malais et des musulmans indonésiens. Les 22 pays arabophones restent des entités politiques distinctes, séparées par les caprices de l’économie et de l’histoire et par la volonté de leurs dirigeants de garder la haute main sur le pouvoir local. Construire une force internationale de poids à partir d’un club aussi disparate ne sera jamais une entreprise facile.
L’autre raison est encore plus forte. Comme partout ailleurs aujourd’hui, grâce à la révolution électronique de la fin du xxe siècle, les habitants de cette mosaïque de pays connaissent bien mieux le reste du monde que leurs parents. Il en résulte un sentiment embarrassant, à la fois d’envie et de rejet ; mais, pour la plupart des musulmans, pauvres et privés de liberté, l’envie l’emportera probablement. Ces derniers souhaiteront certainement un avenir plus riche et plus libre que celui que pourront leur offrir les intégristes religieux ou les dictateurs corrompus soutenus par l’armée.
Aujourd’hui, l’économie du monde moderne offre une échappatoire à la pauvreté. Un groupe de partisans du renouveau islamique affirme que tous les bons musulmans doivent avoir le même droit à l’interprétation de la volonté de Dieu. Si le jugement individuel peut être utilisé en religion, alors, il le sera sûrement aussi en politique. Pour des raisons assez analogues, ce sont les mêmes types de changements qui ont eu lieu dans la chrétienté il y cinq cents ans. Attendons-nous donc à la Réforme de l’islam.