G.
Verna
En Turquie, ce barrage qui commande tout
L'Express du 08/08/1991
En maîtrisant le Tigre et l'Euphrate, le pays de Turgut Ozal fait coup double. Il augmente sa production d'électricité, irrigue des terres jusqu'ici incultes. Et s'assure une position de fournisseur du monde arabe. Un pipeline aquatique? L'idée est lancée.
S'il agit d'une guerre, les Turcs préparent l'arme absolue. Elle se dresse, colosse d'argile et de pierre, sur ces terres de haute Mésopotamie qui furent, nous dit-on, le terrain de jeu d'Adam et Eve. Aujourd'hui, dans la poussière rouge, 8000 ouvriers et ingénieurs forgent l'orgueil de la Turquie. Vieux problème: quelle place le pays veut-il et peut-il se tailler dans la région? Et qui obsèdeTurgut Özal, chef de l'Etat, lequel rêve tout à la fois d'intégration dans l'Europe des Douze et de reconnaissance au Moyen-Orient. Il fait donc sien le refrain des visionnaires: changer la vie là où elle est rude, là où le climat est sec, et l'eau si profondément enterrée que le sol se craquelle. Qu'à cela ne tienne! Dans cette Anatolie du Sud-Est où poussent quelques pistachiers, on domestiquera les fleuves. On construira 22 barrages, qui généreront 27 milliards de kilowattheures, c'est-à-dire la moitié de l'énergie électrique actuellement produite en Turquie. On irriguera 1,7 million d'hectares supplémentaires, ce qui permettra aux paysans de doubler leur production. Et, puisque l'on est sur les terres qu'arpentèrent les prophètes, on s'autorise des visions: un «pipeline de la paix», construit par les Turcs, pourrait alimenter en eau tous les pays du Golfe et du Proche-Orient.
L'eau, pour le moment, est surtout source d'aigreurs, de soupçons, de tensions. Au commencement, il y a l'Euphrate, et puis le Tigre, dont les cours voisins se retrouvent en Irak, après, pour le premier, un long détour par la Syrie. Il y a, entre les deux fleuves, 74 000 kilomètres carrés de plateaux désertiques, cette partie de la Turquie, pauvre, où la moitié des paysans sont dépourvus de terres. Peut-être parce qu'ils ne parlent qu'arabe ou kurde. Il y a, aussi, ce projet pharaonique. D'abord, 5 barrages sur l'Euphrate, en attendant ceux qui viendront, dans les prochaines années, ralentir la course du Tigre. Il y a, enfin, les peurs que ces rêves inspirent.
Au début de l'année dernière, un Front arabe des Kurdes contre la Turquie, basé à Chypre et inconnu jusqu'alors, donne, au détour d'un tract, ses lettres de noblesse à l'ouvrage. «Nous ne pouvons pas laisser la Turquie mener à bien cet objectif odieux. Chers frères arabes, unissons nos efforts pour le détruire aussi vite que possible.» Quelques mois plus tard, les Syriens protestent quand Ankara, enfin prêt à entamer le remplissage du bassin de retenue du barrage Atatürk -le troisième et le plus impressionnant de tous - réduit le débit du fleuve. Pour une durée de trois ans. De quoi se plaignent-ils? Les Turcs respectent, après tout, la lettre de l'accord signé en 1987 entre les deux capitales: 500 mètres cubes, chaque seconde, poursuivront leur course vers le pays voisin, ce qui, si l'on en croit un diplomate à priori impartial, «est largement suffisant pour la Syrie». Et puis, les Syriens eux-mêmes eurent-ils des scrupules quand, en 1975, ils mirent en service, toujours sur l'Euphrate, le barrage d'alThawra? Bagdad menaça alors Damas d'un conflit, criant à la ruine de 3 millions de fermiers. Il n'y eut pas de guerre, et les paysans irakiens ne sont pas plus pauvres qu'avant. Mais les inquiétudes demeurent.
Au-dessus des 8 turboalternateurs, dont le premier doit fonctionner en février 1992, cette inscription sonne comme un défi: «Je suis fier d'être turc». Signé: Kemal Atatürk. Orgueil que relaie Turgut Özal dans la brochure distribuée aux visiteurs: «Nous sommes capables de tout.» Des experts et des sociologues venus d'Ankara expliquent à une population pour moitié illettrée les miracles que leur apportera ce mur de 170 mètres de hauteur, enrobé de tonnes de pierres. Croient-ils vraiment, ces paysans, qu'ils vivront un jour dans une contrée ressemblant à la Californie? Ou bien se sentent-ils un peu coupables de servir les desseins plus ambigus qu'entretiendrait Özal?
On soupçonne ce dernier d'avoir songé à utiliser l'eau comme une arme, il y a deux ans. Alors Premier ministre, il aurait menacé la Syrie de stopper le cours de l'Euphrate si Damas ne s'engageait pas à suspendre son aide au PKK, organisation autonomiste et marxiste kurde, qui lançait - et lance encore - de multiples incursions meurtrières en Turquie à partir de bases syriennes.
Bien entendu, les Turcs se défendent d'entretenir la moindre intention maligne à l'égard de leurs voisins. Ils affirment qu'une commission technique d'experts de Damas, de Bagdad et d'Ankara n'a jamais cessé de se réunir, même pendant la crise du Golfe. En outre, soutiennent-ils, les simples lois de la physique leur interdiraient de se mal comporter. «Un bassin de retenue, c'est comme une baignoire, explique un ingénieur. Si on la remplit trop, elle déborde.»
Enfin, rappellent-ils, le vieux rêve du «pipeline de la paix» devrait achever de dissiper les soupçons. Il s'agirait de domestiquer les eaux de deux autres fleuves de la région, le Ceyhan et le Seyhan, qui se déversent, inutiles, en Méditerranée. Le conduit aurait deux branches: l'une alimenterait la Syrie, la Jordanie, l'ouest de l'Arabie Saoudite; l'autre fertiliserait le Koweït, l'est de l'Arabie, les Emirats arabes unis. Le projet est si ancien qu'il a pris, si l'on ose dire, des allures de serpent de mer. Seulement appuyé par une étude de faisabilité concoctée par une entreprise américaine. Qui le financerait? L'Arabie? Le Koweït? Les Emirats? Personne n'est vraiment enthousiaste à l'idée de donner à Ankara les moyens d'exercer un chantage absolu sur ses voisins. «Car un pipeline, note un diplomate, on peut le couper.»
Les Syriens, notamment, réclament un arbitrage international. Les Turcs ne le refusent pas. Ainsi Turgut Özal a-t-il convié les chefs de 22 Etats à débattre le problème en novembre. Pour construire, sur le partage de l'eau, les bases d'un nouvel ordre mondial.
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