Article paru dans Correspondances, bulletin scientifique de l'Institut de Recherche sur le Maghreb Contemporain
A propos de...
Gardiens de
lislam.
Les oulémas dAl-Azhar dans lÉgypte
contemporaine
Malika Zeghal, Paris, Presses de Sciences Po, 1996, 381
pages
Bernard BOTIVEAU
Chargé de recherches au CNRS et actuellement rattaché au CERMOC (Amman), Bernard BOTIVEAU enseigne au Centre de Droit de lUniversité de Birzeit en Palestine. Entre autres ouvrages, il a publié Loi islamique et droit dans les société arabes (Paris, Karthala, 1993).
Issu dune thèse de science politique, le livre de Malika Zeghal sur les oulémas dAl-Azhar dans lÉgypte actuelle sinscrit dans une tradition cognitive ancienne sur les hommes de religion dans le monde arabe sunnite. Objet de lattention des orientalistes, le milieu des savants musulmans avait été quelque peu relégué, depuis plusieurs décennies, de lunivers des sciences sociales, en dépit de publications périodiques. Dune part, lidéologie développementaliste accompagnant les périodes de décolonisation et daccès à lindépendance avait réduit lintérêt pour tout ce qui touche à lislam et à la vie des musulmans. Les hommes de religion apparaissaient sans doute, dans les années cinquante et soixante, comme des "survivants" hors détat de concurrencer, quant à la légitimation des valeurs sociales, les intellectuels et experts formés dans le moule de lenseignement moderne. Dautre part, lémergence dune nouvelle catégorie dacteurs politiques, les islamistes, cherchant à disqualifier les oulémas comme interprètes exclusifs de la loi islamique, a semblé ensuite réduire la capacité dexpression de ces derniers dans la société.
Institution islamique et égyptienne productrice de savants et reproductrice de savoir en sciences religieuses, Al-Azhar apparaissait de plus en plus comme une institution, certes vénérable, tant à cause de son ancienneté (elle a fêté il y a peu son millénaire) que de labondance de son patrimoine culturel, mais aussi décalée - sclérosée, disaient les nassériens - dans un monde désenchanté et soumis à la concurrence des idéologies. Cependant, les mutations rapides de la vie politique égyptienne depuis un quart de siècle, provoquées par de multiples facteurs incluant les confrontations avec Israël, les politiques publiques douverture économique, la seconde guerre du Golfe ou les pressions internes, démographiques et sociales notamment, ont suscité une variété de problèmes socio-économiques et un renouvellement des acteurs politiques. Cette évolution a donné à Al-Azhar loccasion de se repositionner dans le champ politique et de susciter, au sommet de sa hiérarchie comme parmi ses représentants les plus modestes, un débat que lon ne pouvait guère attendre auparavant.
Cest dans ce contexte que se situe lanalyse de Malika Zeghal sur les lettrés religieux dont elle estime quils peuvent encore jouer un rôle important dans la société égyptienne et, du fait de linfluence internationale de lÉgypte, dans les débats qui traversent les sociétés du monde musulman. Lauteur sest placée, pour lexpliquer, dans une perspective historique qui inventorie, depuis lExpédition dÉgypte de Bonaparte et les premières grandes réformes du XIXème siècle, les événements politiques qui ont contraint linstitution, parfois à sautoréformer, souvent à se faire réformer, et les façons dont les oulémas actuels ont géré cet héritage et lont mobilisé dans lintérêt de leur reproduction. Elle a, pour ce faire, utilisé les ressources des textes historiques et lexpérience quelle a tirée de sa fréquentation de lÉgypte pendant plusieurs années, notamment par une série dentretiens biographiques réalisés avec des oulémas connus, comme avec des apprentis savants de lUniversité.
Organisé en huit chapitres, louvrage retrace dabord dans les trois premiers lévolution de lUniversité depuis le règne de Muhammad Ali jusquaux années 1970 et aux reformulations islamistes de la culture islamique. Subissant le processus de modernisation imposé par des pouvoirs politiques successifs entre 1805 et 1952, plus quagissant sur ce processus, Al-Azhar a manqué sa modernisation1. La contestation représentée par ces mujâwirs, étudiants gravitant autour de la mosquée et se mobilisant volontiers contre les décisions de la hiérarchie des enseignants, nétait pas absente, mais cest surtout une image quiétiste qui domine au cours de cette période. Suivant en cela une tradition bien établie, Al-Azhar répugne à affronter le pouvoir politique, même lorsque celui-ci se fait pressant ; elle se révèle réfractaire au combat idéologique et à lintégration partisane, comme lindique sa relation ambiguë avec les Frères musulmans dans les années 1940-1950 : néanmoins la sympathie des oulémas pour ce groupe ne va pas jusquà prôner lengagement dans les phalanges dHassan Al-Banna. Ils ont sans doute approuvé le mouvement national conduit par le Wafd, mais ont vite pris leurs distances avec le "nationalisme libéral et laïque" des intellectuels modernes quils ne comprennent pas et auquel ils ne peuvent opposer dalternative idéologique. Quoi quil en soit - cette constante apparaît dans lanalyse - la présence de contestataires à différentes époques interdit de parler à propos dAl-Azhar dinstitution homogène, contrairement à linclination de trop détudes orientalistes. Ce fonds de quiétisme, ensuite, explique les raisons pour lesquelles linstitution sera sommée de se réformer lors de la révolution nassérienne en 19522 en même temps quil explique en quoi elle navait pas les moyens de sopposer ni même de sassocier à sa propre réforme, imposée den haut. Les "enturbannés" devront avaler bien des couleuvres, mais cela nempêchera pas une nouvelle génération doulémas dapparaître, mêlant monde rural et bureaucratie urbaine, et acceptant une certaine désacralisation de laccès au savoir. Cest cette nouvelle génération qui procédera à un aggiornamento laïciste du droit islamique3, lui-même prélude aux contestations en légitimité de ce nouveau droit, qui interviendront à partir des années 1970 avec différents projets de codification azharis et les amendements constitutionnels de Sadate.
Héritiers de ce processus qui a vu saffirmer une nouvelle culture juridique et politique en même temps que la contestation de cette culture de lintérieur même dAl-Azhar, les oulémas ont retraduit ce conflit dans des termes politiques à la mesure des enjeux contemporains. Outil de diffusion de lislam à partir de ses centres traditionnels, la dawa (prédication) était souvent mobilisée par les gouvernements, comme le fera Nasser dans les années 1950 pour populariser les grands thèmes économiques et sociaux de programmes tiers-mondistes conformes à "lesprit de Bandoeng". Mais lusure du nationalisme arabe contribuera aussi à faire de la dawa un enjeu politique moderne, en permettant aux grands oulémas den définir les objectifs en relation avec les centres géopolitiques de la Umma (Arabie saoudite, Indonésie, Golfe etc.), sans empêcher des oulémas plus modestes de "prêcher et oublier lÉtat" en prenant appui sur un réseau dense de mosquées privées4. Mais Al-Azhar-institution officielle entendait garder le contrôle de la prédication et inaugura, en 1978, une Faculté de prédication (Kulliyat al-dawa). Ce mouvement mettra en valeur des prédicateurs influents, sachant se servir des médias, comme Sharawi, Ghazali, Kichk ou Mahallawi, dont dutiles biographies sont fournies par lauteur. Ces débats dun contenu nouveau témoignent de luttes internes5 dont les manifestations les plus visibles sont celles dune bataille des turbans et de recompositions des relations entre savoir et pouvoir au sein de lUniversité islamique et à labri dun pouvoir politique souvent dépassé, le tout résultant de la crise de lidentité azharie ouverte par les succès et les échecs de la sécularisation, nassérienne notamment.
Ces conflits ont laissé des traces et ont ouvert la voie à des expressions autonomes. Dun côté, une population étudiante formée selon les normes éducatives fixées au cours du processus de modernisation sociale a exprimé, dans les années 1984 à 1987, des exigences de participation aux décisions engageant linstitution, tandis que ses représentants les plus politisés nhésitaient pas à demander des comptes à sa hiérarchie quand celle-ci se compromettait avec le pouvoir politique, comme ce fut le cas lorsque Mubarak chercha, en 1986, à les associer à une condamnation de principe des islamistes, dans les procès politiques quil organisait. Examinant le fonctionnement de la censure azharienne des écrits au nom dune interprétation "orthodoxe" de lislam, M. Zeghal montre à ce propos - et cest un des apports significatifs de ce livre - comment la violence symbolique que représente la censure peut facilement converger avec une violence physique, dont le paradigme reste lassassinat de Farag Foda en 19926. Est ainsi posée la question centrale de la relation entre oulémas et islamistes : des différences sociologiques peuvent être relevées dans la première phase de la contestation islamiste (années 1970) quant à la culture, lexpérience, la formation ou les intérêts définissant des objectifs à atteindre ; ces derniers peuvent converger pour définir une culture politique partagée et dessiner les contours dune alliance objective entre oulémas et islamistes ; à juste titre, lauteur semble pencher pour cette interprétation.
Des acteurs politiques identifiés par une institution religieuse, Al-Azhar
Lidentité collective des oulémas étant malaisée à situer, tant est grande la diversité des acteurs et des intérêts, cest en fait linstitution Al-Azhar, avec les défis quelle a dû affronter et les enjeux quelle a représentés et représente aujourdhui, qui sert de référence pour mesurer leurs évolutions dans la période récente. La démarche historique choisie permet de retenir des événements touchant directement le champ politique, cest à dire les positionnements des oulémas égyptiens vis à vis du pouvoir politique. En tant que groupe, lobjet danalyse consiste en lensemble des lettrés religieux, des clercs dont le statut est défini par des modalités daccès au savoir religieux, de contrôle et de monopolisation de ce savoir. Ce statut est garanti par une assise économique (la gestion des biens religieux), certes grignotée dans le temps, et permettant une médiation entre le sacré et le profane, entre le pouvoir politique et les individus, ce dernier caractère se manifestant par le besoin qua le pouvoir politique dêtre légitimé par les oulémas, y compris et peut-être surtout lorsquil laïcise la société comme ce fut le cas sous Nasser.
Les orientalistes ont souvent vu dans les oulémas les garants de lorthodoxie du savoir (les gardiens de lislam), mais ils ne leur ont accordé dattention que dans la mesure où ils sintéressaient à un islam global et à des expressions intellectuelles quils inscrivaient dans le vieux thème de lopposition entre tradition et modernité. M. Zeghal prend ainsi ses distances avec la thèse de Daniel Crecelius (1972), comme avec celle plus récente de Magda Ali Sâleh (1992), tout en reconnaissant au premier le mérite dêtre sorti dun simple débat didées, pour appréhender aussi les oulémas comme un groupe humain avec des intérêts, des stratégies de défense de ces intérêts, des conflits, des enjeux, toutes choses qui font en effet un objet politique. Si elle suit loptique weberienne ("les techniciens réguliers dun culte") elle évite de saventurer trop loin dans un débat indécis sur la question de savoir sil sagit dun clergé au sens où ce mot est entendu en Europe. En sociologie des religions, il est difficile en effet de faire des oulémas un clergé des Musulmans, en partie en raison de leur relation au sacré. En revanche, un certain monopole quils ont su conserver sur la définition de ce qui est licite ou non, normal ou non, les place en position de décision et de pouvoir quand il sagit de savoir si tel pouvoir politique, telle politique publique est ou non "légitime", ou "légale" (sharî dans les deux cas) du point de vue de la sharîa.
Une institution non homogène
Les sciences orientales, et spécialement lislamologie, se sont davantage attachées à lislam quaux Musulmans. On semble en effet tout connaître, à travers ce fonds, des normes cultuelles et juridiques dérivées du Coran, qui seraient censées régir la vie du Musulman dans tous ses détails et constitueraient "le" Musulman, réappliquant constamment, à lécart du temps, ces normes sans les interpréter ou les réinventer. Si des Musulmans existent bien en chair et en os dans beaucoup de ces écrits, cest en tant quils se plient à une norme "immuable" qui finit par les décrire et faire de la moindre de leurs réactions un comportement attendu. Cette image a certes été affectée par lirruption des discours contestataires modernes, mais elle demeure tenace dans lappréhension de lautre. Il nest donc pas indifférent de la déconstruire et de montrer à quel point elle nourrit limaginaire occidental. Lenquête ethnographique de Malika Zeghal, complétée de rappels historiques, contribue à montrer que les clercs sont, au contraire, multiples et que, loin dêtre façonnés par ce seul moule dans lequel ils sont censés entrer, ils représentent la diversité : Al-Azhar de ce point de vue nest pas un "acteur unique". Cela nest pas sans importance puisque de cette diversité dépendent des clivages idéologiques et des stratégies discursives et pratiques adaptées aux objectifs poursuivis.
La contestation au sein de linstitution, par exemple, nest pas un phénomène typiquement contemporain. Face à une aristocratie azharie conservatrice ayant réussi à capter et à monopoliser les revenus des waqfs, se dressait souvent la masse des mujâwirs ("ceux qui entourent" la mosquée), prompts à réclamer le respect de la loi islamique, du moins lorsque cela signifiait partir à lassaut des privilèges. Les mujâwirs ont ainsi appelé à linsurrection contre Bonaparte en 1798 - subissant du même coup sa répression -, à rejoindre les troupes du mouvement national en 1919 ou à contester le cheikh Maraghi en 1935, lorsquil oubliait ses premiers engagements réformistes7. Même sils ne savent pas lier ces actions spontanées à une formulation politique des besoins de linstitution dans la société, comme lavaient fait Abduh et les siens, leur action met en scène des clivages constants entre "aristocrates" et oulémas dorigine modeste, entre "grands" et "petits" prédicateurs sélectionnés par laccès au capital symbolique que représente la consécration par la hiérarchie, entre modérés, radicaux et indifférents politiques.
Les biographies présentées, concernant lépoque contemporaine comme des périodes antérieures, contribuent de façon significative à défaire cette image standardisée du âlim, déterminée par un savoir supposé inchangé, et qui comme un clone, se reproduirait à linfini dans un temps anhistorique. Comme lauteur le souligne dans son introduction (elle a rassemblé trente-cinq histoires de vie orales complétées par des recherches dans les archives de linstitution, notamment la revue Majallat al-Azhar), si le chercheur doit se défier de "lillusion biographique" (Bourdieu), si par ailleurs son propre statut peut biaiser sa relation à son objet (lauteur a été perçue successivement comme une "Arabe francisée ou mutafarnisa", orientaliste/mustashriqa et occidentaliste/mustaghriba)8, il dispose néanmoins de ce matériau riche pour accéder à une représentation dynamique, anthropologique, des pratiques et des représentations des acteurs et contribuer à reconstituer la mémoire de linstitution. Peu importe finalement que les oulémas du haut de la hiérarchie se montrent complaisants vis à vis de leurs propres trajectoires et que les plus modestes se livrent avec moins de précautions, puisque la réunion des ces histoires de vie conduit à poser la vraie question en se demandant - nous y reviendrons - si le savoir transmis est davantage caractérisé par son holisme ou par la fluctuation des représentations quil véhicule en fonction des changements du contexte social et politique dans le temps. "Lacteur unique" disparaît en effet au profit de limage dune institution certes non pas éclatée, mais segmentée en fonction de la diversité des acteurs qui parlent en son nom. Quil sagisse de ces apprentis-prédicateurs venus du Said et qui y retourneront, une fois leurs études au centre terminées, pour prêcher le "vrai" islam, de ces étudiants "néo-mujâwirs" et contestataires modernes de la hiérarchie azharie, de ces cheikhs dAl-Azhar dont les options politiques parfois très marquées à linstar de lun des plus grands, Abdel Halim Mahmud, dépendent de leur culture et de leur expérience de la confrontation avec le pouvoir politique, de ces oulémas moins connus mais influents comme Muhammad al-Bâhi, transfuge des Frères Musulmans et porte-parole du régime nassérien à Al-Azhar lors de la grande réforme de 1961, ou encore de ces grands prédicateurs dont le seul nom évoque des parcours politiques et médiatiques fort différents : Chaarawi, Ghazali, Kichk et dautres encore.
Une institution islamique dans lhistoire
Malika Zeghal, dans les développements quelle consacre à la réforme de linstitution imposée par le pouvoir nassérien9, rappelle quune institution, fût-elle religieuse, sadapte aux conditions qui lui sont imposées de lextérieur. Le "dogme" enseigné y apparaît peut-être inaltérable, soutenu par un discours patiemment élaboré par des générations didéologues, mais les pratiques, quant à elles, se soumettent à ces évolutions. Au départ, Al-Azhar a soutenu la révolution, au moins par la voix dune partie de ses représentants : en accord avec la grande majorité des Égyptiens, les oulémas reconnaissent que Nasser a mis fin à une monarchie discréditée et abattu les symboles forts de la présence étrangère. Le sentiment national, vivace en 1919, lest tout autant en 1952 et il est largement partagé à Al-Azhar. Autre élément de différenciation, des oulémas dextraction modeste voient quant à eux dans la révolution le moyen dune "mobilité sociale ascendante". Mais le projet nassérien prend aussi pour cible linstitution, sans lévolution de laquelle il ny aurait point de réforme possible. Privée de son assise économique, sociale et symbolique par létatisation des waqfs en 1952-1953 et la suppression des juridictions religieuses en 1955, Al-Azhar na de choix quentre taire ses résistances et se soumettre, ou se rallier. Et si certains, suivant lexemple de cheikhs comme Baquri ou Zayyat, veulent la réforme, la majorité semble attendre des jours meilleurs. La réforme sera en fait imposée par la loi de 1961, le cheikh Chaltut (1958-1963) se chargeant dy préparer les esprits en déclarant que lislam ne soppose pas au socialisme (il nen va pas de même pour le communisme) et que, pour prendre un exemple de cette époque, le contrôle des naissances peut se justifier en pratique sans avoir besoin dêtre justifié par le droit islamique.
Ce ralliement hésitant au nassérisme nen prélude pas moins à lémergence dune nouvelle génération dazharis, qui intègre le monde rural à la bureaucratie urbaine. Louléma fonctionnaire remplace le clerc indépendant et les nouveaux bâtiments de luniversité, situés dans le quartier dAbbasiyya, symboliseront ultérieurement lentrée de lUniversité islamique dans la sphère des enseignements profanes. En admettant que, si les fondements du savoir sont sacrés, les modes dapprentissage peuvent être, eux, désacralisés et permettre à une certaine rationalisation du savoir dans les instituts azhariens de se substituer au savoir mémorisé quimposaient les kuttabs, cette génération mutante déterminera par la suite bien des évolutions. Ce point est sans aucun doute important pour saisir comment sinstituent aujourdhui les relations entre les oulémas et les islamistes, lesquels ne sont pas sans rappeler ces mujâwirs qui aiguillonnaient par leur contestation la hiérarchie azharie. Aux rijâl al-dîn ont succédé des enseignants et des élèves familiers dun enseignement civiliste. Il reste que Nasser ne voulait pas la destruction (tadmîr) de linstitution, mais seulement son évolution (tatwîr) : il était en effet trop conscient du poids historique des oulémas et de leur capacité daction, un moment exprimée par la résistance du Front des oulémas, après la polémique lancée en 1955 par Taha Husayn sur la nécessité dunifier lenseignement et la justice. De fait, lunification de lenseignement ne signifie pas que lAzhar soit ouvert à tous : il faut, dune part, être musulman pour y accéder et, dautre part, une bonne partie des oulémas ne désarment pas quand ils affirment que lémergence déduqués aux sciences profanes ne saurait conduire à labolition du âlim dîni, le savant religieux.
Le thème de lapplication de la sharîa, ancien mais réinventé après la défaite de 1967 et le coup de barre de Sadate en direction des islamistes, opère, en mettant laccent sur le droit, une mise à lépreuve de lhypothèse dune transformation structurelle de linstitution par la réforme nassérienne. Cette réforme ne fut-elle quune "parenthèse" dans la vie dAl-Azhar, les oulémas attendant leur heure pour reprendre linitiative, comme semble le penser M. Zeghal10, ou a-t-elle constitué un tournant décisif en faisant accepter par les oulémas un ordre juridique où le droit islamique est devenu en réalité beaucoup moins du fiqh que du droit étatique codifié ? Ce qui du même coup hypothéquerait lidée quils étaient à même de reformuler efficacement de nouvelles codifications islamiques dans les années 1970 ; tout en présupposant quils sont prisonniers dune conception du droit qui résiste au temps. Le développement du droit se produit certes par à coups - les réformes imposées en font partie - mais il est aussi le résultat dun processus lent de réinvention permanente et, dans le cas de lÉgypte, dacculturation à des normes étrangères. Si lauteur admet que le changement était antérieur à la réforme nassérienne, sans doute devrait-on ajouter que cette réforme na fait que parachever une évolution ancienne amorcée bien avant la réforme judiciaire de la fin du XIXème siècle. En se limitant à cette période on pourrait observer que les juristes de droit islamique (fuqaha) ont été "réformés" en de nombreuses occasions : en 1905 Al-Azhar a dû accepter, non sans résistances, lexistence dune école des juges islamiques formés au droit moderne ; les tribunaux religieux ont subi des réformes successives (ordre des avocats en 1916, respect obligé de procédures civilistes dans les années 1930 etc.) ; au regard de ces précédents le juriste de droit islamique est déjà perçu comme un produit du passé par les promoteurs de la réforme nassérienne. Cependant, une certaine constance dans le refus de la réforme est souligné à juste titre (les oulémas, dans leur ensemble, nauront jamais accepté la réforme du droit11) : on pourrait ajouter à cela que lEncyclopédie du fiqh, lancée à la demande du régime nassérien, na pu aboutir quavec le concours doulémas non égyptiens, essentiellement syriens, pendant la période de la RAU (1958-1961). Ce travail de codification fut une instrumentalisation du droit islamique (le rendre conforme aux exigences de la révolution), mais une instrumentalisation réussie. On peut se demander dans ce cas si le retour dans les années 1970, principalement sous Abdel Halim Mahmud (1973-1978), à une codification de la sharîa, nest pas davantage une instrumentalisation politique du discours sur lapplication de la sharîa, pour reconquérir des positions perdues et se situer par rapport aux mouvements islamistes, que la "construction dun droit islamique", ce dernier ayant été fixé auparavant dans des cadres institutionnels rigides et étant devenu difficile à manipuler au gré des circonstances politiques12. Le droit apparaît ici comme une métaphore du changement social, révélant les luttes quil engendre et qui visent, pour Al-Azhar à réaffirmer son existence face au pouvoir politique.
Recouvrer lindépendance et ressusciter lidentité perdue
Politiquement affaibli par la réforme nassérienne, Al-Azhar était peut-être condamné à devenir une institution normalisée, banalisée. Les années 1970 et louverture sadatienne vont lui donner loccasion de sauto-évaluer et de se reprendre. Trois dangers menacent son unité ou du moins lunité de ses décisions politiques et de son fonctionnement vertical du haut vers le bas. Le développement des initiatives privées tout dabord, qui se manifeste par lessor sans précédent, à partir des années 1970, de la dawa des mosquées privées, dont le nombre atteint 50 000 en 199213. Louverture en 1978 dune Kulliyat al-dawa (Faculté de prédication) qui recrute dans les milieux modestes, répond au besoin de ne pas se laisser déborder par une base de petits prédicateurs, que lÉtat na pas la capacité financière dintégrer dans les circuits officiels. Le deuxième danger, sans doute le plus sérieux, vient de laffirmation dans la même période dune contestation islamiste acquise à la violence, ce qui va poser de sérieux problèmes à Al-Azhar. En effet, si la prétention des islamistes à délégitimer le discours azhari classique en se livrant à une interprétation libre de la sharîa est inacceptable pour les oulémas, gardiens de lislam, ceux-ci ne peuvent ignorer que ce discours islamiste est au moins légitimé par son emprise sur la société. Mais en même temps, reprendre linitiative signifie durcir le ton à légard du pouvoir politique et mesurer sérieusement largument islamiste selon lequel le pouvoir serait "sorti" de lislam et pourrait donc être combattu comme un vulgaire apostat. Cest le sens quil convient de donner au dilemme représenté par la bataille des turbans14, dont lissue ne peut être que la lutte en vue de lindépendance vis à vis de lÉtat, troisième et constante menace depuis fort longtemps.
Deux stratégies principales ont été utilisées par les grands oulémas pour se soustraire à ce dilemme. Les procès menés contre des islamistes ont été loccasion de monnayer le prix dune allégeance au pouvoir sadatien puis mubarakien, le bénéfice de cette opération résidant dans le fait quAl-Azhar sera désormais autorisé à intervenir plus directement dans le débat politique, comme on le constate à partir de la décennie 1990 avec le retour dune censure morale qui semble depuis longtemps vissée à lidentité azharie. Si un Abdel Halim Mahmud affirme son indépendance en 1977 dans le procès des assassins du ministre des Waqfs, Dhahabi, tel nest pas le cas ensuite, surtout avec Gadd al-Haqq Ali Gadd al-Haqq qui, en 1986, se refuse à déclarer Sadate apostat, même si certains oulémas comme Salah Abu Ismaïl évitent au même moment de condamner catégoriquement les islamistes. Ensuite, lintégration de plus en plus prononcée de la partie favorisée des oulémas dans les circuits mondiaux de la Umma, bénéficiant de la manne de lArabie saoudite et des Etats du Golfe, des possibilités offertes par lOrganisation de la Conférence Islamique ou des chances de recrutement en Algérie ou en Indonésie15 ont contribué à renforcer laudience internationale de lAzhar et donc accru ses chances de figurer comme interlocuteur sérieux pour lÉtat. Ce point, très utile, devrait cependant permettre de rappeler, que dès les années 1930, louverture vers le monde musulman était déjà le moyen daffirmer une identité menacée alors par les réformes en cours.
Oulémas et islamistes, même combat ?
Ces stratégies, visant sans aucun doute pour les grands oulémas à récupérer le terrain perdu depuis la réforme nassérienne ont-t-elles été payantes et nont-t-elles pas contribué à placer Al-Azhar, en dépit de ses préventions, dans lorbite des islamistes ? En dautres termes, la thèse de la concurrence, voire de lincompatibilité entre la pratique des oulémas et celle des islamistes, fréquemment soutenue dans les deux dernières décennies, tient-elle toujours, et sinon pourquoi ? Cest à répondre à cette question centrale que sattache M. Zeghal dans la dernière partie de son livre.
Le pacte de coexistence entre le pouvoir politique et Al-Azhar, imposé en 1961 par Nasser, est aujourdhui menacé par la violence islamiste, puisque devant les attaques des islamistes et leurs tentatives de briser son monopole de linterprétation de la sharîa, Al-Azhar ne peut plus sans risques apporter sa caution à un régime contesté sévèrement sur sa politique sociale et sur labsence de débat démocratique comme sur ses relations extérieures, avec le poids de plus en plus lourd à porter de la normalisation avec Israël. Telle est léquation en fonction de laquelle Al-Azhar évalue aujourdhui ses chances de protéger son identité, et peut-être surtout de sauvegarder les avantages symboliques et matériels de ses grands oulémas. Linstitution certes ne se réduit pas, comme lauteur le souligne constamment, à ces derniers. Bien des débats se déroulent qui ne sont pas directement greffés sur ces considérations politiques. Cest même à lécart de ces débats que sest affirmée une génération doulémas modestes qui sont devenus experts dans cette pratique dun "bricolage" alliant une connaissance dogmatique mémorisée à des possibilités interprétatives nouvelles engendrées par laccès à une culture profane. Quoi quil en soit, si lon admet que la solidarité entre ses membres est toujours effective, Al-Azhar ne peut esquiver le débat politique et la stratégie actuellement suivie semble bien être une surenchère discursive destinée à garder le contrôle de linterprétation. Le chapitre 7, sur la censure, donne une idée précise de cette surenchère qui se manifeste aussi par des prises de position permanentes dans beaucoup dautres domaines16. Lassassinat de Farag Foda, en 1992, par des islamistes montre bien à cet égard le rôle fort ambigü joué par Al-Azhar dans cette affaire. Foda est tué le 7 juin 1992, soit quatre jours après que la nadwatu-l-ulamâ, formation de douze universitaires azharis qui se sont voués à combattre la "pensée laïque", ait publié dans Al-Nûr un texte appelant Mubarak à interdire le parti Mustaqbal fondé par Foda17. Si la nadwa semble se rétracter par la suite en publiant un pamphlet de 200 pages condamnant lassassinat politique, elle persiste et signe néanmoins en affirmant que Foda était bien un "déviant" et un "apostat" et comme tel méritait la mort, conformément aux doctrines de lislam politique (Ibn Taymiyya en tête), mais une mort "légale".
Cette condamnation, même si elle nest pas partagée par lensemble de lAzhar, même si elle sappuie sur des écrits qui ne sont pas forcément acceptés par tous les oulémas, nen porte pas moins le label de linstitution, ce qui ne peut manquer dintroduire à la question de savoir sil ny a pas convergence entre un certain holisme de linterprétation de la sharîa et le discours islamiste contemporain, sil ne sagit pas là dune division du travail interprétatif, comme le soutient lauteur, dune sorte dalliance objective entre oulémas et islamistes. Les condamnations antérieures dintellectuels (Ali Abderrazeq, Taha Husayn dans les années 1920, Khalafallah et Subhi Mansour dans les années 1960 et 1970 ou Najib Mahfoudh aujourdhui) font partie de la mémoire azharie, comme le rappelle aussi la liste de 300 ouvrages "mis à lindex" par lAcadémie des recherches islamiques depuis les années 1960. Lijtihâd, selon Omar Abderrahman, nest jamais éloigné du jihâd, du combat des croyants dans le chemin de Dieu. Faut-il isoler ces événements, les situer dans un contexte historique, celui des contradictions actuelles de linstitution ? Sans doute. Mais la question reste ouverte de savoir si linterprétation dune connaissance holiste, par laquelle sont obligés de passer tous les entrants dans les stratégies discursives actuelles, nest pas de nature à modifier les aspirations pluralistes et la recherche dune expression humaniste (insâniyya) par des oulémas modestes, à lécart des stratégies de survie dune aristocratie azharie renouvelée qui aspire toujours à préserver lunité de pensée parmi ses membres.
Bernard BOTIVEAU
notes
1. p. 59-60.
2. Cf. chapitre 2.
3. Cf. chapitre 3
4. Cf. chapitre 4
5. Décrites dans les chapitres 5 et 6.
6. Cf. chapitre 7.
7. p. 70 et suivantes.
8. p. 57.
9. Cf. chapitres 2 et 3.
10. p. 128-129.
11. p. 95
12. Comme le laissent supposer la loi Jihane (1969) sur le statut personnel des musulmans et les codifications entreprises en 1982 sous la direction de Sufi Abu Taleb et de juristes de droit positif.
13. p. 173 et suivantes.
14. Cf. chapitre 5
15. Cf. les développements sur ce point pp. 187 et suivantes
16. par exemple le débat sur lexcision (p. 327).
17. p. 329 et suivantes.