Environnement hostile - Hostile environment - Entorno hostil : G. Verna

La guerre de l'eau - The water conflict - La guerra del agua

 

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Amy Otchet,

Au pays des fleuves éphémères

Courrier de l’UNESCO. octobre 2001

 

Tous les pays du monde, sauf les îles, partagent probablement des aquifères avec leurs voisins. Mais ces gisements d’or bleu apparaissent rarement sur les cartes: on les connaît si mal! C’est pourquoi l’Unesco cherche à promouvoir les aspects scientifiques et juridiques de la gestion des aquifères. Dans les six prochaines années, un nouveau projet s’attachera à mettre en lumière des cas importants comme le Karoo, mais aussi à élaborer de nouvelles cartes et à créer une base de données sur les eaux souterraines transfrontalières. Ce projet sera réalisé en partenariat avec l’Association internationale des hydrogéologues, la FAO et la Commission des Nations unies pour l’Europe.

Les eaux souterraines remontent lentement à la surface des priorités nationales et régionales Il y a quelques années, la Namibie a frôlé l’affrontement armé avec le Botswana, parce qu’elle projetait de détourner le fleuve Okavango. Mais la solution pourrait bien couler dans le sous-sol. Reportage.

Hochez la tête en souriant, et peut-être votre guide ne remarquera-t-il pas votre perplexité. Vous roulez vers le nord dans les vastes horizons namibiens, et vous ne voyez toujours pas ces fleuves qu’il vous montre du doigt. «Celui-ci, c’est l’Okahanja.» Nouveau hochement de tête mal assuré. «Et voici l’Omatako. Là, on voit bien qu’il est petit, mais il peut être très gros.» On le voit, petit... Mais où? Patient, Greg Christelis, hydrogéologue en chef au Département des ressources en eau, a beau déverser un torrent d’histoires de crues éclairs, vous ne distinguez toujours rien dans la brousse, à part la piste sablonneuse et craquelée. Puis soudain, ça vous revient: vous l’aviez vaguement compris en consultant d’arides tableaux de chiffres sur l’extrême irrégularité des précipitations en Namibie: aucun fleuve stable ni permanent n’arrose ce vaste pays1.

La Namibie est une contrée de fleuves éphémères, qui surgissent avec une extrême violence et disparaissent sans crier gare: après une bonne pluie bien drue, ils coulent quelques heures, quelques jours, au mieux quelques semaines, puis se perdent dans les sables rouges du désert ou dans l’herbe haute de la savane. Mais quand ils sont là, c’est un événement. Aujourd’hui, les gens échangent encore leurs impressions sur un fleuve qui a coulé pour la dernière fois il y a 30 ans.

Le peu qui tombe disparaît vite

En Namibie – le pays le plus aride d’Afrique subsaharienne –, le manque d’eau et son imprévisibilité sont une entrave permanente au développement. Niveau moyen de précipitations annuelles: 250 mm. Rien, comparé aux 1 400 mm enregistrés en République démocratique du Congo. Ici, une région peut recevoir, en une seule saison, 500 mm d’eau (le double de la moyenne annuelle), puis plus rien pendant des années. Et le peu qui tombe disparaît vite: 83% de l’eau s’évapore, 14% est absorbée et relâchée par la végétation dans l’atmosphère, 2% seulement coule dans ces fleuves évanescents et 1% s’infiltre dans les roches du sous-sol.

Mais ce petit 1% va peut-être faire la différence. Les nappes phréatiques satisfont déjà environ 40% des besoins en eau du pays. Elles vont devenir de plus en plus précieuses avec la croissance démographique et les dures sécheresses liées au changement climatique. Ainsi, les eaux souterraines remontent lentement à la surface des priorités nationales et régionales. «Depuis dix ans, nous négocions des protocoles d’accord sur des fleuves internationaux comme le Zambèze, que se partagent huit Etats. Mais nous oublions les eaux souterraines, alors que les aquifères, eux aussi, franchissent les frontières», rappelle Serge Puyoo, un hydrogéologue français qui travaille pour la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC).

Qu’est-ce qu’un aquifère? Une sorte de treillis rocheux dont les fissures, fentes et cavités sont pleines d’eau. Il peut s’agir d’eau de pluie récente qui, traversant les sols, s’est infiltrée dans la roche. Ou alors, d’eau fossile, venue d’ères géologiques révolues. «L’étude, la surveillance et la cartographie de ces aquifères a été négligée partout, ajoute Serge Puyoo. Dans beaucoup de pays, les nappes phréatiques sont du ressort des services géologiques de l’Etat et des universités. Les politiques et les administrateurs des eaux ignorent tout de leur potentiel et de leurs limites. Jusqu’au jour où une crise éclate.» C’est exactement ce qui s’est produit en 1996-1997 quand une sécheresse très dure a mis à sec Windhoek, la capitale de la Namibie.

Selon les médias, cet épisode a failli déclencher la guerre avec le Botswana voisin. La tension frontalière latente est montée d’un cran quand les Namibiens ont parlé de détourner une partie de l’Okavango. Ce fleuve, qui prend sa source en Angola, forme la frontière de la Namibie avec ce pays, puis poursuit sa course au Botswana, où il alimente une région surnommée le «Joyau du Kalahari». Cette zone humide abrite des communautés traditionnelles, qui évoluent dans un environnement très riche en biodiversité et en vie sauvage. Très touristique, elle rapporte 10% du PIB du Botwana.

Aux yeux des écologistes de ce pays, l’Okavango est sacré. Mais la Namibie voyait miroiter dans ses eaux son propre salut. Des ingénieurs des travaux publics comme Piet Heyns avaient ressuscité un vieux projet: prélever 1% du débit moyen du fleuve et le canaliser jusqu’à Windhoek. A l’époque, la capitale vivait dans l’angoisse. En temps normal, elle pouvait compter sur trois barrages, qui représentaient l’équivalent de quelques années de consommation. Mais là, ils étaient presque à sec. Les hydrologues foraient désespérément de nouveaux puits pour trouver de l’eau. En vain. La municipalité affichait le compte à rebours des jours d’approvisionnement, sur un panneau lumineux, en plein centre-ville. Quand on en fut à 30, le gouvernement se prépara à détourner l’Okavango. Puis, subitement, il plut…

La plus grande «banque de l’eau»

Aujourd’hui, Piet Heyns garde toujours les plans de ce projet à portée de main. Depuis la crise, il est devenu directeur au Département des ressources en eau et représentant de la Namibie à la Commission permanente sur l’eau du bassin de l’Okavango, censée résoudre le conflit. Si Piet Heyns et son homologue au Botswana, Balisi Khupe, évoquent les merveilleux travaux communs menés pour réaliser des études de faisabilité du projet, certains experts proches de la commission la disent enlisée dans la bureaucratie. Ce qui n’est peut-être pas un mal, car la Namibie d’aujourd’hui semble avoir d’autres plans.

Au lieu de détourner des fleuves et d’y construire de coûteux barrages, l’Etat préfère maintenant économiser ses réserves souterraines, en créant la plus grande «banque de l’eau» du continent. L’objectif: «colmater les fuites» des trois barrages, en partie reliés par un canal à ciel ouvert qui parcourt plus de 250 km dans la savane. Quand l’eau arrive à Windhoek, elle s’est évaporée en quantité phénoménale. En 1997, les trois barrages ont livré 15,7 millions de mètres cubes d’eau à la capitale, mais 33,5 millions de mètres cubes avaient été perdus en route, par évaporation. Au lieu de laisser cette précieuse eau fluviale et pluviale bouillir au soleil, les autorités projettent de l’injecter et de la stocker sous terre.

Onze ans après avoir obtenu son indépendance de l’Afrique du Sud, la Namibie balaie ainsi les vestiges de la politique de l’eau pratiquée par l’ancienne puissance coloniale. «Il arrivait tant d’argent d’Afrique du Sud que nous faisions de grands projets d’infrastructures sans étude convenable», confie Greg Christelis. L’argent ne coulait que vers la riche population blanche de Windhoek et vers les terres d’élevage qui entourent la capitale, où l’exploitation moyenne, engraissée à coups de subventions, couvre plus de 5 000 hectares.

La Namibie n’est pas le seul pays à tenter d’éliminer l’héritage hydrologique de l’apartheid. La nouvelle Afrique du Sud elle-même a promulgué une loi sur l’eau considérée comme la plus équitable du monde. Comme 80% de ses propres eaux fluviales (de surface) viennent du Lesotho, Pretoria a bien compris qu’il fallait que les pays de la région se lancent dans l’«hydro-diplomatie». Nous essayons d’encourager la Namibie et le Botswana à passer à «une approche plus positive», résume Christine Colvin de l’Association internationale des hydrogéologues, en Afrique du Sud. Au sein de la SADC, les représentants des trois pays (et d’autres) ont élaboré un cadre juridique sur la surveillance et la gestion communes des eaux souterraines, et notamment des nappes aquifères transfrontalières. N’oublions pas que l’eau échappe pour le moment à toute réglementation internationale. Les Etats ont mis des décennies à s’entendre sur une convention des Nations unies sur les voies d’eau internationales, mais n’ont pratiquement jamais discuté des aquifères.

Au lieu de travailler à de nouveaux accords, les organisations internationales comme l’Unesco s’efforcent de promouvoir des échanges d’informations et des mécanismes conjoints de surveillance. Sous l’égide de la SADC, la Namibie, le Botswana et l’Afrique du Sud cartographient une série d’aquifères, le Karoo, qui, dans les trois pays, court sous le Kalahari. On espérait ainsi découvrir en Namibie d’énormes réserves d’eau qui auraient permis d’oublier le projet si controversé de l’Okavango. Mais la composante namibienne du Karoo, le Stampriet (65 000 km2), paraît décliner, explique Jurgen Kirchner, qui participe à une étude sur la question. En fait, les deux fleuves éphémères qui, pensaient les experts, auraient pu alimenter l’aquifère, semblent s’enliser dans les sables. Aujourd’hui, seule la pluie recueillie dans les avens et les cuvettes parvient à s’infiltrer dans la nappe.

Un appel aux armes

Cette mauvaise nouvelle est très déstabilisante pour la Namibie mais moins pour ses voisins. En Afrique du Sud, l’aquifère se trouve sous un parc national qui nécessite peu d’eau. Au Botswana, la demande n’est pas non plus très forte puisque 7 000 personnes seulement vivent dans cette région du Kalahari.

En revanche, dans le Stampriet namibien, dit Kirchner, les gens vont devoir réduire de 30% leur consommation d’eau. Cet avertissement risque de faire des vagues dans cette région hérissée de crêtes de sable rouge et pourrait même retentir comme un appel aux armes. Le Stampriet n’est pas une zone d’élevage comme une autre mais un bastion de très riches fermiers blancs, sûrs de représenter l’épine dorsale d’une terre qu’ils aiment mais d’un pays qu’ils semblent craindre ou même haïr.

Nous sommes une «race de durs», lance Willie Prinsloo, foreur légendaire qui a cherché de l’eau et des minerais dans toute l’Afrique australe, avant de se retirer dans sa ferme, Donnersberg («Montagne du tonnerre). Aujourd’hui, ce borgne à la main de fer y élève du bétail et des animaux sauvages sur 7 500 hectares. Tous les jours, il inspecte chaque trou d’eau pour ses bêtes et les légumes de la parcelle qu’il partage avec ses quatre employés noirs – qui vivent dans trois petites maisons coquettes, construites derrière la sienne.

Ses «frères» blancs et lui épuiseraient l’aquifère? Balivernes! Pour Prinsloo, le coupable, c’est le gouvernement, qui refuse de remplacer les vieux tuyaux métalliques tout rouillés qui remontent l’eau du Karoo. Or, pour atteindre cette nappe saine, il faut d’abord traverser un autre aquifère salé, dont l’eau entre dans les tuyaux percés et va polluer l’eau du Karoo.

L’Etat veut redistribuer les richesses

Mais depuis peu, le gouvernement facture aux usagers les nouveaux services et les infrastructures qu’ils utilisent. Dans le Nord, les communautés d’éleveurs nomades participent à l’installation de pompes neuves et devraient un jour payer l’eau. Pourquoi ne pas faire pareil dans le Stampriet?

Chez Prinsloo, la question déchaîne une avalanche de propos racistes et nostalgiques du colonialisme. Sous la vieille haine, on sent poindre une peur nouvelle: l’Etat veut redistribuer les richesses en utilisant l’impôt foncier et le compteur d’eau. Dans le Kalahari, bien peu de gens osent associer les mots «terre» et «redistribution». Mais le processus est déjà en marche: l’Etat rachète peu à peu les fermes commerciales mises en vente (en général blanches), pour alléger la pression sur les terres collectives du Nord – qui forment comme un autre pays (noir), coupé des riches ranchs comme celui de Prinsloo par une barrière de trois mètres de haut.

Selon une récente étude, environ 5% des 1 500 fermes du Stampriet appartiennent déjà à l’Etat. Les «frères» blancs de Prinsloo auront bientôt de nouveaux voisins et devront donc réduire leur consommation d’eau. Aujourd’hui, le Stampriet est la seule région du pays où l’on utilise près de la moitié des eaux souterraines pour irriguer des cultures commerciales, comme la luzerne. Or le rendement de cette eau d’irrigation est très faible: 0,06 dollar américain par mètre cube. Espérons que les nouveaux arrivants dans la région ne suivront pas la logique «commerciale» de la «race de durs» de Prinsloo.

 

 

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1. Quatre fleuves pérennes contribuent à délimiter ses frontières