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Jean-Christophe Servant
Libération, 25 janvier 2001
Première femme du Nigeria à avoir endossé la tenue d'arbitre de football, Grace se demande si elle ne sera pas forcée de quitter Kano sa ville natale. Car pour cette jeune Nigériane chrétienne, la situation est devenue délicate depuis que la capitale du plus puissant des Etats du nord du pays a décidé en novembre d'instaurer la charia. Les premières mesures ne présagent rien de bon: dans cette ville de plus de six millions d'habitants, tous les cinémas ont été fermés. Les descentes de police dans les lieux de prostitution et les menaces contre les membres des associations chrétiennes entretiennent la tension. Pourtant Kano n'innove pas: depuis un an, c'est le neuvième Etat du nord nigérian à avoir adopté la loi islamique.
«Inhumain et dégradant.» Le mouvement avait été amorcé par l'Etat voisin de Zamfara, le premier à avoir introduit la charia dans le code pénal. Vendredi dernier, une adolescente de 17 ans y a reçu 100 coups de fouet pour avoir eu des relations sexuelles hors mariage. Bariya Ibrahim Magazu, enceinte au moment de son procès devant un tribunal islamique avait pourtant déclaré qu'elle avait été violée. Les juges l'ont alors accusée de mensonge. Ils ont cependant réduit sa peine de 180 à 100 coups de fouet face à l'indignation générale que cette affaire a suscitée au Nigeria comme à l'étranger. Mardi, l'Unicef a ainsi condamné cette flagellation «cruelle, inhumaine et dégradante».
Rivalité. Dans l'Etat voisin de Kano, où vivent plusieurs centaines de milliers de chrétiens, on redoute désormais l'étincelle qui enflammera, comme à Kaduna au printemps 2000, les tensions interreligieuses. Car personne n'est dupe: le débat sur la charia n'est que le paravent de l'éternelle rivalité entre le nord musulman et le sud chrétien et animiste. «La charia a toujours existé ici, confie un jeune policier chrétien, même les colonisateurs britanniques l'avaient laissée en place pour les divorces, les mariages et même les échanges commerciaux. Ce qui change, c'est que des gens déçus par le pouvoir fédéral ont décidé d'utiliser la charia comme une arme politique. La charia, c'est leur dernière cartouche.»
Sous la dictature des généraux, le pouvoir politique a été monopolisé par l'élite du Nord. Mais avec le retour de la démocratie en 1999, c'est un président chrétien et sudiste qui arrive au pouvoir à Abuja, la capitale fédérale au centre du pays. Pourtant le nouveau chef de l'Etat fédéral Olusegun Obasanjo s'est bien gardé de se prononcer sur la charia. A peine avait-il consenti à dénoncer il y a un an l'amputation du premier condamné par un tribunal islamique.
«Le Nord est aujourd'hui négligé. L'instauration de la charia au Nigeria est un test pour le monde musulman. Si on force les musulmans à renoncer à la charia, ce sera le début de la fin», affirme Maitama Sule, un homme politique du Nord, ex-candidat à la présidence. «Dans une fédération, plusieurs systèmes pénaux peuvent cohabiter», tempère le Pr Yadudu, professeur de droit formé à Harvard et conseiller technique à l'instauration de la charia à Kano. «Aux Etats-Unis, vous êtes différemment puni pour avoir volé au Texas ou en Californie. Pourquoi le Nigeria ne fonctionnerait-il pas ainsi? La charia ne mine ni la Constitution, ni le processus démocratique. Il faut simplement que le gouvernement à Abuja montre un peu de patience.» En guise de patience, Abuja a pour l'instant décidé de faire le dos rond.
Fuite des prostituées. Pour le journaliste Yussuf Ozi Usman, correspondant à Kano depuis vingt ans pour le compte des quotidiens du sud du pays, «Obasanjo est politiquement très fin. Plutôt que d'interdire la charia, il préfère laisser les Etats du Nord se brûler les doigts.» Car le Nord sahélien et appauvri souffre surtout du sous-développement. «Lorsque le peuple verra qu'il n'y a eu aucun réel changement dans son quotidien, que les coups de canne ou les amputations ne changent rien au marasme économique, il commencera à se demander quel est l'avantage de la charia», souligne-t-il. Dans l'immédiat, seule la vie sociale en souffre. Les prostituées ont fui vers le Niger ou le Sud, les quartiers sont morts à partir de 22 heures. «Mais bientôt, ajoute Yussuf, les habitants de Kano, dont quatre sur cinq n'ont pas de travail, demanderont des comptes.».