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Multiculturalisme et gestion des minorités ethniques Mulitculturalism - El multiculturalismo

 

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Alain Lorfèvre

Crise linguistique : Le Manitoba répond en français

La libre Belgique le 16/10/2002

 

Winnipeg, capitale du Manitoba, province canadienne. Cette ville de 670.000 habitants a l'apparence typique des villes du Mid West américain: larges rues bordées de batisses carrées de plein-pied, plan en damier autour d'une `Main Street´ aux enseignes rutilantes, steak house à chaque `bloc´,... Jusqu'aux deux bisons sculptés à l'entrée du palais provincial, tout rappelle que les Etats-Unis ne sont qu'à une centaine de kilomètres au sud.

Surprise dès lors, lorsque le voyageur de passage découvre au-delà du pont surplombant la rivière Rouge un panneau en français proclamant `Bienvenue à Saint-Boniface´. Et de voir défiler dans ce quartier cossu des rues Jeanne d'Arc ou Louis Riel. `Winnipeg a été fondée par l'explorateur français Pierre Gaultier de La Vérendrye et ses deux fils en 1731. Si vous regardez une carte de la région, vous trouverez beaucoup de rivières, de lacs, de villes ou de montagnes aux noms français´. Albert Dubé, ancien enseignant reconverti guide est fier de ses origines francophones. Il porte la `ceinture fléchée´, écharpe traditionnelle multicolore. Nouée à gauche, elle rappelle que ses ancêtres étaient de purs `néo-français ´. A droite, elle aurait indiqué une appartenance à ce que l'on appelle ici la `nation métisse´ - fruit des mariage entre colons français et amérindiens - dont était originaire Louis Riel, héros local, fondateur en 1870 de la province du Manitoba et premier grand opposant francophone contre la Couronne britannique.

Tels d'irréductibles Gaulois, les 50.000 francophones du Manitoba résistent encore à l'envahisseur anglophone et à l'assimilation, acte honni synonyme de capitulation. Une entreprise difficile: si le Québec rassemble 6 des 7 millions de francophones que compte le Canada, leurs cousins éparpillés sur tout le reste du territoire, de la Terre-Neuve au Yukon, ne sont qu'un gros million perdu au milieu de 22 millions d'anglophones et sous influence des 260 millions d'habitants des Etats-Unis, culturellement envahissants. Et si au Manitoba, en Ontario ou en Alberta les francophones sont regroupés, leur dispersion dans les autres régions les précarise.

Ces communautés francophones, fondées souvent par les premiers colons ayant pénétré il y a quatre siècles au coeur même du Canada, sont de plus peu homogènes: rien - ou presque - de commun entre les Acadiens, premiers parmi les premiers et unis par le souvenir du `Grand Dérangement´(1) ou les descendants de Suisses, Wallons ou Français établis dans l'Ouest à partir du milieu du XIXe siècle.

Dans les provinces dites `des Prairies´, soit le Manitoba, la Saskatchewan et l'Alberta, les colons français se sont établis dès la première moitié du 18e siècle. Leur histoire est marquée à partir du XIXe siècle par la déferlante des colons anglophones et une `question linguistique´ dont les conséquences se font encore sentir.

`Jusqu'en 1867, il y avait au Manitoba un sentiment de parité entre les deux communautés linguistiques historiques´ rappelle Guy Jourdain, conseiller du Service aux Communautés francophones de la province du Manitoba. `Le français était alors parlé par 50 % de la population. En 1890, tout bascule: le gouvernement manitobain fait de l'anglais la seule langue officielle et interdit l'enseignement du français.´ Commence alors une longue période de résistance. `Dans les années 50 encore, les instituteurs nous apprenaient comment cacher nos livres en cas de visite des inspecteurs de l'Etat´, se souvient Edmond Labossière, député du Manitoba..

Un processus qui se répètera dans toute la Confédération canadienne, dont les Provinces, comme nos Régions ou Communautés, disposent d'une large autonomie. Aujourd'hui, le Manitoba ne compte plus que 5 % de francophones pour un peu plus d'un million d'habitants. `Si le Canada est officiellement un Etat bilingue, ce principe ne s'applique qu'aux services fédéraux. La seule Province à avoir inscrit le bilinguisme dans sa constitution est le Nouveau-Brunswick (NdlR: qui ne compte que 0,5 % de francophones pour 547.000 habitants). Même le Québec ne l'a pas fait.´

Car contrairement à ce qu'on pourrait croire, la lutte des minorités francophones en dehors du Québec ne fait pas l'unanimité. Certains comme le politologue Archibald Clinton proclament: `La politique de bilinguisme est un échec!´. Arguments: `En 30 ans, le bilinguisme n'a progressé dans la population que de 4% ; les écoles françaises en territoire anglophone ne subsistent que grâce à l'argent fédéral; l'assimilation augmente...´ `Vous ne croyez pas que vous menez un combat d'arrière-garde?´ ose même lancer un journaliste de la Belle Province alors que le président d'une très active Fédération des communautés francophones et acadiennes met en exergue l'apport des minorités francophones à la diversité culturelle du pays.

Dans les années 1960, c'est pourtant le Québec qui mena la `Révolution tranquille´, militant pour le droit des francophones. Mais depuis l'adoption en 1969 de la `loi sur les langues officielles´ initiée par le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau, la Province s'est repliée sur ses acquis. Elle s'oppose sur son territoire à l'application la Charte des droits et libertés (1982), qui prévoit qu'une minorité linguistique peut réclamer l'enseignement de sa langue `partout où le besoin s'en fait sentir´ - ce qui l'oblige à reconnaître `ses´ minorités... anglophones. Au plus fort des campagnes pour le deuxième référendum sur la souveraineté du Québec en 1995(2), un écrivain québécois osait même qualifier ses cousins de l'Ouest des `cadavres chauds´.

`Il y a eu une rupture entre Québécois et Franco-Canadiens. Avant, on parlait du Canada français. Avec les souverainistes apparaît le slogan `Hors du Québec, point de salut´. Nous nous sommes sentis abandonnés.´ Pour Edmond Labossière, ce ne sont pas `ces maudits québécois´ - anathème proféré le sourire en coin - qui leur ont apporté des garanties, mais le gouvernement fédéral.

Depuis l'ère Trudeau, c'est en effet de la capital fédérale Ottawa que se fait la promotion du bilinguisme. Dès 1969 et l'adoption de la loi sur les langues officielles, un Secrétariat d'Etat fédéral fut ainsi chargé de la promotion du français dans l'ensemble du pays. Cette politique a offert aux francophones un poids supérieur à leur nombre effectif au sein de la population. Alors qu'ils représentent un peu moins du quart des 29 millions de Canadiens, les Franco-Canadiens, par la force des choses plus bilingues que les anglophones, accèdent en majorité aux postes-clés de l'Etat et de l'administration où le bilinguisme, comme en Belgique, est une obligation. Au point de créer un paradoxe `historique´ dans un pays d'immigration: au Manitoba, les Ukrainiens ou les Allemands qui représentent aujourd'hui 7% de la population (un tiers de plus que les francophones) n'ont aucune reconnaissance. L'argument fuse: `Nous étions là avant eux, comme nous étions là avant les Anglais.´

Dans les Prairies, il fallut pourtant de longues batailles juridiques dans les années 1970 pour que les francophones voient leur droits reconnus et que soient remises en cause les lois unilingues du XIXe siècle. `En 1975, explique Edmond de Labossière, un certain Georges Forest contesta une contravention rédigée en anglais, au motif que l'Acte du Manitoba de 1870 en faisait une province bilignue. D'appel en appel, il aboutit en 1979 à la Cour suprême qui trancha en sa faveur. Ce fut le début d'une véritable crise, parfois très violente.´

`Je travaillais au gouvernement provincial, se rappelle Daniel Boucher, aujourd'hui président de la Société franco-manitobaine. Un soir débarquent dix mille extrémistes anglophones hurlant `No more French´. A ce moment-là, on a eu peur...´ Léo Robert, directeur de la Division scolaire francophone du Manitoba, se souvient également: `Je présidait la Société franco-manitobaine. Son bâtiment fut incendié. D'autres couverts de graffiti. J'ai reçu des menaces très sérieuses. J'ai même dû envoyer mes enfants à l'est.´

Il faudra une nouvelle affaire en 1985 pour que la Cour suprême tranche définitivement en faveur des francophones: toutes les lois du Manitoba depuis 1870 sont déclarées inconstitutionnelles, parce qu'unilingues. La Cour donne à la province un délai de 120 jours pour dresser un échéancier de traduction! Un compromis sera trouvé entre la Société franco-manitobaine et la Province, qui prévoit notamment l'accès au document administratifs dans la langue de chaque communauté. Le cas fait jurisprudence dans les autres provinces, y compris au Québec à l'avantage... de la minorité anglophone.

`Aujourd'hui, le dialogue est rétabli. Les anglophones respectent nos droits, constate Daniel Boucher. Il y un an, suite une erreur administrative, des panneaux de signalisation anglophones furent installés dans un quartier francophone: ils furent les premiers à protester. Le français est maintenant perçu comme un atout économique.´

Les écoles d'immersion où les anglophones apprennent le français connaissent un succès croissant dans tout l'ouest canadien tandis qu'une association privée, le Conseil de développement économique des municipalités bilingues du Manitoba, joue la carte du bilinguisme économique. Développement du tourisme, accès aux soins de santé en français, création d'un parc industriel bilingue à la frontière des Etats-Unis: les projets sont multiples. Sans oublier la volonté d'inciter les francophones étrangers à immigrer.

Depuis 1988, Patrimoine canadien, le ministère qui a remplacé le Secrétariat d'Etat, tout en garantissant les droits des deux communautés historiques ainsi que celles des `Premières Nations´, promeut également l'immigration économique dans un pays où 53% de la croissance démographique dépend des nouveaux citoyens. Une approche où, loin de parler d'intégration, on préfère le multiculturalisme, source de richesse et de dynamique affirme-t-on officiellement. Seul risque pourtant: la majorité des immigrés demeurent anglophones. Ainsi à Montréal, unique métropole francophone d'Amérique du Nord, la majorité des chauffeurs de taxi ou du petit personnel de l'Horéca est incapable de répondre en français, au grand mécontentement de leurs clients. Répétition de l'histoire?

Si certains constatent bel et bien une légère érosion du fait français au Canada, ils restent optimistes. `Je ne verrai pas le jour où le Manitoba reconnaîtra officiellement le bilinguisme, conclut Léo Robert. Mais si mon père est presque mort en anglais, je crois que ma petite-fille mourra en français.´ L'espoir, ici, fait survivre.

(1) Déportation massive des Acadiens de 1755 à 1763 par les Britanniques.(2) Le premier eut lieu en 1980.

© La Libre Belgique 2002