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Stephen Smith
Des marabouts qui font de l'ombre aux islamistes
LE MONDE - 05.11.01
Au Maroc, les marabouts, saints vénérés dans toutes les régions, ne sont pas un simple archaïsme. Critiqués à demi-mot par les islamistes radicaux mais choyés par le pouvoir, ils incarnent un visage original de l'islam populaire.
C'EST le "golden mile" de la modernité, à la sortie sud de Casablanca : sur le front de mer s'étirent des villas d'un luxe tapageur, des complexes de cinémas, la cage de verre d'un McDo à l'enseigne géante rouge et jaune, des hôtels et boîtes de nuit, des salles de gym et même une piscine olympique creusée dans la roche. Tout au bout, en face de terrains à bâtir en voie de viabilisation, un minuscule îlot est assailli par l'Atlantique. A un jet de pierre de la côte, on s'y rend à gué par temps de marée basse. Sinon, une vieille barque assure la traversée jusqu'à l'escalier contre lequel s'écrasent les vagues. L'agglomérat aux murs badigeonnés à la chaux couvre entièrement le rocher exigu. Il se compose de quelques cases et d'un mausolée surmonté d'une boule de bronze. Dans les premières vivent des indigents, bénéficiaires de la charité, et des marchands de toute sorte. Le sanctuaire abrite deux tombes : celle d'un "saint homme", Sidi Abderrahmane Ibn Jilali, et celle de sa fidèle servante.
L'escalier à peine gravi, le pèlerin se faufile entre mendiants et commerçants. Ces derniers servent le boniment : cierges "pour la baraka", eau parfumée aux fleurs d'oranger, pigeons sacrés que "personne ne peut toucher", herbes propices à la fumigation, coqs noirs "pour le sacrifice"... A la foule se mêlent des cartomanciennes et des vendeurs de plaques de plomb, sur lesquelles on fait graver son nom. Le mausolée est interdit d'accès aux "roumis", originairement les Romains, aujourd'hui les Occidentaux chrétiens. Cependant, assise à l'entrée, où elle propose un verre de lait, la gardienne toute ridée tire l'étranger par le bas du pantalon, pour l'encourager. Dans la lumière vacillante des bougies, on distingue deux tombeaux. A droite, celui de Sidi Abderrahmane est recouvert, tel un catafalque, d'un tissu ancien, vert et or. Les croyants l'agrippent, murmurant des voeux ou s'abîmant dans la méditation. Une petite fenêtre grillagée - le chabak - ne laisse passer que l'obscurité. Elle sert, à la fois, de confessionnal et de tronc.
L'histoire de Sidi Abderrahmane est incertaine. Originaire de Bagdad, il aurait échoué ici après une longue errance, selon les uns. Selon d'autres, analphabète désespérant de mémoriser les versets du Coran, il se serait retiré sur ce rocher pour louer Dieu à l'aide de sa flûte, un simple pipeau. Quoi qu'il en soit, le défunt reclus de l'île a été sanctifié, du temps du protectorat, par Mohammed V, le grand-père de l'actuel monarque. Réputé comme guérisseur de femmes "en mal d'amour ou de fécondité", l'ermite continue d'attirer, jour après jour, des dizaines de "malheureuses"qui, à en croire le gérant des lieux, s'exposent à la façade maritime, "les cheveux aux vents, face aux démons de la mer, pour anéantir les esprits maléfiques agrippés à leur âme". Certaines préfèrent se baigner dans une grotte moins agitée par les déferlantes, en enlevant leurs vêtements intimes. Sur la plage, une lingerie pas toujours fine atteste la fiabilité du témoin. De la terre ferme, on voit aussi des soutien-gorge et culottes accrochés, en ex-voto, à la roche poreuse.
Le Maroc compte des milliers de marabouts à l'image de Sidi Abderrahmane. Si celui-ci n'a plus droit, depuis quelques années, au moussem, le grand rassemblement annuel, il n'en résiste pas moins à l'envahissante modernité, à l'instar de sa nécropole plongée dans l'océan. Et les femmes qui viennent le solliciter ne sont pas, loin de là, toutes illettrées. Nombre de bourgeoises, voire des étudiantes diplômées, font le pèlerinage, toutes "pour accompagner" qui une petite bonne, qui une copine "qui y croit encore"... De fait, le culte des saints fleurit à travers tout le pays, unit toutes les couches de la société. Il transcende même les frontières de la religion et les phobies de la promiscuité.
Au royaume chérifien, bien que minoritaires, il existe des "saintes" en activité, et une trentaine de marabouts vénérés à la fois par des juifs et des musulmans. Sidi Maarouf, victime de l'urbanisation à Casablanca, a été "déménagé". Sidi Taghi, commis à une rude tache dans la division du travail de ces intermédiaires avec le ciel, sert d'instance d'appel contre les injustices administratives. Embaumé de volutes, Sidi Hedi veille sur les fumeurs de haschisch... Gage de leur succès, les marabouts sont aussi nombreux et variés que leur utilité. Legs du passé, leurs nécropoles se trouvent souvent sur les anciens axes caravaniers, où elles faisaient office d'espaces de neutralité, de refuge politique autant que de marché à l'abri des menaces. Leur culte revêt, outre des fonctions religieuses et commerciales, une forte dimension festive, surtout au moment du moussem, qui réunit parfois, aujourd'hui encore, des centaines de milliers de personnes.
De manière générale, les marabouts sont censés négocier avec les djinns, les esprits maléfiques tourmentant l'homme peccable, afin de ramener celui-ci dans la voie du salut, Dieu étant trop lointain pour s'en occuper lui-même. Mais on fréquente le saint pour toute raison, par exemple avant la création d'une entreprise ou à la veille d'un examen difficile. Les folies et autres possessions sont la spécialité d'exorcistes aguerris : dans de nombreux sanctuaires, des anneaux de fer aux murs et des chaînes scellées dans le sol auraient servi à calmer les majnoûnin, les "fous", furieux de déraison mais, aussi, d'amour ou de rage mystique.
Mohamed Tozy, professeur à l'université Hassan-II à Casablanca et, sans doute, le meilleur islamologue du Maroc, s'émerveille d'un "vécu religieux d'une incroyable plasticité". A ses yeux, le maraboutisme n'est pas un reliquat en voie de disparition, un vague souvenir de pratiques pré-islamiques. Au contraire, tradition nourrie par excès de modernité, le culte des saints aurait de beaux jours devant lui. Et de citer en exemple un mendiant de Tiznit, dans le Sud, mort il y a deux ans.
DEPUIS 1960, il avait vécu dans une cabane sur la place du marché, sans jamais proférer un mot, se laissant approcher seulement par le fils d'une prostituée, né dans un bordel et videur de boîte de nuit. Faiseur de miracles, selon la rumeur, le "fou-saint" n'a jamais pu être délogé par la police, deux agents qui s'y étaient employés ayant perdu l'un la raison, l'autre une main. Venu de nulle part, mystérieux, ayant rompu tout lien social, jusqu'au langage, "l'homme de Tiznit sera vénéré comme marabout d'ici quelques années", prédit le chercheur. Qui en est persuadé au point d'avoir engagé ce pari au Bistrot des ethnologues à Montpellier, l'an passé, en marge d'un colloque scientifique. A voir...
En attendant, les saints déjà confirmés font l'objet d'une grande sollicitude. Non seulement de la part des leurs clients, mais aussi du palais royal, voire des islamistes. Au royaume chérifien, gouverné par le Commandeur des croyants, le souverain veille de près sur le bien-être des intercesseurs en grâce de ses sujets. Chaque année, une demi-douzaine de sanctuaires reçoivent d'importants dons en argent du monarque, qui en fait publiquement état. Beaucoup d'autres, en catimini, des enveloppes au sigle royal. D'ailleurs, à peine proclamé, Mohammed VI s'est rendu sur la tombe de Moulay Idriss, à la fois fondateur de l'Etat marocain, rival dynastique des Alaouites et l'un des plus grands marabouts du pays.
Le roi n'est pas le seul à penser qu'il vaut mieux avoir les saints avec soi. Bien des hommes politiques "investissent" dans un marabout local, estimant leur sort lié au sien. C'est ainsi que Driss Basri, l'inamovible ministre de l'intérieur de Hassan II, avait promu un obscur saint de Settat, sa ville, saint régional. Lequel a tenu bon pendant de longues années, mais n'a pas pu conjurer le limogeage du grand vizir en novembre 1999, trois mois après l'avènement au trône de Mohammed VI.
Salé, la ville jumelle de Rabat, sur l'autre rive du Bouregreg : non loin du fleuve, le mausolée de Sidi Benachir a fière allure. Venu dès le XIVe siècle d'Andalousie, ce saint a eu des rapports tendus avec le sultan de son époque qu'il n'a jamais voulu recevoir. Cependant, après sa mort en 1363, ce bienfaiteur des "fous" aurait rendu service à la dynastie, un successeur inattendu au trône étant parti d'ici, de sa cellule d'aliéné, sur un cheval chamarré d'or, coiffé du parasol du nouveau régnant... Aujourd'hui, le ministère des habbous (affaires religieuses) paie l'eau et l'électricité du saint, ainsi que les occasionnelles réfections de sa dernière demeure. Tous les jours à 16 heures, une camionnette du palais apporte sept grands plats de couscous et, le mercredi à 10 heures, après le lavage de la tombe, trois paniers de pain. Ici comme ailleurs, la charité fonde un réseau d'allégeance.
SOIXANTE-quinze familles disent descendre du saint homme et veillent à son culte. Bénéficiaires de l'obole des pèlerins (chacune pendant une petite semaine dans l'année), elles organisent la distribution des dons, le moussem avec le concours des autorités et, si tel est l'usage, une procession fastueuse à travers la ville. Comme l'avait formulé Hassan II au début de son règne, le Commandeur des croyants est "l'ombre divine sur terre et l'arc de Dieu". Le champ politique étant ainsi sacralisé, le culte des marabouts constitue, pour reprendre l'expression de Bruno Etienne, son "contre-champ illégitime à statut subalterne".
Au Maroc, de tout temps plutôt harmonieuse, la cohabitation entre le trône et l'islam populaire s'est doublée de connivence depuis que l'islamisme tente de transformer la religion en champ de contestation. "En fait, c'est l'autorité qui est en jeu, pas l'orthodoxie de la foi", constatait Bruno Etienne, dès 1979, dans son article "Magie et thérapie à Casablanca". L'année de la révolution iranienne, il relevait aussi que "le retour à un islam des docteurs et le retour au culte des saints se développaient parallèlement", comme deux façons de compenser "le coût trop élevé de la modernisation". Depuis, la clientèle des marabouts est devenue un objet de rivalité entre la monarchie chérifienne et ses pourfendeurs les plus radicaux, les islamistes de l'entourage du cheikh Abdessalam Yacine.
"Quand je vois un Marocain entrer dans un mausolée, mon désaccord avec lui n'est pas théologique mais politique", explique Nadia Yacine, la fille du dirigeant de l'association Justice et bienfaisance. Tourière du mouvement - son père septuagénaire ne s'exprime pas en public, bien que son assignation à résidence ait été levée en mars 2000 -, elle n'assimile pas le maraboutisme au "charlatanisme, même si la menace d'idolâtrie existe". Elle dit se rendre elle-même sur des tombes de saints, "en quête de spiritualité, dans l'esprit soufi, qui, pour comprendre la décadence de l'islam et sa division, est une pièce essentielle du puzzle éparpillé". En ce sens, Nadia Yacine perçoit, dans le culte des marabouts, les "derniers reflets d'une très grande lumière". Toutefois, l'Etat se posant en mieux-offrant sur le plan religieux, à la fois bailleur de fonds et rédempteur d'âmes, elle oppose au "soufisme viril" de son père le "discours anesthésiant d'un quiétisme opportun". Bref, pour dépolitiser les masses, la théocratie réinventerait l'"opium du peuple".
Esprit subtil, le chercheur Mohamed Tozy fait remarquer que l'énigmatique Abdessalam Yacine, le chef spirituel de l'islamisme marocain, réunit lui-même nombre des conditions nécessaires à un futur saint : le don du discernement, un charisme à la limite du culte de la personnalité, un destin censé révéler la volonté cachée de Dieu. "Yacine est dans l'itinéraire de la sanctification", affirme l'universitaire, les yeux plissés de malice. Khalid Jamaï, l'un des éditorialistes les plus en vue du pays, n'y croit pas et relève que les islamistes critiquent ce qu'ils pratiquent : l'instrumentalisation de la foi. "Mais, quand on vend du singe, il ne faut pas se moquer de ceux qui en achètent", assène le journaliste en paraphrasant un proverbe marocain. L'issue de la bataille triangulaire entre le Commandeur des croyants, les islamistes et les fidèles des saints reste incertaine. Pour les marabouts, pris entre le marteau islamiste et l'enclume de la religion d'Etat, le nouveau "pari de Tozy" n'est pas gagné.