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Dossiers du Monde :

Chine : quand l'atelier du monde devient marché

24 septembre 2004


Martine Jacot

Un développement à marche forcée

Le XXIe siècle débutant est-il déjà celui de la Chine ? La France a entamé son année 2004 de la Chine, les jeux Olympiques s'y annoncent en 2008, Shanghaï accueillera l'Exposition universelle en 2010. D'ores et déjà, une avalanche de prouesses économiques attirent toujours plus l'attention vers l'empire du Milieu, donnant à penser qu'il est redevenu un acteur majeur au niveau mondial : premier récipiendaire d'investissements directs étrangers, deuxième consommateur de pétrole brut derrière les Etats-Unis (et devant le Japon), premier producteur mondial de jouets, de téléviseurs, d'aluminium, d'acier, etc. Avec un taux de croissance caracolant autour des 8% depuis 1998, son PIB pourrait dépasser celui de la France dès 2006 et celui des Etats-Unis avant 2040. Il faut cependant se méfier des chiffres et relativiser la montée en puissance de la Chine, soulignent les analystes.

Le tournant décisif est à situer en décembre 2001, date de l'adhésion de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce, avec à la clé un ambitieux calendrier d'ouverture de ses marchés. Un an plus tard, le Parti communiste chinois, réuni en congrès, décidait d'autoriser les entrepreneurs privés - ces capitalistes autrefois "ennemis" - à rejoindre ses rangs. Sans desserrer l'étau politique, les dirigeants chinois gèrent à marche forcée une transition vers un capitalisme que d'aucuns vont jusqu'à qualifier de "sauvage", en privatisant à tour de bras de manière déguisée. Difficile à quantifier à défaut de données fiables, le chômage est énorme et les laissés-pour-compte innombrables.

Dans ce pays qui continue de détenir d'autres records mondiaux plus consternants - au moins 1 060 condamnés à mort exécutés en 2002, selon Amnesty International - les rouages sociaux sont huilés par un certain niveau toléré de corruption et par l'argent distribué avec parcimonie à ceux qui, souffrant trop, iraient jusqu'à oser de nouvelles révoltes, la répression restant impitoyable pour les "meneurs" supposés. Une Chine à deux vitesses se dessine de plus en plus nettement, où la principale préoccupation de 800 millions des 1,3 milliard de Chinois est d'assurer leur survie, sans filet social ni médical, tandis que d'autres de leurs compatriotes s'éduquent et consomment. Selon Wang Hui, le rédacteur en chef de la revue pékinoise Dushu, "les groupes détenant la richesse économique pèsent désormais sur le processus de décision politique".

Avant 2002, les investisseurs étrangers désireux d'accéder à "l'atelier du monde", où l'on peut fabriquer à bas prix des produits nécessitant une importante main-d'œuvre à bon marché, devaient se contenter de co-entreprises avec des intérêts chinois ou de processus détournés via Hongkong notamment. Depuis les accords signés avec l'OMC, la terre de prédilection des délocalisations occidentales permet, secteur par secteur, toujours plus de filiales à 100% étrangères. Parallèlement, développement aidant, s'ouvre un formidable marché de Chinois relativement nantis, avides de s'équiper, dont les rangs grossissent de 5 à 10 millions de personnes par an.

Quelque 465 000 entreprises étrangères ou sino-étrangères se sont installées dans l'empire du Milieu, au long de ses zones littorales surtout. Quel bilan dresser des transferts technologiques ? Il paraît décevant jusqu'à présent, bien que la Chine forme chaque année plus d'ingénieurs que la France. La moitié des exportations chinoises restent fabriquées sous la houlette d'investisseurs étrangers. Force est de constater d'autre part que le développement économique accéléré, sur la base d'un système bancaire fragile, accroît excessivement la dépendance extérieure de Pékin. A l'égard des Etats-Unis et, en général, vis-à-vis des fournisseurs de matières premières - pétrole en tête - que la Chine ne produit pas. Les dirigeants chinois, qui ont jusqu'à présent cultivé un nationalisme frileux, se trouvent confrontés à cet autre paradoxe, potentiellement dangereux. En attendant, la Chine, qui résiste aux pressions générales pour réévaluer sa monnaie, fait flamber le cours des matières premières au niveau planétaire.


Marie Béloeil

La Chine, eldorado des multinationales ?

30.01.04

Tandis que "la Chine-atelier" fonctionne à plein régime, le marché chinois prend peu à peu de l'ampleur, jusqu'à comprendre aujourd'hui plusieurs centaines de millions de consommateurs.

Les premières victimes en sont les pays émergents. "Petites mains du monde", les Chinois produisent plus, et moins cher. Vietnamiens, Thaïlandais, Indonésiens et Cambodgiens ont tout à redouter de l'ouverture à la concurrence des secteurs du textile et de l'habillement, prévue par l'OMC à l'horizon 2005. A l'inverse, les multinationales occidentales se frottent les mains, habiles à transférer leurs centres de production là où la main d'œuvre est moins chère et plus docile, là où les potentialités de marché sont les plus juteuses.

Pourtant, rien n'indique que la Chine du XXIe siècle sera leur pré carré, ni même que les taux de croissance enregistrés en 2002 et 2003 soient indéfiniment reconductibles. Le pays cumule zones d'ombre et paradoxes. Son évolution récente soulève de nombreuses questions sur la pérennité du modèle chinois de développement, et sur la place accordée aux investisseurs étrangers.

- Depuis cinquante ans, la Chine s'est développée au mépris total de son environnement. Cette gestion catastrophique des ressources naturelles pourrait coûter cher aux générations futures, voire handicaper la croissance du pays.

- Le réservoir de main d'œuvre docile et bon marché, principal atout de la Chine, semble pour l'heure inépuisable. Mais la transition est douloureuse, des entreprises d'Etat obsolètes et contre-productives aux nouvelles usines où les conditions de travail sont dignes du XIXe siècle. Le mécontentement, les frustrations s'accumulent, d'autant que les inégalités ne cessent de croître entre les diverses couches de la population, entre les villes et les campagnes. Jusqu'à présent, Pékin a réussi à endiguer mouvements de contestation et velléités syndicales. Mais jusqu'à quand la réforme économique pourra-t-elle se mener sans réforme politique, et le régime actuel se maintenir au pouvoir ? Certes, les multinationales n'ont aucun intérêt à voir s'effriter la tutelle de Pékin sur l'économie du pays, ni même à plaider en ce sens. Mais les tensions sociales rendent d'autant plus risqué le pari de Pékin : assurer suffisamment de croissance pour créer suffisamment d'emplois, et éviter l'explosion de la contestation, sur fonds de dépendance accrue du pays en pétrole et investissements étrangers.

- Pour continuer à attirer les capitaux étrangers, Pékin devra montrer patte blanche, et donner des gages de transparence. Il a déjà su le faire en 2002-2003, lors de la première épidémie de SRAS, pour maintenir la confiance des investisseurs. Mais beaucoup reste à faire -notamment au niveau du secteur bancaire-, d'autant que les concessions de Pékin ne sont souvent que saupoudrage cosmétique : Cheng Yizhong, rédacteur en chef du Nanfang Dushi Bao, a fait l'objet d'intimidations en décembre 2003 pour avoir révélé avant les autorités officielles la résurgence possible du SRAS à Guangzhou. Enfin, les multinationales occidentales, à l'avenir, devront de plus en plus compter avec l'émergence d'un secteur privé chinois, jusque là freinée par Pékin. Une nouvelle génération d'entrepreneurs est en train de naître, habile à se battre avec les armes des Occidentaux. Elle a déjà, entre autres, assis son emprise sur le secteur des télécommunications, donnant du fil à retordre à Alcatel et autres Nokia.


Wang Hui : "Une minorité s'enrichit illégalement"

28.01.04

Propos recueillis par Frédéric Bobin à Pékin

Considéré comme l'une des figures de la "Nouvelle gauche" chinoise - étiquette qui l'agace - Wang Hui (49 ans), historien des idées et rédacteur en chef de la très respectée revue littéraire "Dushu" de Pékin, est l'un des critiques les plus incisifs des politiques économiques du gouvernement chinois, qu'il qualifie de "néolibérales". Il est proche des thèses altermondialistes, bien qu'il n'existe pas à proprement parler de mouvement chinois autorisé à participer à cette galaxie internationale.

On vous considère comme un des porte-drapeaux de la "Nouvelle gauche" chinoise. Or vous récusez cette étiquette. Pourquoi ?

Vers le milieu des années 1990, ce sont nos contradicteurs qui nous ont collé cette étiquette pour nous disqualifier. Car le terme "gauche" en Chine est très négatif. Il a été diabolisé dans le vocabulaire chinois. Situer quelqu'un à "gauche" revient à l'accuser d'être un partisan de la Bande des quatre, de vouloir revenir à la révolution culturelle. Cette étiquette vise à frapper d'emblée d'illégitimité vos idées sans prendre la peine de vraiment en débattre. Les intellectuels de ma génération, dont je suis proche, comme Gan Yang ou Cui Zhiyuan, et moi-même n'avons jamais accepté ce label. Je préfère le terme d' "intellectuel critique". Il se passe quelque chose d'intéressant depuis peu. En dépit du caractère controversé de l'étiquette "Nouvelle gauche", une nouvelle génération de jeunes intellectuels - l'économiste Han Deqiang ou le dramaturge Zhang Guangtian par exemple - se sent séduite par ce courant d'idées.

Comment définir cette "Nouvelle gauche" chinoise ?

Il faut revenir aux années 1980, à tout le travail de critique du socialisme qui a alors mobilisé les intellectuels et a débouché sur le mouvement de Tiananmen, en 1989. Ceux qui sont aujourd'hui associés à la "Nouvelle gauche" étaient partie prenante de ce mouvement. A l'époque, nous nous qualifiions plutôt de "libéraux". J'ai moi-même participé à Tiananmen et ai subi, après la répression du 4 juin, des sanctions : avec tout un groupe de jeunes chercheurs de l'Académie des sciences sociales, on nous a éloignés dans un village du Shanxi pendant deux ans. Avant Tiananmen, le débat sur la démocratie faisait apparaître un clivage entre deux courants. Le premier insistait sur la nécessité de conserver malgré tout des valeurs du socialisme. Le deuxième était fasciné par la démocratie américaine. Selon ses défenseurs, il fallait sortir du vieux système pour réaliser le libéralisme politique. Ce courant était majoritaire chez les jeunes intellectuels. Mais sa faiblesse était qu'il ignorait les problèmes sociaux. Il n'a pas cherché à faire le lien avec le mouvement social. Or, la mobilisation de Tiananmen n'était pas seulement un mouvement politique. C'était plus globalement un mouvement social. A l'époque déjà, la société chinoise était confrontée à la montée des inégalités sociales, au chômage. La lecture sociale du mouvement a été totalement occultée par les libéraux chinois.

La "Nouvelle gauche" réhabiliterait donc cette lecture sociale dans un contexte d'approfondissement des réformes économiques ?

Après 1992, Deng Xiaoping relance et approfondit la réforme économique. L'économie de marché se généralise en Chine. Cette politique est soutenue par le courant intellectuel dit "néoconservateur" - insistant sur l'ordre et la stabilité de la société - mais que je qualifie, moi, de "néolibéral". En gros, leur position est : "Puisqu'on ne peut pas réformer le politique, réformons l'économie." Mais cette réforme économique a provoqué le creusement d'énormes inégalités dans la société. D'abord, l'inégalité entre la ville et la campagne : il faut savoir que les campagnes chinoises sont en faillite. Ensuite, inégalité entre la côte Est et les provinces continentales. Enfin, inégalité entre groupes sociaux. La réforme des entreprises d'Etat a déclassé les ouvriers licenciés, qui ont perdu tout statut social, tandis qu'une minorité s'enrichit illégalement. Les paysans, eux aussi, sont les grandes victimes de cette réforme économique.

Quelle place faites-vous à la démocratie dans cette critique sociale ?

Nous avons une conception plus large de la démocratie que les libéraux. Nous parlons de protection sociale, de pouvoir des citoyens, de la participation de la société, de démocratie plus "égalitaire". Nous ne voulons surtout pas que la "démocratie" soit seulement gérée par certains, que cette "liberté" soit confisquée par une minorité de puissants. Regardez, l'Assemblée nationale populaire (ANP) va bientôt - lors de sa session de mars 2004 - réformer la Constitution pour mieux protéger la propriété privée. Je ne suis pas opposé à la proprité privée en tant que telle. Et je veux bien comprendre qu'il soit nécessaire de la protéger. Mais en Chine, une très grosse partie de la propriété dite "privée" est issue de transferts illégaux en provenance de la propriété de l'Etat. Il y a souvent un crime originel dans la naissance de cette propriété privée. La réforme constitutionnelle va-t-elle le légaliser ? C'est un problème que ne posent pas les libéraux chinois et que nous, nous posons.

Le gouvernement chinois est conscient de la question sociale que vous soulevez. On sent même une inflexion dans le discours de la nouvelle équipe dirigeante autour de Hu Jintao et Wen Jiabao, peut-être plus populiste que la précédente.

Oui, il a une plus forte sensibilité sociale. La crise du SRAS, en 2003, a joué comme un révélateur : la plus grosse crainte du gouvernement alors était que le virus atteigne les campagnes car le système de santé s'y est effondré. Mais j'ignore quelle est sa véritable marge de manœuvre, jusqu'où il peut aller. Car l'ensemble du système social et politique chinois est structuré autour de nouveaux groupes d'intérêt. Ce sont les groupes détenant la richesse économique qui pèsent désormais sur le processus de décision politique. Ces groupes sont ceux qui bénéficient des privatisations, qui sont à cheval entre l'Etat et le marché.

Les nouveaux rapports de force internationaux ont-ils pesé dans la maturation de la "Nouvelle gauche" ?

Bien sûr. L'éclatement de la crise financière asiatique, en 1997, a cassé certaines illusions. Même si la Chine a été épargnée, elle a conduit les économistes chinois a élargir leur réflexion, à mieux articuler situation domestique et économie internationale. En 1999, la guerre du Kosovo, avec notamment le bombardement de l'ambassade de Chine à Belgrade, et plus globalement la nouvelle arrogance américaine, ont conduit les intellectuels chinois à repenser l'ensemble du processus de la réforme éonomique, à la relier plus explicitement à la mondialisation.

Le gouvernement chinois est souvent accusé de faiblesse à l'égard des Etats-Unis. Partagez-vous ce sentiment ?

Nous critiquons en effet une focalisation excessive sur la relation sino-américaine. Nous nous alarmons devant le fait que l'économie chinoise dépend aujourd'hui trop des Etats-Unis. Cette dépendance affaiblit notre capacité à affirmer notre point de vue. Ce n'est pas récent. Depuis une vingtaine d'années, nous avons négligé d'autres régions du monde, les pays en développement par exemple, qui faisaient partie de notre héritage diplomatique. Mais il y a une légère inflexion depuis un an ou deux, un resserrement des liens avec l'Asie et l'Europe.

L'articulation que vous établissez entre la Chine et la globalisation vous conduit-elle à critiquer l'adhésion à l'OMC en 2001 ?

Nous ne nous opposons pas à l'OMC en soi. Ce qui nous inquiète, ce sont les sacrifices sociaux qu'elle implique. Beaucoup d'ouvriers et de paysans chinois vont perdre leur travail à cause de cette adhésion. Le débat sur l'OMC a été totalement confisqué en Chine par la voix officielle qui en a célébré les bienfaits. Tous les médias ont suivi dans cette célébration. Les libéraux eux aussi ont applaudi sur le thème : " L'OMC va conforter l'évolution vers la démocratie." Mais puisque l'on parle de "démocratie", qui s'est soucié de savoir ce qu'en pense le peuple ? Pourquoi la voix des paysans et des ouvriers chinois n'a-t-elle pas été entendue dans cette affaire ? Si l'OMC sanctionne une évolution vers la démocratie, je m'interroge sur la base sociale de cette démocratie.


Jean-François Huchet : "La croissance est réelle mais il faut y regarder de plus près"

30.01.04

Propos recueillis par Marie Belœil et Martine Jacot.

Jean-François Huchet est maître de conférences en économie à l'Université de Rennes 2 et chercheur associé au Centre Chine de l'Ecole les hautes études en sciences sociales de Paris.

La Chine se porte-t-elle aussi bien que son taux de croissance bondissant (9,1% pour 2003) le laisse penser ?

Je crois qu'il faut être prudent sur les chiffres. La croissance est réelle, bien sûr, mais il faut y regarder de plus près. On sait par exemple que, dans les années 1980, une partie de la croissance - 10 ou 12% à l'époque - correspondait à des produits fabriqués mais invendus, qui sont allés jusqu'à représenter 80% du PIB. Les choses ont changé, la croissance doit être un peu plus saine. Mais on soupçonne une bulle dans l'immobilier à Shanghai et dans quelques autres villes. D'autre part, on ne sait pas trop où on en est avec la comptabilité chinoise.

Cependant, un certain nombre de statistiques, sur les matières premières notamment, traduisent bien le poids grandissant de la Chine. Et puis la Chine forme environ 400 000 ingénieurs par année, plus qu'en France. Des infrastructures se développent très rapidement, et sont de bonne qualité, au moins sur le littoral. Ces masses critiques alimentent la croissance de la Chine.

Quelle est la part de l'apport étranger dans ce développement ?

On a peu d'exemples, dans l'histoire économique, d'un pays aussi ouvert à ce stade de son développement. L'influence étrangère y joue un rôle considérable. Les firmes étrangères représentent à peu près 30% de la production industrielle en Chine, et 17% de l'emploi urbain. Mais il faut de nouveau regarder les chiffres de plus près. Certains investissements étrangers n'en sont pas : c'est de l'argent chinois qui sort vers Hongkong, va dans des paradis fiscaux et est ensuite investi en Chine, de manière à bénéficier des statuts réservés aux étrangers.

Ce processus devient de moins en moins avantageux aujourd'hui parce que, avec l'entrée de la Chine dans l'OMC à la fin 2001, les règles sont en cours d'harmonisation. Mais, dans les années 1990, la Banque mondiale a estimé qu'il y avait entre 20 et 25% du montant total des investissements directs étrangers qui relevaient de ce processus. Il fait aussi partie intégrante de la privatisation de l'économie : des entreprises d'Etat créaient une entreprise à Hongkong avant d'investir en Chine à partir de cette coquille vide installée à Hongkong. Parfois, un atelier de cette même entreprise d'Etat formait une co-entreprise avec un élément qui, sur le papier, était étranger, mais qui en fait ne l'était pas. Ce processus de dépeçage des actifs d'Etat est allé très loin. On n'arrive pas à le quantifier mais on sait qu'il est très important.

Vous avez par ailleurs de véritables investissements directs étrangers. Les premiers investisseurs avaient en tête l'idée d'un marché de 1,3 milliard d'individus. Ils se sont rapidement rendu compte qu'il n'y avait peut-être à l'époque que 100 millions de personnes qui consommaient en Chine, sans compter les énormes barrières pour entrer sur le marché domestique. Beaucoup d'entreprises ont alors réorienté leurs stratégies pour se contenter de réexportation, tout en faisant pression pour que la Chine adhère à l'OMC, afin de pouvoir vendre sur le marché chinois, ce qui devient maintenant possible dans un nombre croissant de secteurs.

Quelles sont aujourd'hui, après l'entrée de la Chine dans l'OMC, les grandes stratégies des entreprises étrangères ?

Elles sont de trois types. La première stratégie consiste à ne pas produire directement mais à demander à des sous-traitants - chinois, taiwanais ou coréens - de produire pour vous : les fabricants de chaussures de sports, de jouets, etc., n'ont pas d'usines en Chine. On utilise ces sous-traitants pour faire baisser les prix et on réexporte vers les marchés occidentaux. Le gros des problèmes qu'on peut avoir en matière de respect des droits du travail se situe dans cette catégorie. Les conditions de travail sont déplorables, les arriérés de salaire sont colossaux, les heures supplémentaires ne sont pas payées, les cartes d'identité sont confisquées, les gens vivent dans des dortoirs situés dans l'enceinte de l'entreprise, ce qui permet de mieux contrôler la main d'œuvre.

Deuxième stratégie : il s'agit de celle des firmes étrangères qui, au départ, visaient plutôt une stratégie de réexportation, et qui revendent maintenant une part croissante de leur production sur le marché chinois , dans tous les secteurs. Aujourd'hui, plus de 200 millions de Chinois sont devenus des consommateurs et ce groupe, moteur pour l'économie chinoise, voit ses rangs grossir de 5 à 10 millions de personnes par an.

La troisième stratégie est celle des grands groupes qui, dès le départ , voulaient uniquement vendre sur le marché chinois et ont eu beaucoup de mal à se développer dans les années 1990. C'est le cas de Motorola , de toutes les entreprises automobiles et de celles œuvrant dans les télécommunications, toutes en situation d'avantage technologique par rapport aux firmes chinoises. Dans ces multinationales, le droit du travail est la plupart du temps respecté. Ces deux dernières stratégies vont se confondre : des firmes comme Citroën ou Alcatel vont se servir de la Chine comme plate-forme pour vendre en Chine et sur tout le marché asiatique.

Pour tout ce qui concerne la haute technologie, les étrangers cherchent à créer des filiales à 100% pour protéger leur technologie. Par exemple, tout le réseau de sous-traitants d'Alcatel dans le secteur des commutateurs téléphoniques est verrouillé. Pour le moment, on a l'impression que les technologies restent dans un réseau fermé. La grande majorité des meilleurs ingénieurs chinois, à la fois ceux qui reviennent de l'étranger et ceux qui sont restés en Chine, travaillent dans les firmes étrangères. Quand ils créent leur propre entreprise, ils sont très dépendants des multinationales et opèrent sur des niches beaucoup trop étroites pour représenter un danger quelconque pour les multinationales étrangères.

Le problème est donc le suivant : comment faire le lien entre le système national d'innovation (les universités) et les firmes nationales tout en s'émancipant des sociétés étrangères ?

Dans quelle mesure les autorités chinoises encouragent-elles la création d'entreprises, y compris par des Chinois revenus de l'étranger ?

Pendant très longtemps, le Parti communiste a préféré utiliser les investisseurs étrangers et leur savoir-faire plutôt que ses propres capitalistes pour moderniser l'économie : d'un point de vue politique, on a rarement vu les capitalistes inciter à la révolution ou à la démocratie dans le pays où ils investissent. Nous ne sommes plus dans l'optique de ces années 1980 et 1990. Depuis deux ans, le PC accepte les dirigeants d'entreprise comme membres, il a besoin d'entrepreneurs privés. La Chine est face à de telles menaces sur le plan du chômage et de l'instabilité sociale qu'il est impensable de ne pas encourager la création d'entreprises, par des subventions, des exemptions d'impôts.

Surtout, les autorités ferment les yeux sur les conditions de travail, sur les salaires. Les lois existent mais elles ne sont pas respectées. On assiste au développement d'un capitalisme privé, chinois cette fois, qui ressemble à un capitalisme sauvage. Il n'y a pas de compromis keynésien, avec négociations collectives.

A combien évaluez-vous le nombre de chômeurs ?

C'est très difficile, car différentes catégories de personnes sont concernées. Officiellement, il n'y aurait que 4% de chômeurs. Mais comme il n'y a pas d'assurance-chômage, très peu de gens s'inscrivent comme demandeurs d'emploi, n'y voyant aucun avantage. Dans les campagnes, les gens ne sont pas répertoriés et il est difficile d'identifier les personnes en sureffectif. Par exemple, vous entrez dans un restaurant, et dix personnes se présentent pour vous accommoder ou vous servir. Ces gens sont payés une misère et sont logés parfois sur place.

Plusieurs institutions, comme la Banque asiatique du développement ou la Banque mondiale, ont fait des enquêtes. Elles font ressortir des chiffres de sans-emploi beaucoup plus alarmants. Dans la région de l'Est, qui était la base industrielle de la Chine et où l'on a beaucoup restructuré, le taux de chômage est plutôt de l'ordre de 20% de la population active. La situation est plus critique, non pas dans les grands centres urbains (où les autorités ont distribué de l'argent), mais dans les villes moyennes, d'environ 1 million d'habitants : deux ou trois entreprises d'Etat soutiennent la population et sont elles-mêmes dans une situation délicate.

Mais la majorité des chômeurs se trouve dans une catégorie de personnes particulière, les xiagang (littéralement "relevés de leur poste de travail"), en chômage technique en quelque sorte. Leurs entreprises ne produisent plus mais leurs employés gardent leur logement, ainsi qu'une partie de ce qui reste de la protection sociale, mais ne touchent plus leur salaire. Comment les considérer ? La Chine dégraisse parmi ces gens-là. Depuis 1997 ou 1998, on estime que 30 millions de personnes ont ainsi été mises à pied dans le secteur public.

Ces entreprises sont mortes d'elles-mêmes. Souvent, elles sont pillées par les chefs d'entreprise, qui ont réussi à les dépecer et à siphonner des bons actifs pour les faire passer dans le privé et ensuite créer des filiales. Les dettes sont ainsi affectées à l'entreprise d'Etat, déclarée en faillite au bout du compte. C'est un système cautionné par les autorités et typique des transitions de type socialiste : on assiste à une sorte de privatisation qui ne dit pas son nom, incomplète et réalisée de manière déguisée.

Comment évaluer la bombe à retardement que peut représenter le facteur social ?

Il faut garder en tête que, avant les réformes, une petite partie seulement de la population bénéficiait des avantages du socialisme : seuls les ouvriers des grandes entreprises d'Etat bénéficiaient d'une protection sociale, d'un logement, etc. Le reste de la population, rurale en grande majorité, vivait dans des conditions misérables. C'est la raison pour laquelle, au début des années 1980, la méthode de Deng Xiaoping a été de laisser toute liberté en matière de création de petites entreprises rurales. On a déréglementé, par exemple, le marché de la vente des légumes. On a pris appui sur la paysannerie. Et au début des années 1980, le revenu des paysans a augmenté considérablement, constituant un support pour les réformes. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

Depuis le milieu des années 1980, l'écart entre les villes et les campagnes a augmenté très rapidement. La grande masse de la population venue des campagnes n'est absolument pas protégée socialement. Cet exode a concerné 150 à 200 millions de personnes dans les années 1980, mais aujourd'hui on est incapable de donner des chiffres. Le sureffectif dans les campagnes se situe encore autour de 150 à 200 millions de personnes, voire plus. Bien évidemment, pour ces populations, la possibilité d'aller en ville, de gagner un peu plus que dans les campagnes, de survivre et de renvoyer un peu d'argent dans les familles constitue une chance incroyable.

Néanmoins, la Chine n'est pas à l'abri de mouvements sociaux, ou de prise de conscience accrue, dans les années à venir, de la situation dans laquelle sont cette classe ouvrière et ces chômeurs. Quelque 800 millions de Chinois ne se préoccupent que de leur survie et prennent maintenant pour référence les quelque 200 millions de leurs compatriotes qui s'éduquent et consomment de l'habillement, de l'électroménager, des portables, tout en commençant à acheter des voitures.

Voilà qui constitue un formidable défi, à mon avis, pour le Parti communiste. Jusqu'à présent, il a réussi à circonscrire les mouvements sociaux. Dès que l'un d'entre eux apparaît, on arrête les deux ou trois personnes qui l'organisent, on distribue un peu d'argent pour calmer les mécontents. Jusqu'à quand ce système tiendra-t-il ?

Quelles sont, à vos yeux, les autres menaces qui pèsent sur cette économie chinoise?

La délicate question du secteur bancaire est l'émanation de problèmes qui interviennent en amont. Des entreprises auxquelles on a prêté de l'argent pour des raisons politiques ou de clientélisme local ne remboursent pas. La loi sur les faillites est très peu appliquée. Les entreprises d'Etat sont dans une logique de financement pratiquement gratuit, - le seul qu'elles aient connu : les subventions ont été remplacées par des crédits bancaires, que personne ne les oblige véritablement à rembourser. Les systèmes de gouvernance des entreprises fonctionnent très mal. La sanction arrive a posteriori, par l'intermédiaire de la concurrence, mais personne ne dit à quiconque : attention, vous allez vous fourvoyer et perdre de l'argent en réalisant tel type d'investissement. Sans parler de la corruption et des détournements d'argent, qui sont colossaux.

Tous ces problèmes remontent vers le système bancaire. Ces créances douteuses peuvent constituer une élément de déstabilisation. Pour le moment, ils n'ont récupéré, sur ces créances douteuses, que 15 % de la valeur initiale, ce qui est peu. Il y a quelques semaines, deux banques ont été recapitalisées, qui vont être introduites à la bourse de Hongkong. Mais il s'agit pour le moment de jeux d'écriture entre la banque centrale et ces deux banques. On n'est pas entré dans une phase de vente des bons du Trésor pour recapitaliser. Il faudra bien payer un jour les ardoises, et la dette publique de la Chine risque d'augmenter considérablement.

Pensez-vous que la gestion de l'épidémie de SRAS par les Chinois montre une volonté de transparence qu'on ne connaissait pas ?

Oui, mais il faut voir pourquoi. Le SRAS met en jeu la confiance des investisseurs étrangers. L'épidémie du sida, elle, est gérée dans une absence totale de transparence. Les gens se fichent littéralement de ce qui se passe dans la province de Henan, où plusieurs milliers de personnes sont infectées. Au cours de l'été 2003, on a envoyé l'armée contre les pauvres bougres qui demandaient des médicaments dans des villages où pratiquement tous les habitants sont infectés parce qu'ils ont vendu leur sang. Par contre, le SRAS, dans la région de Canton, qui a paralysé les grands centres urbains, a une très forte visibilité. Les autorités chinoises se sont rendu compte que leur attitude, lors de la visite des spécialistes de l'OMS, n'arrangeait pas l'image de la Chine. Et l'image de la Chine leur importe.


Lynette Ong : " Le système bancaire chinois est une bombe à retardement "

26.01.04

Propos recueillis par courriel par Marie Béloeil

Economiste de formation, Lynette Ong est spécialiste de la Chine au sein du quotidien en ligne Asia Times Online de Hongkong. Elle partage son temps entre la Chine et Canberra.

En 2003, la production industrielle chinoise a crû de 17 %, tandis que les investissements en capital fixe ont bondi de 26,7 %, selon le Bureau national de statistiques de Pékin. Le système bancaire est-il à la hauteur de cette vitalité apparente de l'économie chinoise ?

Les entreprises publiques chinoises doivent des milliers de milliards de dollars aux "Big Four", les quatre banques commerciales encore aux mains de l'Etat (Banque de Chine, Banque de l'industrie et du commerce, Banque de la construction et Banque de l'agriculture) : ce montant, selon certaines estimations, représenterait un cinquième du PIB de la Chine. La plupart de ces prêts sont irrécouvrables, dans la mesure où les entreprises publiques souffrent elles-mêmes de pertes financières colossales, conséquence de leur inefficacité et de la concurrence croissante à laquelle elles se trouvent confrontées de la part du secteur privé.

Or, les autorités chinoises subissent déjà une grande pression pour mettre sur pied des systèmes de retraite, d'assurance maladie et d'éducation à destination des pauvres. Elles ne peuvent en sus fermer les entreprises publiques. Non seulement ces dernières emploient des millions de gens, mais elles assurent divers services de protection sociale, survivances de la période communiste : de la fourniture de logements à l'assurance-maladie, en passant par la gestion des retraites ou l'éducation des enfants. D'une certaine manière, en incitant les "Big Four" à prêter des fonds aux entreprises publiques qui assurent en retour emploi et protection sociale, Pékin ne fait que transférer de l'argent d'une poche à l'autre, et empêche ainsi le système de s'effondrer. Mais combien de temps cela pourra-t-il durer, sans que soient mises en oeuvre des réformes institutionnelles de fond ? Le réseau bancaire chinois est une véritable bombe à retardement.

Pékin vient de verser 22,5 milliards de dollars à deux des "Big Four", la Banque de Chine et la Banque de la construction, pour les aider à assainir leur bilan. Quelle efficacité peut avoir cette mesure, selon vous ?

Ces deux banques ont été choisies parce qu'elles étaient les deux pommes les moins pourries du panier. Dans le contexte d'une économie en croissance rapide, la Banque de Chine a réussi à ramener son ratio de prêts non performants en dessous de 18 % en octobre dernier, et la Banque de la construction à 11 %.

La somme qui leur a été versée a été puisée dans les réserves en devises de la Banque populaire de Chine (banque centrale) : celles-ci ont connu une augmentation significative en 2003, la spéculation sur une éventuelle hausse du yuan ayant entraîné un afflux de capitaux fébriles. Une telle procédure n'est pas conventionnelle, et pose la question de savoir si l'on peut améliorer le capital de base des banques sans alourdir dans le même temps la dette publique. D'autant que remettre à niveau la balance des paiements des banques, en vue de faire entrer ces dernières en Bourse d'ici à un ou deux ans, ne suffit pas. Après tout, il ne s'agit pas de la première remise à flot connue par ces banques : les deux dernières, effectuées en 1998 et 1999, totalisaient un montant de 1 700 milliards de yuans (170 milliards d'euros environ). Elles ont été un échec. Pourquoi en serait-il autrement cette fois-ci ?

Le gouvernement ne fait qu'agir sur les symptômes, non à la racine du mal. Donner plus d'argent aux banques ne résout en rien le problème des prêts non performants. Cela reviendrait même plutôt à encourager les banques à prêter davantage. L'expansion rapide du crédit (+ 20 % l'an dernier) ne fait pas diminuer la quantité totale des prêts non performants. Les prêts supplémentaires ont été alloués à des particuliers pour acheter des voitures ou des maisons, mais ils ont aussi servi à financer des promotions immobilières ou des projets d'infrastructures appuyés par l'Etat : beaucoup doutent du recouvrement de ces derniers prêts.

Le fonds du problème est la très faible gouvernance d'entreprise qui existe au sein des banques. Il n'existe aucun comité directeur indépendant, conseil d'administration ou comité de surveillance, aucun système d'équilibre des pouvoirs. Il n'existe pas de mécanisme interne de contrôle qui empêcherait le détournement de capitaux ou l'accaparement du pouvoir à des fins personnelles. Dans un tel contexte, il n'est pas difficile de comprendre pourquoi les directeurs de banques continuent à prêter de l'argent aux entreprises publiques, même s'ils savent qu'ils n'ont que peu de chance de recouvrer leur prêt. Il est de notoriété publique qu'en Chine, les directeurs de banques sont dissuadés de prêter de l'argent aux entreprises privées, menacés qu'ils sont de perdre leur poste si ces dernières ne remboursent pas leur dû, ce qui n'est pas le cas avec les entreprises publiques. Il est très fréquent que des maires ou des cadres du parti obtiennent des postes haut placés dans les banques au moment de partir à la retraite.

En introduisant les banques en Bourse, Pékin espère qu'une privatisation partielle améliorera la gouvernance d'entreprise, et engendrera une plus grande transparence. C'est un pas dans la bonne direction, mais il reste inconcevable que le gouvernement abandonne tout contrôle sur les banques et les laisse agir en véritables entreprises commerciales.

Le 1er janvier 2004, les institutions financières chinoises ont été autorisées à revoir à la hausse les taux d'intérêt qu'elles servent à leurs clients. Quelle est la portée d'une telle mesure ?

Cette mesure constitue une bonne nouvelle, en ce qu'elle marque une tendance à la libéralisation du système bancaire chinois, mais ce n'est encore qu'un balbutiement sur la route des réformes qui attendent le gouvernement.

L'objectif est double. Premièrement, il s'agit de mieux refléter le coût du capital. Quand les banques prêtent de l'argent à un taux inférieur à celui voulu par le marché - ce qui était le cas précédemment et le reste même après cette réforme -, on assiste à une demande excessive de capital : un grand nombre d'emprunteurs entrent en concurrence pour un montant de fonds limités. La décision de la Banque populaire de Chine est une tentative de rationnement du crédit, donnant aux administrations de prêt plus de prérogatives et d'options, quand elles doivent décider à qui allouer des crédits. Cela multiplie aussi les tentations de toucher des pots-de-vin.

Deuxièmement, une hausse des taux d'emprunt a pour objectif d'accroître la tolérance au niveau de risque présenté les clients des banques. Traditionnellement, Pékin a toujours exercé un contrôle étroit sur les taux d'intérêt, en vue de contrôler l'usage du capital. Les "Big Four" ont été créées pour soutenir les entreprises publiques et financer les divers projets du gouvernement. Ce dispositif a eu de nombreux effets néfastes. D'une part, il a abouti à la constitution d'un secteur public vaste mais inefficace et à l'accouchement de projets publics injustifiables financièrement parlant. D'autre part, il a drastiquement limité le profit que pouvaient enregistrer les banques, pourtant confrontées à une très faible concurrence : en effet, des taux d'intérêt bas signifient que la marge entre taux d'emprunt et de dépôt est étroite ; or, c'est sur cette marge que les banques font leurs profits. Enfin, ce système a conduit les banques à privilégier les entreprises publiques, dont les emprunts étaient implicitement garantis par l'Etat, au détriment des petites et moyennes entreprises privées, pourtant dynamiques et à la croissance rapide.

Cependant, les banques ne vont pas, du jour au lendemain, davantage prêter aux entreprises privées. Elles doivent auparavant se doter d'un système approprié d'évaluation du risque - celui qu'utilisent les banques occidentales est partout reconnu comme fiable.

Disposons-nous de données chiffrées précises sur les banques chinoises et leur santé financière ?

Malheureusement, non. Officiellement, le ratio de prêts non performants avoisinait les 21,4 % à la fin de l'année 2003, contre 26,2 % au début de la même année. Cependant, des agences internationales comme Standard & Poor's estiment que ce taux friserait en réalité les 40 ou 50 %. A l'exception de la Banque de Chine, aucune des banques d'Etat ne couvre à hauteur de 8 % par des fonds propres son encours de crédit, comme le stipulent les accords de Bâle.

En comparaison avec le Japon, qui a lui aussi vu l'Etat octroyer des aides massives aux banques pour les remettre à flot, le cas chinois se distingue par le caractère public des banques concernées. Pour le dire simplement, si les banques d'Etat font faillite, c'est l'Etat qui se trouve en faillite. Etant donné que Pékin se trouve le garant des " Big Four ", la seule chose qui empêche les banques d'Etat de s'effondrer est la confiance que les épargnants et les investisseurs continuent de garder en Pékin.

Pékin s'est engagé à ouvrir le marché financier à la concurrence étrangère en 2006. Les banques chinoises ont-elles une chance de survivre, une fois passé ce cap ?

Les banques chinoises ont de toute façon un besoin urgent de réforme, concurrence étrangère ou pas. L'engagement de Pékin à ouvrir le marché financier ne fait que renforcer ce besoin. Traditionnellement, les banques chinoises n'entrent pas en concurrence en ce qui concerne les dépôts. L'existence d'une concurrence accrue les contraindrait à mener de plus grands efforts pour attirer les capitaux - ces mêmes capitaux qui sont nécessaires aux prêts.

Quant à savoir ce qu'il faudrait faire… Encore une fois, le problème du système bancaire a partie liée avec celui des entreprises publiques ou de la réforme du système de protection sociale. On ne peut toucher à l'un sans traiter l'autre, et inversement.

Ceci dit, la Chine ne s'effondrera pas du jour au lendemain. Elle conserve un énorme potentiel de croissance, et reste l'un des principaux moteurs de l'économie mondiale. Sa chute n'est dans l'intérêt de personne, loin de là. Il faut espérer que les autorités chinoises réussissent à mettre en œuvre des réformes efficaces avant que la communauté internationale perde toute confiance en elles.


Christian Grégoire : "Alcatel est une société chinoise en Chine"

30.01.04

Propos recueillis par Marie Béloeil

Christian Grégoire est directeur de la recherche pour la région Asie-Pacifique d'Alcatel.

Qu'est-ce qui a incité Alcatel à s'implanter en Chine, et à faire de Shanghaï le siège de toutes ses activités en zone Asie-Pacifique ?

L'installation d'Alcatel en Chine remonte à 1984 et la création de la co-entreprise Shanghaï Bell, spécialisée dans la commutation. A l'époque, Alcatel ne contrôlait pas la gestion de cette structure, mais a pu développer son réseau commercial et asseoir sa présence dans les différentes provinces chinoises. Trois raisons principales nous ont poussés à renforcer cette position. Premièrement, un objectif de rationalisation. Parallèlement au lancement de Shanghaï Bell, Alcatel avait dû créer, comme le stipulait alors la loi chinoise, une co-entreprise pour chacun de ses secteurs d'activité. Elle s'est ainsi retrouvée avec 17 co-entreprises distinctes. Or, à la fin des années 1990, Pékin a autorisé la constitution de sociétés anonymes, les CSL (Company limited by Shares), nous permettant de regrouper toutes ces entités au sein d'une même structure : Alcatel Shanghaï Bell (ASB), créée en 2002.

Deuxièmement, nous voulions jouer un rôle d'importance sur le marché domestique chinois, au potentiel de croissance énorme. Pour l'heure, il y a en Chine 260 millions d'abonnés au téléphone fixe, et 270 millions d'abonnés au téléphone mobile, alors que ce "continent" compte 1,3 milliard d'habitants. Il nous a donc semblé que la meilleure stratégie pour aborder le marché chinois était de se siniser complètement. Avec ASB, Alcatel est devenu un acteur chinois du secteur des télécommunications en Chine.

Enfin, nous avons voulu rapprocher nos équipes de recherche et développement (R&D) de cet énorme marché domestique, et implanter à Shanghaï un centre spécifique. Ce centre nous permet, non seulement de nous positionner sur le marché chinois, mais aussi d'accroître notre compétitivité sur le marché mondial. Une partie du matériel haut débit vendu aux Etats-Unis provient d'ASB, par exemple. Via cette société, nous pouvons développer des solutions et des produits dans des conditions très favorables : la Chine est très compétitive en matière de composants utilisés dans les systèmes de communication et de manufacturing. Même si la fabrication n'est plus le cœur de métier d'Alcatel, avoir une activité industrielle en Chine nous permet de raccourcir le cycle de mise sur le marché des produits, à faible coût.

Quel sont les atouts et lacunes de la Chine en matière de recherche et développement ?

La Chine a une capacité de recherche considérable. Elle dispose aujourd'hui d'une génération d'ingénieurs jeunes et talentueux. Ils sont le fruit direct de la politique de recrutement particulièrement élitiste mise en œuvre par les universités et les instituts technologiques chinois, ainsi que de la multiplication des échanges avec les Etats-Unis et l'Europe. De plus, récession en Californie oblige, nous voyons de nombreux ingénieurs sino-américains venir tenter leur chance en Chine, attirés par les potentialités du marché.

Ces ingénieurs ont l'avantage de constituer une main-d'œuvre moins chère que leurs collègues occidentaux : leur salaire est environ trois fois inférieur à celui de leurs confrères européens, quatre à cinq fois inférieur à celui des Américains. Leur domaine d'excellence est le hardware. A contrario, l'Inde s'est fait une spécialité du software et du développement de logiciels.

Deux ans après la création d'Alcatel Shanghaï Bell, au statut innovant pour l'époque, quel bilan tirez-vous de votre présence sur le marché chinois ?

La création d'ASB allait de pair avec l'adoption d'un plan de marche en termes d'activité industrielle et de développement de notre centre de recherche. A l'origine, nous nous étions engagés à embaucher 3 500 ingénieurs. Or cela n'a aucun sens de développer un centre de R&D si l'activité industrielle ne suit pas. Au moment du lancement d'ASB, la conjoncture était particulièrement difficile pour l'industrie des télécommunications : les investissements des opérateurs s'étaient contractés. La montée en puissance de notre centre de recherche s'est donc faite un peu en deçà de notre plan de marche initial. A l'heure actuelle, nous employons un peu plus de 1 500 ingénieurs, contre les 3 500 prévus intialement.

Nous sommes arrivés à un premier stade de maturité. Notre objectif initial était double : à la fois focaliser nos activités de R&D sur des produits destinés au marché chinois, d'autre part intégrer le site de Shanghaï à notre dispositif mondial de R&D, décomposé en six centres de compétences. Cela demandait du temps. Aujourd'hui existe une nouvelle génération de produits, entièrement développés en Chine par Alcatel pour les besoins du marché mondial.

La question est désormais de savoir si nous sommes bien positionnés sur le marché chinois, si nous tirons le plein bénéfice du dispositif mis en place. La réponse est clairement oui. Nous dominons complètement le marché dans certaines provinces - chacune représentant en taille l'équivalent d'un grand pays européen.

Parmi d'autres gages donnés pour pouvoir s'implanter en Chine, Alcatel avait décidé de laisser sa filiale sur place accéder à toutes ses technologies. N'était-ce pas un pari risqué ?

Il ne faut pas oublier que la création d'ASB s'est faite sur fond d'entrée de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce (OMC). La question de la propriété intellectuelle faisait partie des sujets largement débattus et, sur ce point, Pékin a fait un virage important. ASB est contrôlée par Alcatel, et assujettie, comme toutes les autres filiales du groupe dans le monde, aux mêmes modes de protection de la propriété industrielle. Celle que génère ASB reste propriété d'ASB, et est accessible à toutes les filiales du groupe. Ce système fonctionne sans heurts et sans inquiétudes particulières, en ce qui nous concerne.

Quelles sont les atouts d'Alcatel, face à la montée en puissance d'acteurs locaux comme Huawei ou Zhongxing Telecom (ZTE) dans le secteur des réseaux fixes et mobiles ?

Huawei et ZTE ne sont en rien des concurrents de seconde catégorie, qui produiraient des produits de qualité moindre à prix cassés. Il s'agit de concurrents très performants sur le marché domestique et qui commencent à aborder le marché international. Mais ils sont clairement identifiés et, en ce sens, ne nous inquiètent plus. Car Alcatel est une société chinoise en Chine. A ce titre, ses bases de coût sont comparables à celles de ses concurrents locaux. Notre société a les atouts pour se montrer plus compétitive qu'eux : sa présence préexistante à l'international, son positionnement de longue date sur des technologies d'avant-garde comme le haut-débit. L'idée selon laquelle l'industrie chinoise serait soutenue par le gouvernement ne s'applique pas au secteur des télécommunications.

Quelles sont les perspectives d'évolution du marché chinois des télécommunications ?

Quelques chiffres suffisent à illustrer les perspectives de croissance. Chaque mois, depuis deux ou trois ans, ce sont trois millions de Chinois qui s'abonnent au téléphone fixe, quatre millions au téléphone mobile. Il y a actuellement en Chine 260 millions d'abonnés au téléphone fixe, et 270 millions d'abonnés au téléphone mobile : grosso modo, seul un demi-milliard d'habitants est équipé. Par ailleurs, la croissance économique fait que les entreprises implantées en Chine se développent fortement, et ont besoin d'un système de télécommunications performant.

Enfin, l'appétit des Chinois pour les nouvelles technologies est manifeste. Nous espérons notamment beaucoup du développement de la troisième génération de téléphonie mobile. Le marché potentiel en la matière dépasse largement les quelques millions d'usagers ! De même, il existe seulement une dizaine de millions de lignes Internet à haut débit à l'heure actuelle. Là encore, il reste de la marge, à la fois pour équiper les personnes déjà équipées de téléphone et celles qui ne le sont pas du tout.


Marie Béloeil

Les tribulations d'un homme d'affaires français à Shanghaï

29.01.04

Eric Guichard a débarqué en Chine "un soir d'octobre 2000, avec son épouse, sa fille âgée de dix mois et 144 kg de bagages", poussé par l'ambition autant que par les circonstances. A 34 ans, il a découvert les arcanes des affaires à la chinoise.

Parisien d'origine, diplômé de l'Ecole centrale de Paris et titulaire d'un MBA de l'Insead, Eric Guichard travaillait à Londres en tant que consultant indépendant, dans le secteur de l'Internet. "J'ai fait la connaissance de deux banquiers américains, se souvient-il. Ils venaient de quitter leur poste à la City pour aller, avec deux Chinois rencontrés à Londres, créer à Shanghaï une société de développement de solutions d'infrastructures à destination des opérateurs de téléphonie mobile. J'ai eu le coup de foudre pour l'équipe comme pour le projet, et me suis associé à eux."

La première société créée est aujourd'hui scindée en deux : d'un côté Sumit Mobile Systems, qui développe des solutions de paiement pour les opérateurs de téléphonie mobile chinois ; de l'autre Linktone, un fournisseur de services grand public à base de SMS surtaxés (économiseurs d'écran, sonneries, jeux interactifs). Eric Guichard, toujours consultant pour ces deux entités, a depuis mis sur pied sa propre structure, Ineo China, spécialisée dans le conseil aux entreprises étrangères.

Créer son entreprise en Chine impose de respecter certaines règles. "Les formalités administratives sont nombreuses et, comme elles sont en pleine évolution, il est important de s'entourer de spécialistes", constate Eric Guichard. Première étape donc, avant de se lancer sur le marché : passer par un cabinet d'avocats spécialisés, pour négocier l'octroi de licences commerciales. Même par la suite, l'entourage constitue l'élément-clé de la réussite : "En Chine, le business repose sur le relationnel, insiste-t-il. Il faut avoir de bonnes relations avec les décideurs. S'agissant de Sumit Mobile Systems et de Linktone par exemple, qui ont pour clients de grandes sociétés d'Etat, il était indispensable qu'elles apparaissent comme des acteurs locaux. Leurs équipes dirigeantes sont composées de Chinois et d'Occidentaux qui sont presque tous biculturels. Le reste des équipes, en particulier les commerciaux, est essentiellement composé de Chinois."

AGENTS ET COMMISSIONS

Pour décrocher un contrat, faut-il, comme d'aucuns l'affirment, recourir aux pots-de-vin ? "Il est parfois nécessaire de verser une commission à un ‘agent', le plus souvent un ancien employé de l'entreprise d'Etat à laquelle nous soumettons une offre. Le montant de la commission dépasse rarement 5 % du total ", estime Eric Guichard, qui ne souhaite pas donner plus de détails. Ce n'est pas le plus mince écueil à affronter dans les négociations avec les partenaires locaux. "Les sociétés chinoises sont souvent en déficit managérial et, avec des fournisseurs, il est nécessaire de mettre en place des contrôles à chaque étape de la production, afin d'éviter de mauvaises surprises", soupire-t-il.

Surtout, ses interlocuteurs chinois se révèlent tortueux négociateurs : "Ils reviennent tout le temps sur leur parole, et remettent même parfois en question certains contrats." Pour s'assurer leurs services, mieux vaut ne pas les payer avant que la livraison ne soit effectuée, et leur fournir les garanties bancaires suffisantes. Essor du secteur privé aidant, les choses commencent cependant à évoluer, reconnaît Eric Guichard. Il en a récemment fait l'expérience : Sumit Mobile Systems se trouvait en concurrence avec une entreprise chinoise, possédée par "le fils du directeur général d'une filiale régionale d'un des grands opérateurs du pays". "Sur le papier, c'est cette dernière qui a emporté le contrat. Mais on a assisté à une levée de boucliers de la part des décideurs ‘officiels', au motif que la solution qu'on leur imposait était moins bonne techniquement", relate-t-il. Et de commenter : "Cette réaction est de bon augure pour les investisseurs étrangers."

Autre particularité du capitalisme à la chinoise : les entreprises étrangères subissent un contrôle spécifique, "beaucoup plus rigoureux" que les entreprises locales. Elles sont ainsi tenues, tous les mois, de fournir une déclaration fiscale. Pour remplir cette obligation, Eric Guichard a dû employer une comptable, mais reconnaît que le sacrifice est moindre : payée 1 000 yuans par mois (100 euros), cette dernière ne grève pas outre mesure le budget de sa société.

En tout et pour tout, Ineo China emploie cinq personnes à temps plein, épaulées par une poignée de consultants. Agés de 28 ans en moyenne, ils sont tous originaires des provinces voisines de Shanghaï, la comptable exceptée. " Les Shanghaïens se sont un peu reposés sur leurs lauriers, et mon expérience prouve que les gens venant de provinces moins privilégiées sont souvent plus dynamiques et travailleurs, se justifie Eric Guichard. Autre élément à charge : " Les natifs de Shanghaï ont tendance à parler entre eux le shanghaïen, ce qui est très pénible, à la fois pour les étrangers qui ne pratiquent que le mandarin, mais aussi pour leurs collègues venus des autres provinces. "

PAUVRETÉ EN RECUL

Les salaires à Shanghaï, réputés parmi les plus élevés du pays, oscillent entre 2 000 yuans par mois (sur 13 mois, soit 200 euros mensuels) pour le personnel administratif et 50 000 yuans (5 000 euros) pour les ingénieurs les plus qualifiés, les jeunes diplômés touchant en moyenne 5 000 yuans mensuels (500 euros). Quant aux ouvriers des usines en zone rurale, explique Eric Guichard, ils gagnent de 600 à 800 yuans par mois (60 à 80 euros). "Il ne faut pas regarder la Chine au travers d'un filtre occidental ", prévient-il. Selon lui, les ouvriers ne sont pas si mécontents de leur sort : "Il faut regarder d'où ils viennent ! Dans les campagnes, ils vivent dans des maisons sans chauffage, sans salle de bain ni toilettes, sur des sols de terre battue, n'ont ni emploi ni protection sociale. " Logés dans des "dortoirs salubres", nourris par l'usine, ils parviennent à épargner "jusqu'à la moitié de leur salaire" pour l'envoyer à leur famille. L'essor industriel de ces dernières années marque pour eux "un progrès indiscutable", insiste-t-il.

Et de poursuivre : "La pauvreté ne cesse de reculer en Chine, et je m'aventurerais à dire que les Chinois trouvent en grande majorité que leur gouvernement est compétent. C'est un pays qui revient de très loin." Rien ne sert, en tout cas, de parler législation du travail et verrouillage politique aux Shanghaïens aisés : "Leur discours est le suivant : ne pas gaspiller son temps et son énergie à des débats futiles, l'essentiel étant d'assurer la croissance du pays, et d'acheter au passage nouvelle voiture, nouvel appartement et téléphone mobile. " Eric Guichard souligne cependant l'apparition à Shanghaï d'un "phénomène relativement nouveau" : "A écouter les locaux, on s'aperçoit qu'est apparue une jalousie entre riches et pauvres."

Pour l'heure, Eric Guichard prédit à la Chine un avenir des plus "radieux". "Les Chinois sont un peuple travailleur, qui apprend très vite." Il en veut pour preuve ces industriels chinois, qui commencent à damer le pion aux Occidentaux installés au pays. "On assiste aujourd'hui au retour de membres de la diaspora, qui se rendent compte des opportunités économiques qu'offre la Chine. Ce sont des concurrents redoutables, car ils sont totalement biculturels." Mieux : ces industriels chinois sont en train de s'implanter en Occident. Depuis plusieurs années déjà, ils se sont lancés dans le rachat de PME américaines. Le phénomène est en train de gagner l'Europe et la France, relève Eric Guichard, en situation d'observateur privilégié de par son activité de consultant. Il cite ainsi l'exemple d'une "PME française d'environ 70 personnes, spécialisée dans le secteur électrique, et propriété d'un grand groupe. Ce dernier, qui peine à faire face à la concurrence chinoise, envisage de la céder à ses rivaux. L'opération est plus qu'alléchante pour ces entrepreneurs chinois qui acquièrent d'un seul coup la renommée d'une marque, son savoir-faire et un carnet d'adresses" .


Prouesses économiques et… peine de mort

29.01.04

La Chine est devenue en 2003 le deuxième consommateur mondial de pétrole brut derrière les Etats-Unis, détrônant ainsi le Japon de ce titre, selon l'Agence internationale de l'énergie. Si les chiffres de la croissance chinoise divergent quelque peu selon les sources, une chose est sûre : ce pays a connu en 2003 un véritable boom économique. Depuis 2002, la Chine est le premier récipiendaire d'investissements directs étrangers. Avec plus de 53 milliards de dollars, elle devance ainsi les Etats-Unis. Au chapitre des droits de l'homme, en revanche, la Chine affiche de plus tristes records.

Données générales :

Population : 1 288,7 millions d'habitants (49 villes ont plus d'un million d'habitants, les Chinois vivant en zone urbaine étaient environ 470 millions en 2001)

Superficie : 9 584 000 km2

Densité : 134 h/km2

La Chine, sixième puissance économique mondiale

En 2003, la Chine est la sixième puissance économique mondiale, en terme d'agrégat économique. Elle n'était qu'à la 13e place en 1993.

Pour les analystes du bureau d'études Goldman Sachs, la Chine pourrait devenir la deuxième économie mondiale en 2020 et même dépasser les Etats-Unis d'ici à 2041, si son taux de croissance reste supérieure à 5 %. Selon d'autres prévisions, la Chine pourrait égaler les Etats-Unis, à l'horizon de 2015.

- Selon l'OCDE, le taux de croissance du PIB chinois a atteint 8,5 % en 2003 (7,3 % en 2001, et 8 % en 2002). L'OCDE a réévalué la croissance du PIB en parité de pouvoir d'achat (PPA).

- Le Bureau national chinois des statistiques (BNS) a, quant à lui, annoncé, fin janvier 2004, que, selon ses propres estimations, la croissance avait été de 9,1 % en 2003, pour un PIB évalué à 11 669 milliards de yuans (1 139 milliards d'euros). Selon le BNS, la croissance a notamment été tirée par la hausse de la production industrielle, qui a atteint 17 % en 2003. Au total, le secteur primaire a crû de 2,5 %, le secondaire de 12,5 % et le tertiaire de 0,8 %. La croissance chinoise est aussi tirée par le développement d'infrastructures (autoroutes, ports, chemins de fer, aéroports, logements, zones industrielles, etc.)

- La moyenne de la croissance a été de 7,7 % entre 1997 et 2002.

- Le PIB par habitant a augmenté de 6 % par an en moyenne entre 1978 et 1995. En 2003, il se situe, selon le BNS, à 1 090 dollars (881 euros).

Production industrielle

La nature de la production industrielle est en pleine évolution. Spécialisée autrefois dans les produits bas de gamme, le textile et les jouets, la Chine a élargi ses champs de fabrication. Sa compétitivité s'est accrue dans les domaines des lecteurs DVD, des ordinateurs, des semi-conducteurs et des équipements de télécommunications, notamment.

La Chine est le premier producteur mondial de jouets (70 % de la production totale), de téléviseurs, d'aluminium et d'acier Elle est le troisième producteur mondial de cuivre.

La Chine fabrique 75 % des montres et horloges vendues dans le monde, 60 % des vélos, 55 % des téléphones, 50 % des appareils photo, 50 % des ordinateurs portables et des téléphones, 25 % des machines à laver, 20 % des réfrigérateurs.

Investissement et investissements directs étrangers (IDE)

- En 2002, la Chine est devenue la première destination pour les investissements directs à l'étranger (IDE), devant les Etats-Unis. Elle a attiré près de 53 milliards de dollars d'IDE. Mais ce chiffre doit être nuancé : les capitaux domestiques chinois s'expatrient, pour revenir ensuite sur le continent, en passant par les îles Vierges ou les îles Caïmans par exemple. Ce procédé, appelé "round tripping", permet de faire entrer les capitaux sous couverture étrangère et de bénéficier d'avantages fiscaux et douaniers. Aussi le dernier rapport de la Cnuced (Conférences des Nations unies sur le commerce et le développement) sur l'investissement dans le monde rétablit le montant des investissements étrangers à 40 milliards de dollars seulement.

- Avec un total cumulé de 300 milliards de dollars, la Chine est devenue en 2000 la première destination d'IDE parmi les pays du tiers-monde.

- 420 000 entreprises étrangères ont investi, en vingt ans, 450 milliards de dollars en Chine.

- 87 % des IDE sont aspirés par la zone côtière de la Chine.

- L'investissement domestique a augmenté de 24 % en 2002.

Le poids de la Chine dans le commerce mondial

- La Chine est la quatrième puissance commerciale mondiale, derrière les Etats-Unis, l'Allemagne et le Japon.

- Le poids de la Chine dans le commerce mondial a plus que doublé. Aujourd'hui ses exportations atteignent 4 % de l'ensemble et ses importations 3,5 %.

- En 2003, le commerce extérieur a dépassé les 600 milliards de dollars.

- Son excédent commercial avec les Etats-Unis est de 100 milliards en 2002 et devrait être de 120 milliards pour 2003. Mais déficit de 101 milliards avec le reste de la planète.

- Les réserves monétaires ont gonflé de plus de 100 milliards de dollars en 2003, pour atteindre la barre des 400 milliards de dollars de réserves de change.

- La Chine représentait 8 % des débouchés asiatiques en 2002.

Exportations

- En 2003, les cinq premiers clients de la Chine sont les Etats-Unis, le Japon, l'Allemagne, la Corée du Sud et la France.

- La Chine est le quatrième exportateur mondial.

- La moitié des exportations chinoises proviennent en réalité d'entreprises étrangères implantées en Chine.

- Depuis l'adhésion de la Chine à l'OMC et la disparition des barrières tarifaires, les importations chinoises aux Etats-Unis se sont développées massivement. Sur une trentaine de produits chinois concernés par les accords, les importations chinoises aux Etats-Unis sont passées de 9 % à 45 %. Les Etats-Unis craignent un taux de pénétration de 70 % dans les années à venir.

Importations

- En 2003, les cinq premiers fournisseurs de la Chine sont le Japon, les Etats-Unis, la Corée du Sud, Taïwan et l'Allemagne.

- La Chine est le sixième importateur mondial.

- La Chine s'approvisionne en pétrole africain notamment (Nigeria, Angola et Gabon). Les importations de pétrole de la Chine ont crû de 30 % en 2003.

- Textile : la Chine importe 80 % des machines textile fabriquées dans le monde. La disparition des quotas dans le domaine du textile, telle que prévue dans le cadre de l'OMC, va se traduire par une arrivée massive de la Chine sur les marchés étrangers.

Consommation, pouvoir d'achat et épargne

- Le revenu par habitant a progressé de 6 % par an entre 1978 et 1995. Il a doublé en dix ans. Il était égal à 3 500 dollars américains en 1999. A ce titre, la Chine appartient à la catégorie des pays à revenus moyens.

- La Chine est le premier consommateur mondial de zinc, de cuivre, d'étain, d'acier, d'inox et de minerai de fer. Elle est le deuxième consommateur d'aluminium et de plomb.

- Le taux d'épargne est très important, de l'ordre de 42 %.

- Réduction de la pauvreté : le nombre de Chinois très pauvres, vivant avec moins de 0,66 dollar par jour est passé de 260 millions en 1978 à 42 millions en 2002.

- Selon la Banque mondiale, le nombre de pauvres en Chine a diminué de 8 millions de 1987 à 1998.

Secteur privé

- En 2002, le secteur privé représentait un tiers du PIB contre 0 % en 1978. Il contribuait à hauteur de 25 % à la production industrielle et employait 11 % de la population active.

- Le nombre des entreprises privées a crû de 35,5 % par an durant les années 1990.

- Monnaie : depuis 1994, le yuan fluctue dans une fourchette de 8,276 à 8,28 par rapport au dollar, un niveau jugé largement sous-évalué. Les gouvernements, Etats-Unis en tête en raison de la baisse du dollar, ont tenté, sans succès jusqu'à présent, d'obtenir de la Chine qu'elle se "décolle" du dollar et qu'elle réévalue sa monnaie. Les produits chinois continuent ainsi de bénéficier d'un avantage compétitif important.

- Télécommunications : la Chine est le premier marché mondial de téléphone mobile avec 260 millions d'utilisateurs. Son marché a dépassé celui des Etats-Unis en 2001. Les opérateurs attirent près de 5 millions de nouveaux abonnés par mois.

- Grands projets : la construction du barrage des Trois-Gorges, le projet de gazoduc ouest-est, le projet de déviation des eaux du Yangtsé (pour irriguer les régions arides du Nord) participent à l'accélération de la croissance économique chinoise.

La Chine des droits de l'homme : autres records

Selon Amnesty International

- 1 060 personnes ont été exécutées en 2002 en Chine. Ce chiffre, ajoute Amnesty, "obtenu en recoupant uniquement des sources publiques, est probablement très inférieur à la réalité. Une étude récente, mentionnée par Andrew Nathan et Bruce Gilley et fondée sur des documents internes au Parti communiste chinois, laisse penser que la Chine exécute en fait environ 15 000 personnes chaque année".

- Nombre de personnes incarcérées dans des camps de rééducation par le travail : 310 000 au début de l'année 2001, selon les données les plus récentes (200 000 personnes en 1996, le chiffre ne cesse d'augmenter).

- Au moins 54 cyberdissidents ont été détenus ou emprisonnés pour avoir exprimé leur opinion sur Internet ou téléchargé des informations jugées sensibles. Un nombre indéterminé de personnes sont détenues pour avoir divulgué sur Internet des informations sur le SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère).

Selon Reporters sans frontières

- 48 cyberdissidents étaient emprisonnés au 1er janvier 2004. "La Chine reste de loin la plus grande prison du monde pour les internautes." La cyberpolice chinoise compte près de 30 000 fonctionnaires. Huang Qi, le webmaster du site www.6-4tianwang.com, est toujours détenu dans une prison de la province du Sichuan. Arrêté en juin 2000, il purge, dans des conditions extrêmement difficiles, une peine de cinq ans de prison pour avoir "tenté de renverser le pouvoir d'Etat. La Chine s'est dotée de technologies de pointe pour surveiller le Réseau et traquer les cyberdissidents, des technologies qui lui sont souvent fournies par des entreprises étrangères comme Cisco System."

- Au moins 11 journalistes étaient emprisonnés au 1er janvier 2003 (19 journalistes interpellés en 2002, deux journalistes agressés).


Sophie Kuno

La construction de l'économie socialiste de marché

26.01.04

En 1978, Deng Xiaoping lance la réforme des "Quatre Modernisations". En 2001, la Chine adhère à l'Organisation mondiale du commerce. Entre ces deux dates, le cheminement vers l'économie de marché, dans un cadre politique toujours socialiste, n'a pas été linéaire. Il n'est d'ailleurs pas terminé.

A la mort de Mao Zedong en 1976, le fonctionnement de l'économie chinoise repose sur les principes classiques d'un système communiste. Planifiée, autarcique et collectivisée, la Chine est un pays pauvre, qui connaît un écart de richesses important avec les économies occidentales développées. Conscients de leur retard et des bilans peu concluants de la planification économique, les nouveaux dirigeants communistes lancent, à partir de 1978, une ambitieuse politique de modernisation. L'édification de l'"économie socialiste de marché" est issue de leur volonté de hisser la Chine au rang des plus grandes puissances économiques mondiales.

Si cette politique d'ouverture est marqué par l'abandon progressif de la primauté de l'idéologie, les cadres politiques du communisme sont sévèrement maintenus. Le concept d'"économie socialiste de marché", dont les termes même révèlent le paradoxe, illustre une double réalité : d'une part, la permanence en Chine d'un système politique rigide, qui refuse toute concession vers la démocratisation et, d'autre part, la volonté de construire une économie compétitive et toujours plus libéralisée, en rupture totale avec les codes passés.

1978 : Deng Xiaoping et la réforme des Quatre Modernisations

La réforme dite des Quatre Modernisations (agriculture, industrie, défense, science et techniques) avait été ébauchée dès 1975 par Zhou Enlai (alors premier ministre de Mao), lors de la 4e Assemblée nationale populaire. Son lancement effectif est cependant le fait de Deng Xiaoping (à la tête du Parti communiste chinois de 1978 à 1997). Dès son accession au pouvoir, il fixe deux objectifs : consolider l'assise du parti (PCC) et hisser son pays au rang des grandes puissances mondiales. Pour Deng, "peu importe qu'un chat soit blanc ou gris pourvu qu'il attrape la souris". "Il est glorieux de s'enrichir" : tel est le slogan officiel de sa politique pragmatique. La réforme implique donc la réhabilitation de la notion de profit, une disparition progressive de la planification de l'économie et une volonté affichée de moderniser le pays. Elle concerne surtout, de 1978 à 1984, l'agriculture.

Le "système de responsabilité" paysan

La décollectivisation des terres et la redistribution de lots sur la base de l'unité familiale s'organisent en 1978. Les communes populaires disparaissent. Désormais, si le paysan n'est pas, à proprement parler, propriétaire de la terre, il en a toutefois la jouissance durant quinze ans. Les autorités mettent en place un "système de responsabilité", qui permet au paysan d'être rémunéré pour sa production. Les paysans sont libres de choisir leurs cultures et les quantités ne sont plus soumises à quota. Un petit marché libre se développe. A partir de 1982, le "système de responsabilité" au niveau des familles est généralisé dans les villages. La libéralisation de la plupart des produits agricoles est autorisée, signifiant la fin de l'achat planifié par l'Etat. Le niveau de vie de la population rurale s'améliore sensiblement.

Début de privatisation de l'économie

La constitution d'entreprises privées est légalisée pour l'industrie légère et les services. La création de sociétés mixtes avec des capitaux étrangers est désormais possible. Deng Xiaoping lance la réforme dite de la "porte ouverte", qui ouvre la Chine vers l'extérieur. Les investissements étrangers sont désormais souhaités et leur accueil est concentré vers un ensemble de zones ouvertes au commerce extérieur. Cinq zones économiques spéciales (ZES) sont destinées aux entreprises étrangères à partir de 1979 (dont les villes de Canton et Shanghaï ainsi que la zone de Shenzhen, près de Hongkong), ainsi que des zones franches. Ces ZES constituent des laboratoires expérimentaux pour la Chine, lui permettant de s'ouvrir progressivement aux techniques du commerce extérieur.

Généralisation de la réforme à partir de 1984

Le troisième plénum du 12e comité central décide, en 1984, l'extension de la réforme à l'ensemble de l'économie chinoise. Elle se traduit par : une volonté de décentralisation, à travers le transfert de deux tiers des postes administratifs à Pékin vers les provinces ; le début de la réforme des entreprises d'Etat, dans un souci d'accroissement de leur autonomie de gestion ; l'abandon total de la livraison à l'Etat de produits agricoles selon des quotas.

Quatorze nouvelles villes côtières sont déclarées "ouvertes" en avril 1984. Elles peuvent commercer avec l'étranger et bénéficient d'une liberté plus grande en matière fiscale et douanière, afin d'attirer des techniques et des capitaux étrangers. En 1987, le "système de responsabilité" est étendu au secteur industriel. A la même date, le terme d'"entreprise privée" est reconnu officiellement pour la première fois.

En mai 1985, les prix de 1 800 produits sont libérés.

1989-1991 : ralentissement des réformes de modernisation

Une période d'inflation très forte et de troubles politiques intenses provoque un arrêt momentané des réformes économiques. Les factions conservatrices du PCC l'emportent provisoirement, après les évènements du printemps de Pékin et les émeutes de Tiananmen, en juin 1989.

Cinq mois plus tard, lors du 5e plénum du comité central, les factions conservatrices réussissent à infléchir les orientations politiques vers un retour à la planification. Elles cherchent à imposer la restauration du contrôle des prix, critiquent le développement du secteur non étatique et le développement du marché. Des projets de renationalisation de la terre et de collectivisation rurale sont ébauchés. Mais la victoire des conservateurs est de courte durée : Deng Xiaoping reprend rapidement en main les réformes de modernisation.

L'officialisation du concept de "socialisme de marché"

En mars-avril 1992, Deng Xiaoping impose à l'Assemblée nationale l'abolition des mesures économiques de rétorsion, prises au lendemain des émeutes des Tiananmen. Le 14e congrès du PCC marque l'accélération des réformes de modernisation et d'ouverture : la priorité est recentrée sur le développement du secteur public ; il est décidé d'accentuer encore davantage la restructuration des entreprises d'Etat, alors qu'est enclenchée la privatisation des petites entreprises d'Etat. Les autorités chinoises ne souhaitent pas vendre les entreprises d'Etat, mais agissent selon le précepte : "garder les grandes, laisser partir les petites" ; les entreprises doivent s'adapter aux règles d'une économie de marché ; mise en place d'un marché national unifié, permettant de lier marchés urbains et marchés ruraux ; la notion d'"économie de marché socialiste" est adoptée et, en mars-avril 1993, est inscrite dans le préambule de la Constitution.

Zhu Rongji lance une réorganisation du système bancaire. De 1992 à 1995, il s'empare du contrôle de la Banque centrale et se charge de lui donner un rôle majeur face aux banques commerciales. Il crée par ailleurs un comité de politique monétaire, nommé pour six ans par le gouvernement, qui seul détient les clés de la politique de la Banque centrale.

1997 : accélération de la réforme des entreprises d'Etat

Au 15e congrès du Parti de 1997, Zhu Rongji fait de la restructuration des entreprises d'Etat dans le secteur industriel le pivot de sa réforme. Il en donne une nouvelle définition, qui inclut les sociétés anonymes conjointes et l'actionnariat avec des investisseurs privés. La réforme de Zhu Rongji implique la privatisation des logements et la mise en place d'un régime d'assurances chômage et de retraites. Ceux-ci étaient jusqu'alors pris en charge par les entreprises d'Etat.

Ce mouvement de restructuration entraîne aussi la disparition d'institutions ministérielles, dont le nombre passe de 29 à 40, et une réduction de moitié du corps des fonctionnaires, qui de huit millions passent à quatre millions. Zhu Rongji, premier ministre de mars 1998 à mars 2003, annonce sa volonté de remettre à flot en trois ans les entreprises d'Etat déficitaires. En 1997-1998, la Chine échappe à la crise asiatique, notamment en raison de l'inconvertibilité de sa monnaie, le yuan (aussi appelé renminbi). Cette inconvertibilité, signe d'une économie encore fermée et imparfaitement mondialisée, confirme la Chine dans sa décision de conserver une monnaie sous-évaluée (au grand dam des Etats-Unis, qui souffrent de la compétitivité des produits chinois).

En 1999, un amendement de la Constitution définit le secteur privé en tant que "composante importante" de l'économie chinoise.

2001 : entrée de la Chine à l'OMC

La Chine devient le 143e membre de l'Organisation mondiale du commerce en décembre 2001, après quatorze années de négociations. Cette adhésion - point d'orgue de la politique d'ouverture et de modernisation entamée en 1978 -, marque une véritable étape dans l'évolution de l'économie chinoise. La disparition progressive des barrières tarifaires et douanières permettra une pénétration économique étrangère accrue. Par cet accord, la Chine tourne définitivement le dos au passé et accepte une libéralisation de son économie.

16e congrès du PCC

Les entrepreneurs privés sont autorisés à devenir membres du PCC, à l'issue du 16e congrès de ce parti, en novembre 2002. En mars 2003, Wen Jiabao succède à Zhu Ronji au poste de premier ministre.


Sophie Kuno

La Chine et l'OMC

26.01.04

Après quinze années de difficiles négociations, la Chine a rejoint l'Organisation mondiale du commerce, en décembre 2001. Ce processus, facilité par les accords commerciaux signés avec les Etats-Unis, en novembre 1999, et avec l'Union européenne, en mai 2000, officialise l'acceptation par la Chine des règles du marché, par étapes en fonction des différents secteurs économiques.

Depuis l'adhésion de la Chine à l'OMC, le 11 décembre 2001, toute personne physique ou entreprise étrangère a théoriquement le droit de commercer en Chine, dans les mêmes conditions que les personnes physiques ou entreprises chinoises.

La Chine s'est engagée à :

- Réduire progressivement ses barrières tarifaires. La baisse des droits de douane pour les produits industriels d'importation devrait atteindre 8,9% en 2010. Différents paliers seront franchis, selon un calendrier échelonné.

- Faire tomber toutes les barrières non tarifaires. Tous les quotas et les licences d'importations devraient donc disparaître.

- Ouvrir le secteur des services aux investissements directs étrangers (IDE).

- Appliquer l'accord sur la propriété intellectuelle de l'OMC (ADPIC), concernant les brevets, droits d'auteurs et marques.

Agriculture et agroalimentaire :

- Réduction des mesures protectionnistes, mais la Chine exige de préserver sa population agricole.

- Limitation des subventions agricoles chinoises à 8,5 % de la valeur de cette production.

- Poursuite des quotas pour le blé, le maïs, le riz, le coton et l'huile de soja notamment, avec toutefois une baisse des tarifs minimaux pour ces produits.

Assurances :

- Les compagnies étrangères ne proposant pas d'assurance-vie peuvent créer des sociétés mixtes, dont la part peut atteindre 51% du capital. Depuis 2004, elles sont autorisées à créer des succursales qu'elles peuvent détenir entièrement.

- En ce qui concerne les assurances-vie, les étrangers peuvent créer des sociétés mixtes, mais leur part dans le capital ne peut dépasser 50% du capital.

Automobile :

- Les droits de douane, supérieurs à 80%, doivent tomber à 25% au milieu de 2006.

- Les quotas à l'exportation doivent disparaître totalement.

- Produits industriels : après une période de transition, les tarifs douaniers sur ces biens doivent être réduits à 8,9%

- Pour les semi-conducteurs, les équipement de télécommunication, les ordinateurs et les produits de technologie de l'information, les tarifs devraient être réduits à zéro.

Distribution :

- La règle qui fixait la superficie des hypermarchés à 20 000 m2 maximum est levée.

- Les limites quant au nombre de magasins détenus par une enseigne sont abolies.

Secteur bancaire :

- Les établissements financiers sont autorisés à effectuer des opérations en devises. Depuis 2004, ils peuvent fournir des services aux entreprises chinoises en monnaie locale. En 2006, leurs prestations de services pourront s'étendre à tous les Chinois.

Télécommunications :

- Les fournisseurs étrangers ont le droit de créer des coentreprises, dont ils peuvent détenir 35% des capitaux. Ce pourcentage est porté à 39% en 2004.

Textile :

- Disparition progressive des quotas d'importation.

- Dans l'accord bilatéral sino-américain en 1999, les Etats-Unis ont accordé à la Chine la libéralisation d'une trentaine de produits. Or, en 2001, les importations chinoises sur le marché américain des produits concernés ont crû de manière exponentielle. Craignant une pénétration de leur marché de l'ordre de 70% pour ces produits, les Etats-Unis ont demandé le retour à un quota d'exportation de l'ordre de 7,5%.

- Un mécanisme de sauvegarde est en effet maintenu jusqu'à la fin de 2008 pour freiner les importations en cas de désorganisation du marché causée par des exportations chinoises de produits textiles. Si un pays constate une trop forte augmentation de ses importations à l'issue de la première année de la libéralisation, il a la possibilité de demander de limiter la hausse l'année suivante à 7,5%.

Bilan mitigé

La Chine avance certes vers une libéralisation toujours plus grande de son économie. Mais, si elle a effectivement baissé ses droits de douane, elle a installé des barrières non tarifaires pour préserver son marché. L'adhésion de la Chine a surtout permis aux autorités chinoises de légitimer les réformes économiques qu'elle avait entreprises.

Les craintes des pays membres de l'OMC, lors des négociations précédant l'adhésion, concernaient aussi le champ politique. Les discussions achoppaient notamment sur le non-respect des droits de l'homme. Dans ce domaine, l'entrée de la Chine à l'OMC n'a rien changé, comme l'ont montré les nombreuses arrestations d'internautes chinois militant en faveur de la démocratie. Il est donc difficile de considérer l'entrée de la Chine dans le club des grandes puissances économiques comme une victoire dans le domaine démocratique.

Enfin, l'adhésion de la Chine à l'OMC et la bonne santé économique ne doivent pas dissimuler les graves problèmes structurels auxquels la Chine se trouve confrontée. Le dégraissage des entreprises d'Etat, notamment, provoque un chômage massif.


Frédéric Bobin

La douloureuse recomposition du monde ouvrier

26.01.04 | 10h31

La question de la stabilité sociale est au cœur des équilibres domestiques de la Chine de la "réforme". Cette question complexe renvoie à un monde ouvrier en pleine recomposition : les anciens ouvriers "historiques" des entreprises d'Etat sont licenciés, tandis que des millions de ruraux émigrés acceptent de rudes conditions de travail dans les nouvelles usines.

 

Deux processus simultanés sont à l'œuvre : la déchéance de la classe ouvrière historique, pilier de l'ancien régime maoïste, aujourd'hui sacrifiée par la conversion à l'économie de marché ; et la prolétarisation des masses de paysans s'exilant dans les villes pour fuir leurs campagnes en crise. La classe ouvrière, qui a certes toujours été segmentée, voit cohabiter ces deux groupes aux intérêts distincts, voire divergents, dans un contexte général de flexibilité du marché du travail où le groupe patronal - privé ou public - s'enchâsse de plus en plus dans les bureaucraties locales. Cette mutation est source de tensions sociales récurrentes qui, si elles n'ont pas encore débouché sur un mouvement protestataire d'ampleur, exercent néanmoins une pression sur le gouvernement central. Celui-ci doit se livrer dans l'urgence à de multiples arbitrages.

Dans l'immédiat, la première évolution - le sacrifice du groupe ouvrier "historique" - est celle qui cause le plus de tracas au régime de Pékin. Les anciens "hommes de fer" sont en effet ébranlés par la mutation identitaire d'un parti liquidant chaque jour davantage ses références prolétaires pour s'adosser aux nouvelles couches "modernistes" que sont les classes moyennes et les entrepreneurs. Un tel changement de pied plonge les anciens héros de la mythologie maoïste dans l'aigreur et l'amertume, parfois la révolte, comme l'ont illustré en mars 2002 les poussées de fièvre de Daqing et Liaoyang (nord-est mandchou) ; elles se sont soldées par la répression d'un embryon de syndicalisme libre. Un rapport de l'Académie des sciences sociales sur la nouvelle stratification sociale en Chine (décembre 2001) l'admet sans fard : "Le sentiment d'une dégradation de leur statut, de l'injustice sociale, de la privation et de l'aliénation se renforce chez les ouvriers. Ils sont de plus en plus insatisfaits de la société, du gouvernement et des fonctionnaires. Leur envie de changer le système actuel s'accroît".

ATTAQUES CONTRE LE "BOL DE RIZ EN FER"

Ce groupe ouvrier est aujourd'hui frappé par la disgrâce, victime de la réforme des entreprises publiques et, au-delà, de la réhabilitation de la culture du profit. Ce processus de déclassement a connu deux étapes. A partir de 1992, quand Deng Xiaoping "relance" la réforme économique après la glaciation idéologique post-Tiananmen (1989), le secteur d'Etat fait l'expérience de nouvelles pratiques de management, censées doper la productivité du travail. Les directions d'entreprise commencent à généraliser la formule des contrats de travail, se substituant à l'emploi à vie ; elles jouissent d'une grande latitude pour fixer les revenus.

Puis, à partir du milieu des années 1990, on passe à la vitesse supérieure. La réforme du management devient refonte de la structure. L'attaque déjà amorcée contre le "bol de riz en fer" - sécurité de l'emploi et privilèges sociaux associés (écoles, logement, assurance, retraites…) - se radicalise. La consigne est à l'allégement du "fardeau social". Dégraissages, banqueroutes, voire privatisations sauvages alimentent la déferlante d'un chômage urbain peu - ou pas - indemnisé. L'évaluation de ce dernier est un casse-tête permanent pour les chercheurs tant les statistiques officielles sont incohérentes. Selon le ministère du travail, le taux de chômage (urbain) est de 4,1 %. Or ce chiffrage est fantaisiste car il n'intègre pas les xiagang (littéralement "descendus du poste"), c'est-à-dire les victimes des licenciements dans les entreprises d'Etat.

Selon les calculs du sociologue Jean-Louis Rocca, chercheur au CERI (Centre d'études et de recherches internationales de Sciences-Po, Paris), le véritable taux de chômage urbain se situerait plutôt autour de 15-17 %, avec des pointes à 20 %, 30 %, voire 50 %, dans les friches industrielles du Nord-Est, la région la plus touchée par la restructuration du secteur d'Etat. Ce nouveau chômage est source de paupérisation de pans entiers de la société alors que les dispositifs de protection sociale, censés se substituer à la défunte danwei (unité de travail), restent embryonnaires.

Mais il ne suffira pas aux dirigeants de Pékin d'attendre l'extinction historique de cette caste d'"hommes de fer" - l'âge de la retraite aidant - pour pacifier le monde du travail. Car une nouvelle génération ouvrière émerge qui pose des défis inédits. Surgie des campagnes minées par le déclin de l'économie agricole, ces contingents de ruraux prolétarisés éclipsent aujourd'hui les "hommes de fer" dans les entreprises d'Etat et peuplent en masse les autres catégories de firmes : entreprises "collectives" (capital local mixte), privées ou sino-étrangères. Là, la question est celle de l'exploitation du travail à la Dickens ou à la Zola plus que celle de la survie d'une aristocratie déchue.

AU MOINS 100 MILLIONS DE "MINGONG" PROLÉTARISÉS

Sous-payés ou payés en retard, mal traités dans des usines-caserne, ces néo-ouvriers sont soumis à l'arbitraire permanent et aux accidents du travail. Contrairement aux "hommes de fer", ils ne sont pas issus des entrailles du système communiste et ils ne disposent donc que de faibles relais dans l'appareil. Ils sont en outre dépourvus de conscience de classe - contrairement aux ouvriers "historiques" -, car ils s'identifient avant tout comme "originaire de telle région ou district". De surcroît, la concurrence, qui est aiguë aux guichets d'embauche, les pousse plutôt à la docilité bien que des révoltes peuvent éclater sporadiquement, notamment sur la question des salaires non versés par des patrons peu scrupuleux.

On évalue ces ruraux émigrés (mingong) à environ 100 millions, auxquels il faudrait ajouter les migrants potentiels que sont les 150 millions de ruraux en état de sureffectif dans l'agriculture. Fruit de la misère des campagne, les mingong sont aussi de redistributeurs de richesse - réalité trop souvent occultée par certains analystes de la Chine. Car l'argent gagné dans les ateliers ou les chantiers des villes repart pour partie dans les villages d'origine où il maintient à flot les familles. Un tiers, voire la moitié, des revenus des migrants sont ainsi renvoyés à domicile, jouant de facto un rôle de péréquation sociale auquel l'Etat a renoncé. De ce point de vue, l'exode rural en Chine, loin d'alimenter l'instabilité, est plutôt un facteur de stabilisation de la société chinoise.

C'est du reste pour cette raison que le gouvernement chinois l'encourage en lui donnant toutes les formes légales via une réforme du hukou (certificat de résidence) qui devrait améliorer l'insertion dans le tissu urbain de ces "citoyens de seconde zone" jusque-là en proie à toutes les discriminations. A l'heure de la révolution urbaine chinoise, cette normalisation du statut administratif des migrants s'impose. Selon un étude officielle, le taux d'urbanisation de la Chine va grimper de 36 % aujourd'hui à 50 % en 2020, puis 70 % en 2050. Cela signifie que 10 à 12 millions de ruraux vont s'urbaniser chaque année, c'est-à-dire l'équivalent de la population de Pékin. De quoi rendre le monde ouvrier chinois méconnaissable.


Frédéric Bobin

Le péril écologique chinois

26.01.04

A l'heure où la Chine se mondialise, s'urbanise et s'industrialise sur une grande échelle, la communauté internationale porte une attention de plus en plus sourcilleuse à l'évolution de l'état de son environnement.

 

Vu son échelle, la Chine est désormais dotée de la redoutable capacité d' "exporter" ses fléaux écologiques, au premier rang desquels la piètre qualité de son air. Les dirigeants chinois sont pleinement conscients de leur responsabilité en la matière, comme en témoigne leur approbation du protocole de Kyoto. Mais l'aptitude du gouvernement central à s'imposer dans l'enchevêtrement d'intérêts - sociaux, industriels, agricoles, municipaux - qui se nourrissent du productivisme ambiant est une autre affaire. Colossale, la tâche se heurte à de multiple contradictions. "La situation de l'environnement, d'une manière générale, n'incite guère à l'optimisme ", admettait lui-même un vice-ministre de l'environnement.

C'est peu dire en effet que cet environnement est fragile dans l'empire du Milieu. La Chine, dont les montagnes et les déserts occupent les deux tiers de la superficie, souffre dès le départ d'une relation tendue entre population et ressources, que la planification des naissances n'a que partiellement soulagée. La moitié de la population chinoise (1,3 milliard d'habitants) se concentre sur un dixième seulement du territoire national. Dans ce contexte, l'industrialisation d'inspiration stalinienne engagée après 1949, puis la " réforme économique " engagée à partir des années 1980, qui a libéré - dans un grand désordre - de formidables énergies, ont infligé des torts irréparables à la nature chinoise.

LES OUTRAGES FAITS AU SOL, A L'AIR ET A L'EAU

Au premier rang des dégâts figure une dégradation continue de la qualité des sols. Le surpâturage lié à l'explosion du cheptel ovin (surtout dans le Nord), la déforestation (la surface de forêts diminue à raison de 1% par an), la pollution causée par l'usage excessif de fertilisants ou de pesticides ou par l'abandon de déchets plastiques, les pluies acides (affectant un quart du territoire) ou la salinisation (10%) ne cessent d'outrager la terre de Chine. Les deux cinquièmes du sol chinois - soit les deux tiers de la couverture herbeuse - souffrent d'érosion. Dans un contexte de réchauffement climatique et de sécheresse , il en résulte une aggravation de la désertification du Nord du pays (au rythme de 2.500 km2 par an) dont l'un des effets est la fréquence des vents de sable brouillant le ciel de Pékin.

L'accès à une eau de qualité pose un problème non moins préoccupant. La ressource est rare : le volume d'eau disponible par habitant en Chine (1 760 mètres cubes) est le quart de la moyenne mondiale. Sur les 640 plus grandes villes chinoises, 300 souffrent de pénurie. Le handicap est historique mais il a été aggravé par le gaspillage, rendu possible par la quasi-gratuité du bien, et par la pollution des cours d'eau. Près de 90% des rivières ou fleuves traversant les agglomérations urbaines sont pollués. Le traitement des eaux n'en est qu'à ses balbutiements.

Troisième front où s'accumulent les dommages : l'air. Seize des villes les plus polluées du monde sont chinoises. La ville la plus polluée de Chine, Taiyuan, capitale de la province du Shanxi - important bassin de mines de charbon - enregistre un niveau de TSP (total suspended particules) huit fois supérieur au standard établi par l'Organisation mondiale de la santé (OMS). La Chine est aujourd'hui le deuxième émetteur de gaz carbonique au monde, derrière les Etats-Unis. Au prix de fermetures d'usines polluantes et de mines de charbon, un léger progrès a été accompli ces dernières années et, selon certains experts, les émissions de gaz à effet de serre auraient diminué en Chine.

LOURDE FACTURE

Ces analyses sont contestées en raison des doutes entourant la fiabilité des statistiques officielles chinoises. Si les politiques visant à réduire la part hégémonique du charbon (75%) dans le bilan énergétique commencent à porter leurs fruits - le gaz naturel est voué à s'y substituer pour le chauffage urbain -, il reste que l'explosion du parc automobile risque d'hypothéquer ces acquis : les ventes de véhicules ont explosé de 70% sur les trois premiers trimestres de 2003.

La facture de toutes ces nuisances écologiques est très lourde. En termes de santé publique, la société paie un lourd tribut. Selon la Banque mondiale, 187 000 décès - soit 7% des décès en milieu urbain - pourraient être évités chaque année si les normes de pollution étaient respectées. La mauvaise qualité de l'air serait à l'origine de 346 000 hospitalisations par an (bronchites, troubles respiratoires, etc.). La dégradation de la qualité de l'eau est d'autre part responsable de la résurgence de la dysenterie en milieu rural à partir de 1994. Au total, la Banque mondiale estime que l'impact de la double pollution de l'eau et de l'air coûte à la société entre 3,5% et 8% du PIB.

Il serait injuste de ne pas reconnaître les efforts réalisés par le gouvernement chinois. L'amélioration de l' "efficacité énergétique" (rapport entre consommation d'énergie et PIB) illustre cette prise de conscience au plus haut niveau. Mais suffira-t-elle à conjurer le péril qui se profile avec l'accélération de l'urbanisation en cours ? Depuis 1980, le taux d'urbanisation est passé de 19 à 30%, ce qui correspond à 100 millions de nouveaux habitants pour les villes. Fruit d'une politique délibérée visant à trouver une issue à la crise de l'économie rurale, ce taux devrait probablement bondir à 45% en 2010. La Chine rurale est vouée à se couvrir d'un tissu de bourgs industriels.

Face à une telle perspective, un rapport du Programme des nations unies pour le développement (PNUD) publié au printemps 2002 envisage deux types de scénario. Le premier est le "chemin de la réforme verte", qui verrait la Chine triompher du danger grâce à la mobilisation conjuguée d'une bonne gouvernance et d'une société civile éclairée. Le deuxième est celui du "chemin périlleux", scénario sombre où l'incapacité de faire prévaloir le bien public sur les intérêts acquis approfondit la dégradation de l'environnement en cours et, au-delà, exacerbe les fractures régionales et les tensions sociales.

Au train où vont les choses, la question de l'environnement en Chine ne se réduit plus à un simple débat technique sur la pollution : elle cristallise des enjeux foncièrement politiques.


Frédéric Bobin

La Chine dans la mondialisation : une souveraineté contrariée

28.01.04

Après des années d'autarcie maoïste, la Chine serait devenue, pour certains, le grand prédateur d'une mondialisation tournant à son avantage. Mais le décollage économique de la Chine se paye d'une dépendance accrue à l'égard de l'étranger en général, et des Etats-Unis en particulier. Une vulnérabilité stratégique, dont Pékin voudrait se sortir.

Tout est affaire d'angle de vision. Vue d'Europe et des Etats-Unis, le "China bashing" (invasion des produits "made in China" dans les supermarchés occidentaux ; accélération des délocalisations d'unités industrielles vers l'Empire du milieu) a sa logique. Mais vu de Chine, la perspective est différente. Car la mondialisation ne joue pas à sens unique. Il y a la question sociale avec ses cohortes d'ouvriers chinois licenciés des entreprises d'Etat restructurées ou des paysans migrants (mingong) contraints de s'exiler en ville pour fuir leurs campagnes en crise. Cette Chine-là aussi souffre de la globalisation mais sa voix reste silencieuse, régime autoritaire oblige. Il y a aussi une autre question, celle-là chère au régime : les implications stratégiques de cette insertion de la Chine dans l'économie internationale. On découvre alors que la mondialisation, que l'on croyait "vertueuse" pour la Chine, pourrait devenir fort "vicieuse". Car elle se paye au prix fort d'un accroissement de sa dépendance à l'égard des flux extérieurs. Pour un pays traditionnellement si chatouilleux sur le patriotisme, c'est très fâcheux.

On ne devient pas impunément une puissance commerciale. Marginale au début des années 1980, la Chine pèse aujourd'hui autour de 5% du commerce mondial, une part vouée à augmenter inexorablement. Mais ces 620 milliards de dollars de flux commerciaux qui relient la Chine au monde sont autant une contrainte qu'un relais d'influence. On fait grand cas des exportations chinoises. Elles progressent certes deux fois plus vite que la moyenne du commerce mondial. A ce rythme, elles représenteront 10% des exportations mondiales en 2020. Mais lorsque l'on décortique dans le détail la composition de ces exportations, la Chine a de quoi se faire quelques soucis. Car s'il s'agit bel et bien de produits "made in China", il ne s'agit pas nécessairement de produits "made by China". Le fait qu'un produit sorte de l'atelier chinois ne signifie pas qu'il ait été conçu par des Chinois. En réalité, la moitié de ces exportations sont dues à des investissements étrangers.

Depuis vingt ans, 465 000 entreprises étrangères ou sino-étrangères (dont la majorité sont issues de Hongkong et de Taïwan) ont investi un stock d'environ 500 milliards de dollars de capitaux. Dans leur grande majorité, elles utilisent l'atelier chinois pour y assembler - à partir de composants importés - des produits à faible valeur ajoutée voués à l'exportation. Même quand ces exportations montent en gamme technologique - informatique, télécommunications -, l'activité d'assemblage qui s'exerce localement reste à faible valeur ajoutée.

BILAN DÉCEVANT DE LA DIFFUSION TECHNOLOGIQUE

L'insertion de la Chine dans la sous-traitance internationale a été la recette de son décollage économique. Mais elle l'enchaîne simultanément dans les rets d'une dépendance extérieure, en particulier à l'égard des Etats-Unis. Car le marché américain occupe une place excessive (environ le quart) dans les exportations "chinoises". Les lobbies américains s'en plaignent. Les stratèges du Pentagone ont en fait tout lieu de s'en féliciter : la croissance chinoise trouve en partie sa source aux Etats-Unis. C'est un précieux capital géopolitique. Les Chinois s'en alarment, qui cherchent à diversifier la géographie de leur débouchés. Outre l'Europe, ils prospectent agressivement la Russie, l'Asie, le Moyen-Orient, l'Afrique.

Si on remonte en amont du processus, on retrouve encore les Etats-Unis. La logique de la sous-traitance est implacable. Elle impose à la Chine des importations massives de biens technologiques - les fameux composants - en provenance du Japon ou des Etats-Unis. La controverse sur l'excédent commercial que la Chine enregistre aux dépens des Etats-Unis est bruyante, assourdissante, mais elle occulte une autre question, sûrement plus fondamentale : la Chine souffre d'un deficit commercial à l'égard des Etats-Unis - et d'autres pays - sur les biens de haute technologie. Car la Chine n'est pas - encore - une puissance technologique.

Plus grave : le bilan de la diffusion technologique des investissements étrangers sur le reste de l'économie est décevant. Le retour des étudiants chinois de la Silicon Valley ou du MIT changera peut-être, à terme, la donne. On en est encore loin. La question est politique : il faudra hâter le déverrouillage des tutelles pour permettre la libre respiration des jeunes talents sur le retour.

En attendant, l' "atelier chinois" fonctionne aujourd'hui comme une simple séquence d'un flux global que Pékin ne maîtrise pas. Cet atelier est comme "déterritorialisé", faiblement "autochtonisé" - à l'exception de sa force de travail - comme étranger au corps économique chinois. Il permet certes d'encaisser des devises et de générer des points de croissance. Mais son coût, en termes de souveraineté économique aliénée, est lourd. Il s'allégera le jour où la Chine-atelier deviendra la Chine-laboratoire. Le jour où la Chine créera, innovera, au lieu de copier à grande échelle. Vieille histoire...

TROUVER DES PARADES

Il ne faut plus aujourd'hui être obsédé par les exportations chinoises. Elles ne disent qu'une partie de l'histoire en train de se jouer sous nos yeux. Il faut, en revanche, s'intéresser davantage aux importations chinoises. Il n'y a pas que les biens technologiques. Il y aussi l'énergie et les matières premières. La récente " surchauffe " de l'économie chinoise a agité les marchés internationaux des matières premières. Boulimique, la Chine consomme aujourd'hui 36% de l'acier, 54,7% du ciment et 30,4% du charbon produits dans le monde. Comme elle ne peut pas tout produire, elle importe et fait flamber les cours, devenant du coup un facteur inflationniste alors qu'on lui reprochait jusqu'à présent de nourrir la déflation. L'atelier chinois et l'économie urbaine en expansion - boom immobilier, explosion du parc automobile - sont devenus si gourmands que les approvisionnements viennent parfois à manquer, provoquant des pénuries locales. Dans les provinces du Sud-Est, où se concentrent les investissements étrangers, les coupures d'électricité sont fréquentes depuis l'été 2003.

Pékin se trouve ainsi aspiré dans une logique importatrice dont l'impact géopolitique est énorme. Le domaine le plus sensible est évidemment celui du pétrole. La Chine vient de ravir au Japon le titre de deuxième consommateur mondial de pétrole, derrière les Etats-Unis. Elle consomme aujourd'hui 7,1% du pétrole mondial. D'ici à 2025, ses besoins doubleront, passant de 5,4 millions de barils par jour à 10,9. Ses champs pétrolifères nationaux ne pouvant suivre la courbe, elle est condamnée aux approvisionnements étrangers. Depuis 1993, la Chine avait déjà cessé d'être autosuffisante pour devenir importatrice nette de pétrole. Elle importe aujourd'hui 35% de ses besoins. Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), ce degré de dépendance devrait se hisser à 84% en 2030.

Cette perspective donne des frayeurs aux dirigeants et aux stratèges pékinois, qui découvrent la vulnérabilié stratégique induite par leur croissance galopante. Leur obsession est de trouver une alternative aux circuits maritimes reliant le Moyen-Orient, qui concentre plus de la moitié des approvisionnements chinois, à la façade orientale de l'empire du Milieu- car le parcours est contrôlé par l'US Navy. L'affaire est très sérieuse pour Pékin car un conflit avec les Etats-Unis, autour de Taïwan par exemple, pourrait saper l'alimentation de sa croissance. Ouvrir des passages continentaux par l'Asie centrale a longtemps été considéré comme une parade mais l'intervention de Washington en Afghanistan, assortie d'un renforcement de sa présence dans certaines République de la CEI (Géorgie), a contrecarré ce plan. Pékin planche sur d'autres expédients : jouer davantage la carte russe, prendre des positions sur des gisements étrangers pour mieux contrôler les prix, constituer une réserve, réorienter sa consommation sur le gaz naturel (le Xinjiang a des ressources), développer l'hydraulique (barrages de Trois Gorges), voire le nucléaire.

Bref, le pétrole est l'illustration par excellence du coût stratégique pour la Chine d'une croissance connectée au flux global. Mondialisation vertueuse ou mondialisation vicieuse ?


Frédéric Bobin

Répression politique et tolérance des mouvements sociaux

27.01.04

C'était à l'automne 2002. Le 16e congrès du Parti communiste chinois (PCC) était sur le point de se réunir. Deux événements étaient à l'ordre du jour : l'investiture de Hu Jintao au poste de secrétaire général du parti (il deviendra chef d'Etat quatre mois plus tard) ; la réhabilitation doctrinale des patrons privés, désormais habilités à adhérer au parti. A la veille de la grand-messe, 192 militants démocrates signent une "lettre ouverte au 16e congrès du Parti". Ils demandent la réévaluation du jugement officiel du Printemps de Pékin de 1989 (toujours officiellement tenu pour contre-révolutionnaire), réprimé dans le sang ; la libération de tous les prisonniers de conscience et la généralisation des élections.

La diffusion de cette "lettre" a soulevé un vif émoi à la direction du PCC. Il s'agissait du plus gros défi lancé au pouvoir depuis la naissance du Parti démocrate chinois (PDC) en 1998, vite décapité, et le soulèvement pacifique, en 1999, du mouvement spiritualiste Fa Lun Gong, anéanti par des milliers d'arrestations. La réponse du régime ne s'est pas fait attendre. Arrestations et condamnations ont décimé la petite mouvance qui s'était cristallisée autour de ce texte. Zhao Chanqing, Dai Xuezhong, Jiang Lijun ont été condamnés, pour "subversion du pouvoir de l'Etat", à des peines de trois à quatre ans de prison. La sentence la plus lourde - huit ans - a frappé He Depu (47 ans). Il doit ce triste privilège à ses liens passés avec le PDC. Il en fut l'un des fondateurs. Aux yeux du pouvoir, là est le tabou. Tout lien avec une opposition structurée, ou qui le fut, relève de la provocation et déclenche les foudres répressives.

C'est aussi parce qu'il fut soupçonné d'être en contact avec le PDC que Yao Fuxin, le Lech Walesa chinois, écopa d'une peine de sept ans. De la même manière, un groupe de jeunes intellectuels - Xu Wei, Jin Haike, Yang Zili, Zhang Hongkai - furent condamnés à des peines de huit à dix ans pour avoir évoqué, lors d'une réunion, l'idée de créer un "parti paysan".

POUSSÉE DÉMOCRATIQUE

Une grande partie de ces contestataires, qui ne sont pas nécessairement des "dissidents", sont poursuivis pour leurs écrits sur Internet, un espace de relative liberté en Chine, mais qui - pour cette raison précise - est passé au peigne fin par environ 30 000 policiers informaticiens. Selon les estimations de Reporters sans frontières (RSF), une cinquantaine d'internautes chinois sont aujourd'hui sous les verrous pour "subversion du pouvoir de l'Etat", "violation de secrets d'Etat"...

Pourtant, il reste bien difficile au PCC de mettre en coupe réglée une société emportée dans un mouvement vibrionnant. L'outillage totalitaire de l'ère maoïste a cédé la place à un contrôle à distance, sélectif et ciblé, des "noyaux durs" de la dissidence politique ou religieuse. En deçà de cette borne, la Chine est devenue le théâtre d'une multitude de mouvements sociaux que le régime tolère tant qu'ils ne le défient pas.

Des rassemblements protestataires ont lieu quasiment tous les jours à travers le pays, mobilisant ouvriers licenciés, retraités en attente de leurs pensions, riverains expulsés par la spéculation immobilière, paysans expropriés... Ils dénoncent la plupart du temps la corruption des dirigeants locaux et exigent réparation auprès d'un pouvoir central dont l'arbitrage est requis. Ils ne se dressent pas contre l'Etat. Ils lui demandent plutôt d'appliquer les lois existantes - séduisantes sur le papier - et de protéger les droits individuels comme le bien public contre des appareils locaux dévoyés dans des collusions mafieuses.

Cette revendication d'un Etat de droit est devenue l'étendard d'une révolution pacifique et quotidienne qui balaye tout le corps social chinois. Internet est le canal privilégié de cette poussée démocratique où une classe moyenne, jusqu'à présent plutôt marquée par l'égoïsme de caste, s'éveille à une conscience sociale qui la conduit à prendre la défense de paysans ou ouvriers victimes d'abus de pouvoir.

Tout en réprimant les dissidents, le gouvernement cède parfois à la pression - d'autant qu'elle fait le jeu des éléments réformateurs de l'appareil, désireux de moderniser les institutions. Des libérations (l'entrepreneur rural Sun Dawu, l'internaute Liu Di) ou une révision de la procédure judiciaire (le dissident Ouyang Yi) viennent d'illustrer ce souci de respecter les formes. C'est dans ce contexte que la prochaine session, en mars, de l'Assemblée nationale populaire (ANP) s'apprête à insérer dans la Constitution la notion de "droits de l'homme". Si ce ravalement cosmétique n'a guère d'intérêt, il pourrait cependant conforter un mouvement social multiforme.


Babette Stern

Yuan faible, bas salaires, gros bénéfices et immense marché potentiel

26.01.04

Demandez à un des "global leaders" présents au forum économique de Davos où on peut actuellement faire de bonnes affaires, il répondra sans hésiter : en Chine. Le patron du constructeur automobile Nissan, Carlos Ghosn, en témoigne : "Parlez à n'importe qui dans le gouvernement chinois, ils sont concentrés sur une chose, multiplier par quatre leur richesse nationale d'ici à vingt ans. Le bénéfice que vous pouvez faire en Chine est plus élevé que celui que vous pouvez enregistrer au Japon, et bien plus élevé que celui que vous pouvez obtenir en Europe."

Malgré les risques de piraterie, les innombrables barrières bureaucratiques et un cadre législatif aléatoire, l'essor de la Chine attire de plus en plus d'investisseurs. Pour les industriels réunis à Davos autour du thème "Chine, mine d'or ou champ de mines", la Chine, c'est d'abord de grosses marges bénéficiaires, l'accès à une main-d'œuvre qualifiée, des coûts salariaux bon marché et un marché potentiellement énorme.

La faiblesse du yuan est un atout supplémentaire. "C'est le bon moment pour investir", affirme Ulrich Schumacher. Président de la société allemande de semi-conducteurs Infineon, il envisage de transférer un tiers de ses investissements mondiaux, soit 1,2 milliard de dollars (près de 950 millions d'euros), en Chine au cours des trois prochaines années. Depuis 2002, la Chine est le premier récipiendaire d'investissements directs étrangers. Avec plus de 53 milliards de dollars, elle devance les Etats-Unis.

Présent à Davos, le ministre français du commerce extérieur, François Loos, affirme que la France est en train de prendre véritablement le tournant, malgré un retard pris dans l'automobile, par exemple, où les investissements français atteignent seulement 10 % contre 33 % pour les Allemands. Déjà, 500 entreprises françaises sont implantées en Chine, employant 150 000 personnes. Les exportations françaises ont augmenté de 40 % entre 2002 et 2003.

LIBÉRALISATIONS

"Tous ceux qui pensent à investir en Chine comprennent au bout de deux minutes qu'il faut le faire", affirme M. Loos. Les deux années qui viennent vont être décisives dans le domaine du nucléaire et pour le TGV Pékin-Shanghaï. "Les Chinois doivent décider des investissements dans le cadre de leur 9e plan avant la fin de l'année", dit M. Loos. Par ailleurs, les libéralisations acceptées en adhérant à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) entrent en vigueur en 2004-2005, "raison de plus pour investir", estime le ministre en annonçant la signature d'un contrat avec Peugeot à l'occasion de la visite du président chinois à Paris.

Ceux qui hésitent à investir en Chine se sont vu rappeler, lors des débats de Davos, que les conditions pourraient devenir moins favorables si Pékin décide abruptement de modifier sa politique de change, ce qui provoquerait probablement une brusque réévaluation de sa monnaie. Le yuan fluctue depuis neuf ans dans une fourchette de 8,276 à 8,28 par rapport au dollar, un niveau jugé largement sous-évalué par nombre d'économistes. Les gouvernements, Etats-Unis en tête, ont tenté en 2003 de faire pression sur la Chine pour qu'elle modifie ce taux de change, jusqu'ici sans succès.

A Davos, les avis sont partagés sur la disposition de la Chine à modifier sa politique monétaire. Victor Chu, PDG du groupe First Eastern Investment Group, basé à Hongkong, estime que Pékin pourrait s'y décider cette année. D'ici là, "nous entendons vraiment mettre de l'argent dans des actifs de production en Chine", a-t-il affirmé. A l'inverse, Fu Jun, professeur à l'université de Pékin, ne perçoit "aucun signe" d'un changement de politique.

Selon une récente étude de Goldman Sachs, la Chine pourrait être contrainte de réévaluer sa monnaie d'ici à la fin du premier trimestre 2004. Une telle réévaluation ne devrait pas émousser l'appétit des investisseurs. A Davos, les experts de la banque d'affaires ont affirmé que la Chine pourrait devenir la deuxième économie mondiale dans quinze ans, et même dépasser les Etats-Unis d'ici à 2041. L'analyste de Goldman Sachs, Erik Nielsen, a cependant souligné que "certains facteurs pouvaient contredire ce scénario, comme l'inflation, en l'absence de réévaluation du yuan avant 2005".


Frédéric Bobin

La Chine s'inquiète des risques de surchauffe de son économie

26.01.04

Le président chinois, Hu Jintao, est arrivé, lundi 26 janvier, à Paris pour une visite d'Etat. Jacques Chirac, "grand ami" du régime chinois, est l'un des plus chauds partisans, en Europe, d'une complète intégration de la Chine dans la communauté internationale. Depuis dix ans, la France a multiplié les concessions, mettant en sourdine la question des droits de l'homme. Les dirigeants chinois sont, eux, soucieux de maîtriser la spectaculaire croissance de leur économie. Avec 9,1 % de croissance en 2003, la Chine apparaît comme un nouvel eldorado pour les investisseurs étrangers. Pékin a enregistré le chiffre record de 53 milliards de dollars d'investissements étrangers l'an dernier. Mais cette croissance a un prix social et économique, avec de fortes tensions sur les marchés mondiaux de matières premières, et écologique.

L'"atelier du monde" chaufferait-il à une température trop élevée ? La question commence à agiter les observateurs des palpitations économiques de la Chine. Suprême ironie, les plus inquiets en viennent même à soupçonner les statistiques chinoises de sous-estimer la vigueur de la croissance - alors qu'on leur faisait jusqu'à présent le procès du contraire. C'est que les autorités de Pékin dépensent une belle énergie à apaiser les craintes à l'étranger d'un emballement hors contrôle de la croissance susceptible d'annoncer un futur accident d'atterrissage. "Il est naturel que les gens s'inquiètent du risque de surchauffe", a admis Li Deshui, directeur du Bureau national des statistiques, en annonçant, le 19 janvier, que la Chine avait enregistré en 2003 une croissance de 9,1 % - soit le meilleur taux depuis 1996.

Après avoir traversé sans trop de mal la crise sanitaire du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) au deuxième trimestre de 2003, la croissance chinoise a connu une brutale accélération en fin d'année, jusqu'à atteindre le taux de 9,9 % au quatrième trimestre (9,9 % pour éviter la barre symbolique de 10 % ?). Li Deshui rassure : "Il n'est pas nécessaire d'actionner les freins." En réalité, le gouvernement avait, dès l'automne, commencé à resserrer les écrous alors que certains économistes chinois proches du pouvoir, tel Fan Gang, sonnaient l'alarme. La principale mesure a consisté à relever le niveau des réserves obligatoires imposées aux banques d'Etat afin de juguler l'explosion du crédit - 20 % en rythme annuel, autour de l'été -, aspirée en particulier par certains secteurs "chauds" comme l'immobilier ou l'automobile. Le tour de vis semble avoir eu quelque effet sur l'offre de monnaie. A moyen terme, le pari de Pékin est d'accompagner en douceur un ralentissement modéré de son économie afin de l'éloigner des zones de turbulences.

Dans l'immédiat, en tout cas, l'emballement de 2003 a imprimé à la Chine deux caractéristiques nouvelles. La première est la résurgence d'un début d'inflation. L'indice des prix a augmenté de 1,2 % sur 2003. Le mois de décembre a même connu une accélération à 3,2 %. Certes, on est loin de l'hyperinflation des années 1985-1988 ou du milieu de la décennie 1990. Le phénomène n'en est pas moins marquant, car les prix n'avaient cessé de baisser - en moyenne annuelle - depuis 1997 en raison des surcapacités industrielles.

La bonne nouvelle est que cette inflation est en partie due au relèvement des prix agricoles domestiques - ce qui devrait soulager (légèrement) les campagnes en crise. Une autre conséquence est que les épargnants chinois, dont les dépôts bancaires sont très faiblement rémunérés, pourraient être tentés de réorienter leur placement vers la Bourse et donc de revigorer les places de Shanghaï et de Shenzhen, jusqu'à présent léthargiques. Ils pourraient aussi consommer davantage - ce qui conforterait l'option stratégique du gouvernement qui consiste à encourager la demande interne afin de dépendre moins des moteurs extérieurs de la croissance.

Cette résurgence de l'inflation recèle toutefois des dangers. Elle pourrait conduire les autorités monétaires à rehausser les taux d'intérêt au risque d'intensifier la pression à la réévaluation du yuan, et donc d'accélérer les flux d'"argent chaud" affluant de l'étranger à des fins spéculatives.

Parallèlement à l'inflation, la fébrilité de 2003 a eu un impact encore plus inquiétant pour la pérennité de la croissance chinoise : la pénurie de matières premières ou de ressources énergétiques nécessaires à l'alimentation de l'appareil industriel. Fait exceptionnel, l'année a été marquée par de multiples coupures d'électricité dans les provinces du Zhejiang, du Jiangsu ou du Guangdong - là où se concentre l'"atelier du monde". Plus globalement, des pénuries sporadiques ont touché 21 des 31 provinces chinoises. A Changsha, capitale du Hunan, les habitants sont privés d'électricité un jour sur trois.

L'assèchement de certains réservoirs alimentant des barrages hydroélectriques s'est conjugué avec une offre insuffisante de charbon (qui assure environ 70 % de la production électrique). Le déficit en charbon devrait être de 140 millions de tonnes en 2004. Afin d'y faire face, le gouvernement a décidé d'imposer des quotas à ses exportations de charbon - dont 80 % sont destinés au Japon et à la Corée du Sud.

Dans le même temps, la Chine est contrainte d'importer avec une gourmandise proche de la boulimie, ce qui a pour conséquence de réduire son excédent commercial. Sur les trois premiers trimestres de 2003, elle a acheté à l'étranger pour 50 milliards de dollars d'énergie et de matières premières, soit une augmentation annuelle de... 49 %. D'un point de vue stratégique, le plus préoccupant pour Pékin est sa dépendance croissante à l'égard des approvisionnements extérieurs de pétrole.

La Chine vient de ravir au Japon la position de deuxième consommateur mondial de pétrole après les Etats-Unis. En 2003, ses importations de pétrole brut ont augmenté de 31 %. Elles représentent aujourd'hui plus du tiers de sa consommation, une part vouée à passer à 80 % en 2030, selon certaines estimations. Ce phénomène a des répercussions géopolitiques majeures non seulement sur les cours mondiaux des matières premières - pétrole, acier ou nickel -, mais surtout sur la souveraineté chinoise elle-même, qui s'en trouverait rognée.

C'est donc peu dire que l'emballement de 2003 place le gouvernement chinois face à de nouveaux dilemmes. Au plus haut niveau de l'Etat mûrit la conscience que la fuite en avant dans la croissance quantitative, dans l'obsession du chiffre, a peut-être trouvé ses limites. Les dirigeants parlent désormais de "croissance équilibrée", "soutenable", ou de "qualité de la croissance". L'année 2004 offrira les premiers éléments de réponse. Car si la Chine, qui souffre déjà d'un surinvestissement, devait se ruiner dans des importations pour finalement dupliquer des surcapacités, ce serait assurément la crise.


Les indicateurs d'une année-record

Croissance : le taux de croissance en Chine a été de 9,1 % en 2003, contre 8 % en 2002. Il faut revenir à 1996 pour trouver un taux plus élevé (9,7 %). La production industrielle, elle, s'est accrue de 18 % en 2003.

Inflation : après des années de légère déflation, la hausse des prix a été de 1,6 % en 2003.

Commerce extérieur : le volume global des échanges commerciaux impliquant la Chine a atteint 851,21 milliards de dollars en 2002, soit un bond annuel de 37,1 %. Conséquence de l'appétit de la Chine pour les composants technologiques, les machines-outils et les matières premières, les importations (+ 39,9 %) ont progressé plus vite que les exportations (+ 34,6%). D'où un excédent commercial de 25,54 milliards de dollars (- 16,1 % par rapport à 2002).

Investissements étrangers : le flux de capital étranger investi en Chine a été de 53,5 milliards de dollars en 2003, un record historique. Mais la hausse de ces investissements (+ 1,4 %) s'est ralentie par rapport à 2002 (+ 12,5%). En outre, l'importance prise par les îles Vierges, propulsées deuxième source d'investissements après Hongkong, laisse à penser qu'une grosse partie de ce flux émane de citoyens chinois recyclant leurs capitaux via des paradis fiscaux.

27.01.04


Eric Le Boucher

La très grande alliance entre les Etats-Unis et la Chine contre le reste du monde

24.01.04

Les Chinois s'apprêtent à engranger une nouvelle année de croissance à 8 %. Les Américains ont trouvé la stratégie pour réatteindre les 4 % annuels, comme dans la seconde partie des années 1990, sous Clinton.

"Vous m'achetez mes produits", dit la Chine. "Oui, mais vous me financez", répliquent les Etats-Unis. C'est la TGA, la très grande alliance, des deux empires du XXIe siècle. L'accord explicite entre 1 milliard 300 millions d'individus qui se ruent vers les usines de la côte chinoise pour sortir de la misère agricole et les 280 millions les plus riches de la planète qui veulent continuer à consommer comme des fous.

Un jour, cela changera. Dans vingt ans, dans trente ans, les premiers en voudront à mort aux seconds de n'être que leurs ouvriers. Mais, pour l'heure, l'agriculteur loqueteux est content de fuir les rizières façon Mao, et le consommateur américain est ravi de changer de chemise, de téléviseur et, demain, de voiture pour pas cher. Top là pour la TGA !

NAINS EUROPÉENS

L'euphorie des signataires éclatait à Davos, au Forum économique mondial. Les Chinois s'apprêtent à engranger une nouvelle année de croissance à 8 %. Les Américains ont trouvé la stratégie pour réatteindre les 4 % annuels, comme dans la seconde partie des années 1990, sous Clinton. Chine et Amérique mènent le monde, fort d'une TGA qui, selon la banque Morgan Stanley, n'est pas "circonstancielle mais stratégique", "qui durera longtemps" et qui constitue "une zone économique commune de facto couplée à une union monétaire". Bref, tandis que les nains européens se divisent, les géants s'associent très étroitement... S'associent contre eux. Ou, sinon "contre" eux, en tout cas égoïstement, suivant leurs seuls intérêts liés, écrasant au besoin ceux des vieux pays d'Europe et ceux du Japon.

Reprenons. L'Amérique, après l'éclatement de la bulle en 2000, est tombée en récession. Pour relancer la machine, les autorités n'ont pas mégoté : baisses massives des impôts par George W. Bush, baisse massive des taux d'intérêt par Alan Greenspan, patron de la Réserve fédérale (Fed). Dopée aux stéroïdes, la croissance est repartie. Cette stratégie a des conséquences qui, selon certains économistes, menacent la durabilité du rebond. En gros, leur critique consiste à dire que ce sont les étrangers qui financent cette reprise et que cela ne peut durer.

Les comptes du budget fédéral sont passés d'un excédent de 3 % à un déficit de 4 %, même Chirac est battu ! Il faut financer ce trou. Or, parallèlement, la soif du consommateur américain a provoqué un afflux d'importations. Les firmes américaines se sont elles-mêmes délocalisées pour réimporter leurs produits à prix réduit. D'où un deuxième déficit, celui des comptes courants, qui ne date pas de Bush mais qui s'est creusé jusqu'à 5 % du PIB.

Ce trou-là signifie que les pays exportateurs aux Etats-Unis accumulent des montagnes de dollars. Et qui dit abondance dit baisse de prix : d'où le recul de la monnaie américaine. Si le dollar baisse, les bons du Trésor nécessaires au financement budgétaire vont trouver de moins en moins d'acheteurs. Sauf à en monter les taux, ce qui pourrait étouffer la reprise.

LES DEUX DÉFICITS

Il était frappant à Davos de voir que la majorité des américains, industriels, banquiers, y compris les économistes, repoussent ce scénario noir qui est, au contraire, adopté par une majorité des européens présents. les américains croient à un scénario rose du règlement en douceur des deux déficits "jumeaux", budgétaire et commercial. L'arme en est la baisse du dollar. Son recul va favoriser les exportations américaines, contrebalançant les importations et réduisant ainsi le déficit courant.

Quant au trou budgétaire, pas de panique. Il se trouve que ce sont les Asiatiques qui le financent pour presque la moitié : la banque centrale du Japon achète des bons du Trésor américains, par tonnes, pour éviter que le yen ne monte (trop) ; la banque centrale de Chine, aux ordres du gouvernement, acquiert ces mêmes bons du Trésor dans le cadre que l'on sait, celui de la TGA, qui permet à Pékin d'ouvrir chaque jour de nouvelles usines de biens exportables aux Etats-Unis.

La baisse du dollar revient à prendre de la croissance et des emplois chez les autres. Chez qui ? Le 20 septembre 2003, lors de la réunion du G7, Américains et Européens s'étaient entendus pour que les Asiatiques, gros exportateurs vers les Etats-Unis, acceptent de réévaluer leur monnaie et de prendre donc une part du fardeau. Les Européens, qui venaient de voir l'euro gagner 20 % sur le dollar, trouvaient qu'ils faisaient seuls les frais du rééquilibrage américain. Le Japon a refusé, il achète au contraire des dollars sur le marché des changes, comme on l'a vu.

UN G7 SANGLANT EN FÉVRIER

La Chine aussi a refusé. Pour ne pas avoir de souci monétaire, elle a collé sa monnaie sur le cours du dollar, s'incluant dans une union monétaire de facto avec l'Amérique, son premier client, contre lequel elle ne veut pas de perte de compétitivité. Pour l'instant, elle estime qu'il n'est pas dans son intérêt de se décoller du dollar. Autrement dit, les Européens risquent de continuer à payer la facture. La prochaine réunion du G7, le 7 février, risque d'être sanglante.

Comment mieux équilibrer les efforts mondiaux ? Européens et Japonais ne trouvent pas logique de voir que ce sont eux, pays à faible croissance, qui voient leurs monnaies réévaluées. "Ils ont raison", soulignait à Davos Jean-Philippe Cotis, économiste en chef de l'OCDE, qui réclame, côté chinois, une réévaluation du yuan et, côté américain, "des mesures rapides et fortes de réduction du déficit budgétaire".

Pourtant, les Américains ont un argument de poids à faire valoir. En substance : "Nous sommes, avec la Chine, les seules locomotives mondiales. Les reprises, chez vous, n'ont pas de ressort interne ; elles viennent de chez nous, de nos importations. Alors, pourquoi vouloir ralentir les locomotives ? Tout le monde y perdra."

Nous sommes prévenus : Amérique et Chine ne céderont rien. Le seul espoir pour les Européens qui veulent arrêter la destructrice chute du dollar viendra des Etats-Unis eux-mêmes. Quarante députés républicains se plaignent des déficits de Bush, qui commencent à inquiéter les électeurs américains.


Patrice de Beer

La Chine au risque de la postmodernité

23.01.04

La réforme économique a eu lieu, le temps de la démocratie doit venir.

La France célèbre l'Année de la Chine. Samedi 24 janvier, à l'occasion de la nouvelle année lunaire du Singe (qui commençait le 22 janvier), des artistes chinois descendront les Champs-Elysées. Une première depuis le 14 juillet 1989, quand de jeunes Chinois avaient défilé pour protester contre la répression de la place Tiananmen par le régime de Pékin. Le président chinois, Hu Jintao, est attendu la semaine prochaine pour une visite officielle au cours de laquelle il s'entretiendra avec Jacques Chirac et sera reçu à l'Assemblée nationale, honneur généralement réservé aux dirigeants de régimes démocratiques.

De nombreuses manifestations culturelles émailleront les mois à venir. Mais peut-on célébrer une année particulière pour cet immense pays ? Chaque année n'est-elle pas, dans les domaines politique, culturel, diplomatique, des records économiques ou des catastrophes naturelles, l'année d'une Chine qui toujours surprend, fascine ou inquiète et qui, de toute manière, ne laisse jamais indifférent ? Mais cette Chine-là est-elle celle de la réalité, celle de nos rêves ou bien une combinaison des deux ?

Depuis des siècles, Français et Occidentaux ont pris l'habitude de regarder la Chine comme un reflet d'eux-mêmes, l'imaginant telle qu'ils la voudraient voir et non telle qu'elle est, quand ils ne se contentent pas d'en accepter la version officielle style image d'Epinal concoctée par les pouvoirs en place. C'est peut-être aussi parce que, de par sa taille, son poids démographique - avec son 1,4 milliard d'habitants - et sa croissance économique vertigineuse depuis son ouverture aux réformes par Deng Xiaoping en décembre 1978, au lendemain du désastre de la révolution culturelle, elle est devenue un partenaire incontournable. Il est vrai que, quelles que soient les réserves, légitimes, que l'on puisse avoir sur le caractère démocratique du régime ou sur la position de ceux qui - comme hier Alain Peyrefitte - affirmaient que les Chinois n'étaient pas mûrs pour la démocratie à l'occidentale, force est de reconnaître que le pays laissé par Mao est aujourd'hui méconnaissable.

Ce croquemitaine nucléaire qui fondait sa puissance sur "les masses" et la "pensée Mao Zedong", cette nation de paysans pauvres et d'industries à la soviétique, fermée depuis des siècles à un monde extérieur qui avait évolué sans l'attendre, a connu des bouleversements économiques et sociaux sans précédent. Elle a dépassé le stade de la production d'objets courants pour entrer dans celui de la haute technologie. Alors que le Grand Timonier rêvait de dépasser l'Angleterre, Hu Jintao traite d'égal à égal avec l'Amérique, l'Europe ou le Japon.

Une dictature communiste responsable de dizaines de millions de morts s'est muée en un régime autoritaire et nationaliste qui peut se montrer brutal ou tolérant. Les sanglantes campagnes idéologiques ont cédé la place à une répression ciblée sur les dissidents. Et les dirigeants, pour qui l'objectif premier est de se maintenir au pouvoir, ont jeté l'idéologie par-dessus les moulins.

Libérés du carcan des communes populaires, les paysans sont sortis de la misère et beaucoup se sont enrichis, avant que la bureaucratie reprenne le contrôle des campagnes et entrave ce processus si encourageant. La réforme dans les villes a permis la création d'une économie moderne, mondialisée grâce à ses liens avec des partenaires étrangers et à des débouchés en Amérique ou en Europe, et l'émergence d'une classe moyenne aisée estimée à 300 millions de personnes. Mais, si la fringale consumériste de ces nouveaux riches qui ont accepté un conformisme politique en échange de leur prospérité attire les investisseurs étrangers et chinois d'outremer, elle n'a pas su empêcher le développement inquiétant des disparités sociales et géographiques entre les régions prospères et celles laissées pour compte.

LA DÉMOCRATIE EN... 2040

Il est donc utile d'écouter ces intellectuels qui présentent leur vision de la complexité du pays qui est le leur dans un ouvrage dirigé par la sinologue Marie Holzmann et par le journaliste Chen Yan, Ecrits édifiants et curieux sur la Chine du XXIe siècle (L'Aube). Ils ne représentent pas la pensée officielle, mais ne sont par pour autant des dissidents. Leur analyse nuancée paraît cohérente. La réforme économique a eu lieu, le temps est venu de la démocratie, écrit Li Shenzhi, récemment disparu, qui lui trouve des racines dans la tradition confucéenne. Loin de vouloir tout, tout de suite, il préconise une évolution graduelle pour parvenir à la démocratie en... 2040. La réforme est finie, ajoute Wu Guoguang, mais l'histoire continue.

Chen Xiaonong s'efforce d'évaluer la situation réelle de l'économie chinoise. Il se demande pourquoi le niveau de vie d'une partie de la population - on pense à ces dizaines de millions de travailleurs migrants sans aucun droit - continue de baisser, pourquoi le chômage augmente alors que la croissance pourrait atteindre 9 % en 2003. L'universitaire He Qinglian s'inquiète, elle, du sort de moins en moins enviable des femmes dans une société où tout est devenu marchandise et explique les succès de la secte Fa Lun Gong - interdite en 1999 - par le besoin de spirituel d'une société en pleine crise identitaire.

Se réjouir des progrès de la Chine n'empêche pas d'en noter les insuffisances. De même que critiquer certains aspects de son développement, sa politique à l'égard des minorités ethniques (Tibet, Xinjiang), l'absence d'un véritable Etat de droit ou les menaces de Pékin contre le régime de Taïwan ne devrait pas être interprété par ses dirigeants comme un comportement antichinois.

La métamorphose de Shanghaï en une mégapole ultramoderne - qui, écrit la sinologue Marie-Claire Bergère dans son Histoire de Shanghaï (Fayard), représente "la tradition d'une occidentalisation maîtrisée, adaptée aux moyens et aux fins d'une société qu'elle transforme tout en étant transformée par elle, celle d'une modernité à laquelle aspirent plus d'un milliard de Chinois et dont ils sont en train de faire l'apprentissage" - est stupéfiante. Doit-on pour autant fermer les yeux sur ces millions de migrants qui, pour quelques bols de riz, l'ont construite de leurs mains ?

Dans ce contexte, l'Année de la Chine doit être celle de tous. Elle doit aussi être l'occasion de célébrer une culture millénaire comme sa mutation en société postmoderne, et de lui souhaiter d'apprendre aussi de l'expérience démocratique de ses voisins japonais, sud-coréens ou taïwanais.

 

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