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Au Maroc, les islamistes gagnent du terrain face aux partisans de la modernité

Jean-Pierre Tuquoi

Deux grandes manifestations pour et contre un nouveau statut de la femme ont eu lieu dimanche
Entre 100 000 et 200 000 sympathisants intégristes ont défilé dimanche 12 mars à Casablanca pour contester certains points du projet du gouvernement visant à réformer la « mudawana », le « code du statut personnel », accordant plus de droits aux femmes. A Rabat, 40 000 à 100 000 personnes sont descendues dans les rues pour défendre cette réforme. L'influence islamiste s'accroît au Maroc, mais reste difficile à évaluer.


Les islamistes gagnent du terrain au Maroc. Ce constat, les élites du pays sont unanimes à le faire. « Ils sont majoritaires ou sur le point de l'être dans le pays », jure Mouatassim Belghazi, le président de Fondep, une association d'aide au développement implantée dans le monde rural. « Aux dernières législatives, ils sont arrivés en tête à Rabat, Casablanca, Tanger, mais le ministère de l'intérieur a trafiqué les résultats », affirme sous couvert d'anonymat un juge qui a supervisé les résultats. « Ils ne représentent pas plus du tiers de l'électorat », nuance Mouhcine Ayouche, un ancien prisonnier politique devenu le conseiller du patron des patrons marocains.

Dans un pays solidement tenu en main comme le Maroc, le poids réel des islamistes s'apparente à un secret d'Etat. Aucun chiffre n'existe sur la place publique qui permettrait de mesurer leur poids politique. D'où la surinterprétation du moindre indice, aussi fragile soit-il. « Les gens réclament la construction de plus en plus de mosquées. C'est un signe », observe un ministre socialiste. « Un Marocain sur trois les fréquente le vendredi », rappelle de son côté une élue socialiste de la capitale, la sociologue Batoul Badraoui.

Les islamistes ne font pourtant pas étalage de leur force. Intégrés au jeu politique, ceux du Parti de la justice et du développement (PJD) du docteur Abdelkrim Khatib -  « les islamistes de Sa Majesté », comme on les surnomme depuis Hassan II - n'ont pas coutume de descendre dans la rue. L'autre grande tendance, celle du cheikh Abdslam Yassine, chef de l'association Justice et spiritualité (Al'Adl wa al Ihssan), plus importante mais interdite de se constituer en parti politique, elle, doit se cantonner à des activités sociales.

L'enracinement de Justice et spiritualité dans la société ne fait plus aucun doute depuis que les « frères » ont, durant l'été 1999, réuni en bon ordre - femmes d'un côté, hommes de l'autre - des centaines de milliers de personnes dans des « camps de vacances » organisés sur la côte.

  PROSÉLYTISME DISCRET

Pour beaucoup de laïques, cette mobilisation estivale, organisée à la perfection, fut une surprise désagréable. L'impact de la lettre ouverte de Cheikh Yassine au jeune roi Mohammed VI, rendue publique fin janvier, est venu s'y ajouter. Dans son « mémorandum », le vieux cheikh, en résidence surveillée depuis dix ans, demandait à Mohammed VI de rapatrier la fortune amassée par son père au cours de son règne et de l'utiliser pour alléger la dette extérieure du pays...

Si les islamistes gagnent du terrain, « c'est parce que le fossé entre riches et pauvres se creuse », accuse le président de la Fondep. Et parce que « la gauche, les syndicats, les associations ont déserté et perdu leur base sociale. Ils se sont embourgeoisés », ajoute Noureddine Ayouch, le président de Zakoura, principale ONG de développement du Maghreb. D'autres préfèrent privilégier des explications plus politiques. Ainsi, la disparition de Hassan II est souvent invoquée. « Il tenait les 'barbus' », résume la journaliste Hind Taarji. Sur le terrain, le travail des islamistes est difficile à mesurer. « J'ai sillonné presque tous les bidonvilles du royaume. Ils ne sont pas particulièrement actifs, se contentant de faire de la bienfaisance au coup par coup », raconte Aziz, membre d'une ONG. « On les voit surtout dans les banlieues pendant la période du ramadan, où ils aident les familles nécessiteuses », précise sa collègue Aïcha.

C'est également l'impression que l'on a en parcourant certains bidonvilles de Casablanca, la capitale économique : celle d'un prosélytisme discret, organisé à l'échelle d'un quartier. « Les islamistes viennent pour nous dire d'aller dans les mosquées, de faire nos prières », dit une vieille femme. S'ils affichent volontiers leur conviction d'être majoritaires, les « barbus » ne manifestent aucun triomphalisme. Ceux du PJD disent être handicapés par leur manque de moyens financiers. Quant à leurs concurrents de Justice et spiritualité, ils admettent volontiers leur faible implantation dans le monde rural.

C'est presque du bout des lèvres que les « frères » reconnaissent venir en aide aux familles dans le besoin, pour financer un mariage ou des obsèques, envoyer un « frère » médecin qui ne demandera pas à être payé pour une circoncision, donner des cours de rattrapage le soir, dans des locaux privés, pour ne pas être repérés par la police. Travail clandestin, difficile à cerner. D'être concurrencés sur le terrain de la bienfaisance par Mohammed VI, le « roi des pauvres », parrain de « restaurants du coeur » à la marocaine, ne les dérange pas. « On faisait des distributions de repas. Le roi nous copie et c'est tant mieux. Il a davantage de moyens que nous », lance M. Arsalan, qui fait figure de bras droit de Cheikh Yassine. Et d'ajouter, sur un ton mystérieux : « Notre association fait d'autres choses, mais dans la discrétion, pour ne pas être imitée. »

Jean-Pierre Tuquoi


Statut de la femme : le roi devra trancher

Des milliers de manifestants, favorables ou hostiles au projet gouvernemental de renforcement des droits de la femme, sont descendus dimanche 12 mars dans les rues de Rabat et de Casablanca. Dans la capitale économique, 100 000 à 200 000 islamistes, venus de tout le pays, ont défilé pour protester contre ce « plan d'intégration de la femme au développement », qu'ils jugent contraire à la charia, la loi islamique, et « imposé par l'Occident ». Il s'agissait de la première manifestation islamiste autorisée depuis l'avènement au pouvoir du roi Mohammed VI, en juillet 1999.

Au même moment, à Rabat, entre 40 000 et 100 000 personnes défilaient pour défendre la révision du code de la famille, qui prévoit entre autres le relèvement de l'âge légal de mariage des jeunes filles de quinze à dix-huit ans et la substitution du divorce judiciaire à la répudiation. Les deux manifestations, sous haute surveillance policière, se sont dispersées dans le calme. Le projet de réforme du statut de la femme sera débattu par une commission multidisciplinaire où seront représentés les oulémas (docteurs de la loi) avant d'être soumis au roi, qui, en sa qualité de commandeur des croyants, tranchera le débat.





Le Monde daté du mardi 14 mars 2000