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Bioterrorisme : les réseaux d'eau sous haute surveillance
Le Figaro, 15 novembre 2002
Le 31 octobre dernier, le vol supposé d'un fût de cyanure a mis les autorités sanitaires françaises en état d'alerte maximale, pour la quatrième fois en à peine un an. Il est vrai que les réseaux d'eau potable apparaissent comme une cible relativement vulnérable à la menace terroriste. L'arrestation à Rome, il y a huit mois, de quatre Marocains suspectés de préparer un attentat chimique contre le circuit municipal a en tout cas renforcé la vigilance des États européens. Depuis lors, les ministères français de la Santé et de l'Environnement ont multiplié les mesures visant à sécuriser les systèmes de distribution. A Paris, la société qui administre le réseau a organisé dans le plus grand secret, au début de l'année, un exercice simulant une attaque chimique, dont LeFigaro a pu reconstituer le scénario.
Réunion d'une cellule de crise au ministère de la Santé, mobilisation des services de secours et des centres antipoison sur l'ensemble du territoire, mise en alerte des centres de stockage d'antidotes dans les zones de défense ainsi que de l'Unité de coordination de lutte antiterroriste... Pour la quatrième fois en un an, l'ensemble des procédures d'urgence mises sur pied à la suite du 11 septembre 2001 pour faire face à une contamination des réseaux d'eau potable ont été appliquées, le 31 octobre dernier, suite au vol supposé d'un fût de 50 kilos de cyanure dans un entrepôt de Haute-Savoie. « En quelques minutes, tous les voyants sont passés au rouge », commente rétrospectivement un participant qui devait apprendre, le lendemain, que le larcin n'avait en fait pas eu lieu.
Il n'empêche : après Istres en septembre, un déséquilibré y a dispersé du white-spirit dans un réservoir et deux autres communes de province où l'eau a été délibérément polluée par un désherbant particulièrement toxique, cette alerte a permis de tester en temps réel le dispositif français de défense civile. Et de mesurer l'inquiétude des pouvoirs publics sur ce thème. « Les réseaux d'eau sont à ce jour le point le plus vulnérable à la menace chimique ou bactériologique, confesse-t-on au ministère de la Santé. Même si on redoute plus un acte isolé qu'une véritable entreprise terroriste. »
De fait, les spécialistes craignent moins les conséquences sanitaires d'une contamination que son impact psychologique. Il est vrai que la plupart des agents toxiques devraient être déversés en grande quantité pour se montrer réellement dangereux. Pour autant, les évaluations récemment menées par les pouvoirs publics ont montré que les 32 000 réseaux d'eau français sont très inégalement préparés : si les grandes villes ont depuis longtemps pris des mesures, les réservoirs des petits réseaux sont souvent mal protégés contre des tentatives d'intrusion.
Conçu au lendemain du 11 septembre 2001, le plan Biotox consacre un cinquième de ses ressources à la sécurisation des réseaux d'eau. Les doses de chlore ont été doublées, afin d'assurer l'inactivation d'agents biologiques. Par ailleurs, un groupe de travail a été mis en place au sein du secrétariat général de la défense nationale pour plancher sur cette menace spécifique. Travaillant main dans la main avec les spécialistes de l'Union européenne qui eux-mêmes s'inspirent largement des recommandations américaines , cette structure a récemment validé une liste de substances susceptibles de perturber le « transport hydrique », graduée selon le degré de probabilité d'emploi. On y trouve cinq agents biologiques toxine botulinique, ricine, saxitoxine, tularémie et peste et une très large gamme de produits chimiques : métaux lourds (mercure et thallium), mais aussi certains toxiques de guerre.
Redoutant plus particulièrement quelques-unes de ces substances, les autorités sanitaires et militaires ont récemment constitué, lorsque cela a été possible, des stocks d'antidotes afin de les « prépositionner » dans les sept zones de défense. « Pour chacun des principaux remèdes, nous avons bâti des scénarios moyens afin d'évaluer les besoins en cas d'attaque, explique un haut fonctionnaire en charge de ce dossier. S'agissant des métaux lourds, dont l'absorption peut être mortelle, nous avons par exemple travaillé sur la base de 200 personnes contaminées. Cela nous a convaincus de réunir plusieurs centaines de doses d'antidotes. »
Pour contrer les effets de la toxine botulinique, sans doute le plus meurtrier des poisons disséminables dans l'eau certains experts estiment qu'il suffirait d'un gramme pour tuer 40 000 personnes , les médecins disposent d'immunoglobulines efficaces, mais mal tolérées par l'homme, dont ils ont récemment relancé la fabrication. Les inspections de l'ONU ont, il est vrai, démontré que l'Irak a autrefois produit cet agent à des fins militaires.
En amont de ces mesures, les distributeurs ont depuis peu recours à des outils nouveaux pour sécuriser l'approvisionnement. Des détecteurs capables, une fois trempés dans l'eau, de repérer certains agents toxiques, ont ainsi été achetés aux États-Unis. A Paris, des clapets « antiretour » ont été installés sur les bouches d'incendie qui se trouvent en contact avec le réseau d'eau potable, afin d'éviter qu'un poison n'y soit injecté. Par ailleurs, un projet de généralisation du système parisien de contrôle par chloration permanente (voir ci-desous) est à l'étude dans les ministères en charge du dossier.