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Pierre Haski
Un cerveau bien couvé
Libération 21 janvier 2004
Fan Shaobo a commencé sa vie active en France. Aujourd'hui, il est entrepreneur en Chine. Un retour facilité par l'Etat qui a su inverser la «fuite des cerveaux», notamment grâce aux «incubateurs», structures d'accueil chargées d'assister ces Chinois venus d'ailleurs
L'immeuble sent bon la modernité. Verre et acier, sol brillant, épousseté en permanence par une employée, et garde en uniforme gris à l'entrée. L'«incubateur» de Zhongguancun, au coeur de la «Silicon Valley» du nord de Pékin, est à l'image de la Chine qu'il vend aux Chinois de l'étranger : aseptisé et efficace. L'«incubateur», créé par l'administration publique de la zone high-tech de Zhongguancun, est un sas entre le rêve et la réalité chinoise. Il permet aux enfants du pays partis à l'étranger pendant trop longtemps d'atterrir en douceur dans un pays qui change très vite.
Installé dans un modeste bureau au centre de cette ruche, Fan Shaobo est de ceux-là, revenu en Chine après seize ans passés en France. A 40 ans, il appartient à cette génération qui n'a pas été totalement détruite par la Révolution culturelle comme ceux qui ont quelques années de plus. Il a pu reprendre ses études à la mort de Mao, en 1976. Et, dans les années 80, il a été l'un des premiers à bénéficier d'une bourse pour partir à l'étranger, une chance incroyable à l'époque. Pour lui, ce fut la France, à la faveur d'un programme d'échange. Direction Nantes et sa prestigieuse Ecole centrale. Il en sortira ingénieur diplômé, spécialiste d'hydraulique. «Je n'étais pas censé rester en France, nous devions tous rentrer au service du pays», raconte-t-il, avec le discours d'alors. Mais un événement change la donne : la répression sanglante, en juin 1989, du mouvement démocratique de la place Tiananmen. Fan Shaobo, comme la plupart des étudiants chinois à l'étranger, à la fois choqués et effrayés, décide de rester en France.
Pékin sait pardonner.. par intérêt
Une nouvelle vie commence pour lui, et pour sa femme venue avec lui de Chine. Une vie bien française, avec deux enfants nés dans l'Hexagone et donc citoyens français, un appartement acheté en banlieue parisienne, et un bon travail chez Spie Batignolles, le géant du BTP. Fan Shaobo enchaîne les chantiers aux quatre coins du monde, et devient chef de projet. Une carrière sans faute pour cet enfant du Jiangsu, une province de l'est de la Chine, que rien ne prédestinait à un tel parcours.
En 1996, le hasard vient réveiller un appétit de Chine qu'il pensait oublié. Spie Batignolles remporte un important contrat pour un barrage sur le fleuve Jaune, dans l'ouest du pays. Fan Shaobo est évidemment du voyage, même s'il n'était pas trop rassuré après ces années d'infidélité à son ancienne patrie : «J'étais inquiet de ce premier retour en Chine. Je ne savais pas trop comment je serais accueilli.» Tout se passe bien : Pékin sait pardonner quand il y va de son intérêt.
Il découvre une Chine qui a retrouvé son dynamisme économique après les années de plomb de Tiananmen, un pays qui attire les investissements et, surtout, cherche à séduire sa diaspora pour qu'elle contribue au développement par son savoir-faire acquis à l'étranger. Fan Shaobo quitte la Chine à la fin du chantier, en 1999, mais pas tout à fait. Le barrage des Trois-Gorges, le projet pharaonique sur le fleuve Yangtsé, démarre, et il est appelé comme consultant pour des missions, toujours avec sa casquette Spie Batignolles. Il noue des contacts, observe...
«L'idée de revenir en Chine a commencé à me travailler. J'y pensais tout le temps, mais ce n'était pas simple : ma famille était en France et mes enfants y étaient scolarisés.» Fan Shaobo devait alors participer à la construction du port palestinien de Gaza, qui ne se fera pas. L'appel de la Chine n'en devenait que plus fort, surtout dans un pays qui reste à construire, et multiplie les grands projets d'infrastructure comme aucun autre au monde. «Professionnellement, c'est très excitant», dit-il, restant plus discret sur le volet politique en panne. Profitant de leurs vacances, Fan Shaobo et dix autres Chinois de France, tous ayant plus ou moins le même parcours, se rendent en 2001 en Chine pour un «voyage d'études», au nom de l'Association des ingénieurs chinois de France. Ils vont à Pékin, Shanghai, Suzhou, visitent des «incubateurs», ces structures destinées à faciliter le retour des Chinois de l'étranger.
Un maquis bureaucratique
Deux ans plus tard, cinq des dix membres de ce voyage fondateur sont déjà rentrés : deux travaillent pour des entreprises françaises implantées en Chine, et deux autres dans la haute technologie chinoise, l'un sur le programme spatial, l'autre dans la télévision numérique. Deux domaines dans lesquels l'expérience acquise en France peut être utile. Fan Shaobo, lui, s'est engagé dans la voie la plus difficile. Il a choisi de repartir de zéro, de créer sa propre entreprise, «un vieux rêve» pour lequel il a repoussé des offres plus raisonnables : «On m'a proposé d'être professeur à l'université ou de travailler dans un ministère. On m'a dit qu'à mon âge, si j'ai eu une bonne éducation, je dois être un bon mandarin... Mais ce n'est pas la bonne voie pour la Chine d'aujourd'hui.»
«Démarrer très bas n'est pas facile, c'est un chemin périlleux», explique Fan Shaobo, qui dirige désormais sa propre société, OTEC, ce qui, en chinois phonétique, signifie «Sciences spéciales d'Europe»... Six permanents dont trois ingénieurs, et sa propre femme, travaillent dans cette petite structure spécialisée dans le conseil hydraulique.
C'est là que l'«incubateur» joue son rôle. Pour aider des Chinois installés à l'étranger à créer leurs entreprises, le gouvernement a mis au point un dispositif. Fan Shaobo bénéficie ainsi de trois ans de loyer d'abord gratuit puis modéré dans ce bureau de 60 m2 situé dans un immeuble fonctionnel de Zhongguancun. L'administration peut l'aider à obtenir des prêts bancaires à taux zéro, voire investir directement dans son projet s'il le désire, à l'aide d'un fonds de capital risque, et le guider dans le maquis bureaucratique auquel il n'est pas habitué.
«Ici, tout est difficile sans relations», explique-t-il, en référence au fameux guangxi, ce réseau relationnel indispensable dans les affaires. «L'incubateur nous ouvre les portes, c'est précieux. C'est une bonne structure d'accueil, car l'administration est lourde en Chine.» Ce solide quadragénaire souligne toutefois: «On ne rentre pas à cause des subventions, ce sont les projets qui comptent. Cela facilite simplement le retour».
Mais le principal coup de pouce de l'«incubateur» aura été de permettre à ses enfants de s'inscrire dans l'une des meilleures écoles de Chine, à l'accès très sélectif, liée à la grande université scientifique de Tsinghua, bilingue, et, surtout, jumelée avec... le lycée Louis-le-Grand à Paris ! C'est l'argument qui a fait pencher la balance pour son installation à Pékin, initialement rejeté car jugé «trop politique». Shanghai avait sa préférence, mais l'école proposée et l'«incubateur» étaient situés à deux extrémités opposées de cette mégalopole de 20 millions d'habitants... Pour ses deux fils de 12 et 7 ans, l'école de Tsinghua garantissait un moindre choc grâce à son ambiance cosmopolite d'enfants chinois nés à l'étranger.
Après une première année d'activité, Fan Shaobo dresse un bilan positif. Il mène de front plusieurs projets en Chine, dont un sur le barrage des Trois-Gorges, le plus grand chantier au monde, où il a installé un capteur qui contrôle à distance l'ouverture des vannes. Une excellente carte de visite pour une jeune société. Il n'a pas pour autant coupé ses french connections : il a déposé deux brevets pour un système développé avec un ami français, et fait appel, pour des missions ponctuelles en Chine, à d'ex-collègues de Spie Batignolles et d'Alstom aujourd'hui à la retraite. Paradoxe chinois : en rentrant dans son pays, Fan Shaobo a créé des emplois... en France.
Des Chinois d'un troisième type
La success story de Fan Shaobo est surtout celle du pouvoir chinois, qui a su trouver les moyens d'inverser la «fuite des cerveaux», véritable plaie du monde en développement. Et il l'a fait en conservant l'image d'un régime autoritaire toujours peu soucieux des droits de l'homme. Un tour de force monté à coups de mesures concrètes d'assistance, de fibre patriotique exaltée, mais surtout d'opportunités offertes à de jeunes entrepreneurs de grimper plus vite chez eux qu'ils ne le feraient dans leur pays d'exil.
On les trouve désormais dans tous les domaines, ces Chinois d'un troisième type, plus tout à fait comme ceux qui sont restés au pays, pas non plus aussi déracinés que ceux qui sont nés et n'ont vécu qu'à l'étranger. Dans la «Silicon Valley» de Pékin, plus de 2 000 entreprises, dont les principaux sites Internet chinois, ont ainsi été créées par des jeunes diplômés de Stanford ou du Massachusetts Institute of Technology, puis employés quelques années chez Microsoft ou Hewlett-Packard, avant de rentrer fonder leur boite. D'abord dans un «incubateur» comme celui de Zhongguancun il en existe huit pour la seule ville de Pékin , puis en volant de leurs propres ailes. Une réunion de sociétés high-tech à Pékin ressemble à s'y méprendre à la Silicon Valley, la vraie, avec ses codes vestimentaires, le même accent américain, et la vraie fausse décontraction si peu chinoise... A l'Académie des sciences chinoises, plus de la moitié des chercheurs ont étudié à l'étranger et sont revenus dans leur pays. Ce retour au bercail des «cerveaux» éparpillés est assurément l'une des clés du «miracle» économique chinois.