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La guerre de l'eau - The water conflict - La guerra del agua

 

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André Duchesne

Le paradoxe texan

La Presse

09-11-2003

Dans la ville texane d'El Paso, l'eau potable est devenue un bien si précieux que les autorités ont interdit les «lave-o-thon» improvisés au coin des rues.

Plus au nord, le niveau du lac Meredith, principale source d'eau de Lubbock, ville de 200 000 habitants, a baissé de 12 mètres au cours des derniers mois, forçant le conseil municipal à trouver rapidement des solutions pour assurer l'approvisionnement à long terme.

Et à Austin, la capitale de l'État, les dirigeants du Texas Water Development Board (TWDB), agence chargée de l'approvisionnement en eau potable, évaluent à 108,6 milliards US les investissements nécessaires pour combler tous les besoins des Texans jusqu'en 2050.

«Les sécheresses constituent un phénomène récurrent au Texas (...) et les conditions climatiques futures pourraient causer des sécheresses encore plus graves (...). En 2050, près de 900 municipalités et d'autres usagers de l'eau potable devront soit réduire leur demande, soit trouver des sources d'approvisionnement additionnelles», lit-on dans Water for Texas - 2002, un plan de travail concocté par les dirigeants de cette agence pour faire face à la demande.

Les Texans ont raison de voir loin. Dans un demi-siècle, on projette que la population passera de 21 à 40 millions, alors que les besoins en eau potable tripleront. En somme, dans l'État américain de l'or noir, c'est l'or... bleu qui préoccupe. Résultat: les Texans multiplient les campagnes de sensibilisation du genre Save the water et Every drop counts.

Le hic, c'est que le Texas est régi par une loi vieille d'un siècle, le Rule of capture, qui prévoit que chaque propriétaire a l'usufruit des ressources naturelles se trouvant dans le sous-sol de sa propriété. Quelqu'un peut ainsi extraire toute l'eau souterraine de ses terres, pour autant qu'il en fasse bon usage, comme l'irrigation ou la commercialisation.

«Si les activités de pompage de cette personne ont un impact sur l'approvisionnement en eau de ses voisins, ces derniers n'ont aucun recours», observe Bill Mullican, du TWDB.

Actuellement, des fermiers du nord de l'État ont formé un consortium avec un homme d'affaires ayant fait fortune dans le pétrole, T. Bonne Dickens, pour pomper l'eau souterraine de leurs terres et la revendre à des villes particulièrement assoiffées, telle San Antonio. Mesa Waters, le nom du consortium, aurait jusqu'à maintenant acquis les droits sur 185 milliards de litres d'eau par année, mais cherche toujours son premier client.

Des fermiers métamorphosés en vendeurs d'eau? «Honnêtement, je ne vois pas la différence. Qu'ils utilisent l'eau pour irriguer leur terre ou qu'ils la vendent, ils l'exploitent. S'ils ne le font pas, d'autres vont la prendre», répond M. Mullican.

Les nappes baissent

De l'eau souterraine, les Texans en pompent des quantités astronomiques depuis les années 40 pour irriguer leurs terres. Dans le nord-ouest de l'État, région rurale reconnue pour la culture du coton, cette façon de faire s'est traduite par une baisse appréciable du niveau de la nappe souterraine Ogallala (voir autre texte).

En fait, dans certaines régions, le niveau de la nappe phréatique a baissé à un point tel que des fermiers ont abandonné l'irrigation parce qu'ils leur revenait trop cher de creuser des puits. Ils sont retournés à un mode de culture uniquement tributaire de la nature.

C'est aussi le cas dans d'autres parties du Texas, comme dans la vallée du Rio Grande, qui longe le Mexique. «Comme nous sommes situés près de la mer, l'eau des nappes souterraines est souvent trop salée. Mais de façon générale, plusieurs fermiers abandonnent l'irrigation parce qu'il n'y a tout simplement pas d'eau», indique Marshall Swanberg, de la ferme Swanco, à Harlingen. Dans cette région, on se félicite des pluies de l'été qui ont permis la récolte après trois années complètes de sécheresse. La situation inquiète les environnementalistes.

«La baisse du niveau de cette nappe est l'exemple le plus frappant des problèmes de tarissement des sources d'eau potable aux États-Unis. Il y a des endroits où son niveau a diminué de plus de 100 pieds (30 mètres)», déclare Robert Glennon, professeur de droit à l'Université de l'Arizona et auteur de l'ouvrage Water Follies.

Chez nous, plusieurs croient qu'au rythme où va la consommation américaine, le Canada sera tôt ou tard forcé de vendre son eau potable aux Américains. Un scénario rejeté par le ministère des Affaires étrangères, qui s'en remet au texte de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) où il est écrit: «L'ALENA ne crée aucun droit aux ressources en eau naturelle.» De plus, les signataires ne sont pas obligés de commercialiser cette ressource.

Un argument qui n'émeut guère Jean Mercier, professeur de sciences politiques à l'Université Laval. «Le Canada a des surplus d'eau, dit-il. Or, nous vivons dans une logique de libre-échange et d'intégration. Cette logique veut qu'on partage les ressources. S'ils veulent notre eau, les Américains vont faire d'énormes pressions, comme dans le cas du bois d'oeuvre.»

Méthodes nouvelles

Président du conseil d'administration du High Plains Underground Water Conservation District (HPWD), organisme de la région de Lubbock chargé de la gestion de l'eau dans une quinzaine de comtés, James Mitchell ne s'alarme pas.

«Ce n'est pas parce qu'il n'y a plus d'eau dans la nappe que des fermiers abandonnent l'irrigation, mais parce qu'il devient trop onéreux de prolonger le creusage des puits, dit-il. D'ailleurs, nos fermiers n'utilisent pas systématiquement l'irrigation. Une bonne partie ne l'ont jamais fait.»

Ville natale du chanteur Buddy Holly, Lubbock se trouve au coeur de la plus importante région agricole productrice de coton. Elle compte quelques milliers de producteurs qui cultivent coton, maïs, sorgho, arachides et divers grains. On y élève aussi du bétail.

Les dirigeants du HPWD savent bien que les fermiers consomment énormément d'eau (95% de l'eau souterraine irrigue les terres), mais soutiennent que, sans irrigation, la production serait de loin inférieure, avec d'énormes conséquences sur l'économie.

L'organisme se veut avant-gardiste dans la recherche de méthodes d'irrigation permettant d'éviter le gaspillage. Avec des experts de l'Université Texas Tech, on a par exemple mis au point un système d'arrosage pivotant autour d'un axe central qui permet d'éviter la dispersion de l'eau. Une autre méthode consiste à enfouir le système d'arrosage afin d'acheminer directement l'eau aux racines des plantes.

«Ces méthodes coûtent cher, mais les fermiers y trouvent leur compte, assure Jim Conkwright, directeur du HPWD. Gaspiller l'eau ne plaît pas aux agriculteurs. Lorsqu'ils perdent de l'eau, ils perdent de l'argent.»

M. Conkwright est lui aussi en faveur du Rule of capture. «Je déteste l'idée de voir l'eau quitter la région, mais ils sont parfaitement dans leurs droits, lorsqu'on évoque le projet Mesa Water. La Rule of capture existe depuis 100 ans et ça fonctionne bien ainsi.»

Les Texans sont pour le moins surpris lorsqu'on évoque la perspective d'importer l'eau canadienne pour combler leurs besoins. «Vous avez peur qu'on vous vole votre eau? demande Bill Mullican, l'air amusé. Ça ne risque pas d'arriver. La marge de profit des agriculteurs est beaucoup trop mince. Ils n'auraient aucun intérêt à un tel projet, qui coûterait beaucoup trop cher.»

À l'Université du Texas à Austin, le professeur de génie civil et spécialiste des questions d'eau souterraine Randall Charbeneau est du même avis: «Le simple fait de creuser un puits trop profondément les fait abandonner l'irrigation. Imaginez un pipeline.»

Jean Mercier trouve que les Américains se fient trop aux technologies comme solutions à tous les maux. Ils devraient aussi faire une introspection quant à leurs habitudes, croit-il. «Le mode de vie des Américains est dangereux. Ils agissent comme s'ils roulaient en voiture à 120 km/h, peu importe la route.»