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Luc Debraine

Moins de journaux, moins de démocratie

Le Temps, 9 avril 2009

La presse américaine en péril, dont les rangs sont toujours plus clairsemés, rappelle désormais avec insistance que son travail est un rempart à la corruption politique et autres dérives possibles des pouvoirs

 

«Vous nous regretterez!» Tel est l'avertissement lancé au public américain par les journalistes du pays. Celui-ci enregistre chaque semaine la disparition d'un journal séculaire, le basculement complet d'un titre sur le Web, de sévères réductions d'effectifs et de moyens, des congés forcés. Aux Etats-Unis encore plus qu'ailleurs, la presse traditionnelle se porte mal. La crise économique et la concurrence d'Internet, où l'information est aussi gratuite que rapide, mettent en cause le modèle du journal sur papier. Le lourd endettement des groupes de presse américains, qui ont dépensé sans compter ces dernières années, explique aussi l'ampleur du désastre actuel.

Face à un tel coup, pas facile de réagir. Surtout que le «public» évoqué plus haut semble s'en fiche comme de l'an 40. Un sondage récent du «Pew Research Center's Project for Excellence in Journalism», montre que seulement 42% des Américains regretteraient la disparition de leur quotidien local si celui-ci venait à disparaître. Beaucoup de citoyens, en particulier les plus jeunes, notent que l'affaire est surtout une question non de contenu mais de support, le papier étant en l'occurrence remplacé par des écrans branchés sur Internet.

D'où l'accusation proférée contre le «old media» (le vieux média) de ne pas se rendre compte que les temps changent, d'être démagogique et protectionniste, ou d'insister trop lourdement sur son rôle indispensable dans le bon fonctionnement d'une démocratie.

Car c'est bien vers l'enjeu démocratique que se déplace actuellement la défense des journaux américains, à force analyses, points de vue, études, voire menaces. Alex S. Jones, prix Pulitzer et professeur de journalisme à Harvard, écrit dans un livre à paraître (Losing the news, ou «Perdre les nouvelles») que les journaux sont la nourriture première de la démocratie: «A une époque d'innovation technologique frénétique, ce qui risque d'être perdu est l'enquête factuelle qui surveille les agissements du gouvernement, responsabilise les puissants et donne aux citoyens ce dont ils ont besoin.

Dans une nouvelle ère médiatique tumultueuse, caractérisée par une concurrence sanguinaire et l'obsession panique des profits, l'engagement des médias traditionnels envers l'information sérieuse s'estompe. Si l'on perd cette masse critique d'informations, notre démocratie s'affaiblira, et pourrait même commencer à décliner».

Alex S. Jones rappelle que 85% des nouvelles apprises chaque jour par les Américains le sont par l'intermédiaire des journaux. Ces derniers pointent une évidence historique, soutenue par quantité d'études: là où la presse trépasse, la corruption politique triomphe. Une recherche des universités de Harvard et Chicago a montré qu'entre 1870 et 1920, la part des quotidiens politiques indépendants a grimpé de 11% à 40-60%. Or pendant la même période, la corruption a baissé de quatre cinquièmes. Sans une presse indépendante, il n'y aurait pas eu de création forcée de la Food and Drug Administration, la désormais toute-puissante autorité de surveillance de la nourriture et des médicaments aux Etats-Unis. Ni de réglementation du temps de travail, ou l'obligation faite aux sénateurs d'être élus par le peuple plutôt que d'être choisis par des gouverneurs complices.

Ce qui était vrai dans le passé l'est toujours, pas seulement aux Etats-Unis. En 2000, une étude de la London School of Economics a conclu que les politiciens indiens apportent davantage d'aide à la population dans les Etats où les tirages des journaux sont les plus importants. Vingt ans auparavant, l'économiste indien Amartya Sen avait suggéré que la famine qui a accompagné la Révolution culturelle en Chine aurait été impossible en Inde, où les journaux auraient relayé la souffrance du peuple auprès du pouvoir.

«Dans un monde où le pouvoir cherche toujours l'avantage, il y a un besoin critique de contre-pouvoir», note Alex S. Jones, interviewé par le New York Times. Les journalistes ou professeurs de journalisme ne sont pas les seuls à dire que la presse est le dernier rempart contre la corruption politique. David Simon est certes un ancien journaliste (au Baltimore Sun), mais cet écrivain est surtout le créateur de la célèbre série télévisée «The Wire», brillante immersion sociale dans les Etats-Unis d'aujourd'hui.

«Ah! qu'il sera agréable d'être un politicien local ou national dans les 10 ou 15 prochaines années, pendant que la presse cherchera son nouveau modèle économique, ironisait l'autre jour David Simon dans le Guardian de Londres. Qu'il sera plaisant de gambader sur les friches des villes américaines! Ce sera l'une des plus belles occasions de l'histoire de la corruption aux Etats-Unis».

Moins de journaux, c'est encore davantage d'abstentions lors des votations. Ou des lois, amendements et autres décrets qui passent beaucoup plus rapidement, au grand plaisir de ceux qui les promeuvent et en seront les premiers bénéficiaires.

Mais les sites d'information sur Internet ne pourraient-ils pas, eux aussi, être les chiens de garde de la démocratie? Quid de la vigilance des internautes eux-mêmes, de plus en plus pourvoyeurs d'informations et d'indignations? Eh bien non, répondent les journaux américains et les experts qu'ils consultent. Jamais un site d'information ne voudra ou ne pourra sortir les millions de dollars que dépense chaque année le New York Times pour sa couverture de la guerre en Irak. Aucun site web ne consacrera neuf mois à une enquête, comme celle du Washington Post sur les mauvais soins médicaux apportés aux vétérans de l'Irak ou de l'Afghanistan, enquête qui a abouti à une nette amélioration de la condition de ces militaires. De même, il n'y a pas de «journalistes citoyens» qui se battent pour la liberté d'expression devant les tribunaux. Et si nous sommes tous des reporters grâce aux nouvelles technologies, pourquoi n'y a-t-il personne au Darfour ou au Congo?

Bref, disent actuellement les journaux américains à leurs lecteurs, prenez soin de nous: il en va de notre survie comme de la vôtre en tant que citoyen informé, c'est-à-dire libre.