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Marie-Laure Le Foulon
Gestion de l'eau : le modèle occidental contesté
Le Figaro [27 août 2005]
A Stockholm, Asiatiques et Africains préconisent des solutions adaptées à leurs moyens .
La Semaine mondiale de l'eau qui se termine ce samedi à Stockholm existe depuis une quinzaine d'années. Elle a pour originalité de mettre autour de la table des acteurs qui, s'ils travaillent tous dans le secteur de l'eau, scientifiques, politiciens et organisations internationales, n'ont pas l'opportunité de se rencontrer. Alors que 1,5 milliard de personnes n'ont pas accès à une eau propre, les pays en développement avancent leurs propres solutions techniques, n'hésitant pas à lancer la construction de grands barrages, une option décriée en Occident.
«La gestion de l'eau doit être adaptée au niveau de développement et le modèle occidental n'est pas la panacée», a d'emblée souligné Sunita Narain, lors de l'ouverture de la semaine mondiale de l'eau à Stockholm. Cette femme est à la tête d'une ONG pour la science et l'environnement (CSE) à New Delhi. «Il ne suffit pas de nous dire «Construisez les infrastructures et faites appel au secteur privé». La question de l'eau est plus compliquée. Ne nous donnez pas des réponses simplistes», a-t-elle insisté.
Cette dynamique Indienne vient de gagner le prix de l'eau de Stockholm, parfois comparé au prix Nobel de l'eau, d'un montant de 114 000 €. Son organisation a milité avec succès auprès du gouvernement indien pour un retour aux méthodes ancestrales de récolte d'eau de pluie, tant pour l'agriculture que pour la consommation d'eau potable.
Même si la Semaine mondiale de l'eau n'a rien d'un salon, les entreprises privées sont aussi invitées car comme le souligne Johan Kuylenstierna, un des responsables de l'Institut international de l'eau (Siwi), organisateur de cette semaine mondiale : «Elles investissent beaucoup en recherche et développement et ont souvent des compétences remarquables en la matière.» D'ailleurs en 2000, un prix industriel spécial a été créé pour récompenser une entreprise qui contribue à réduire la consommation ou la pollution de l'eau.
Cette année, le groupe américain Procter et Gamble a remporté ce prix pour les sachets de poudre PUR qui permettent pour un dollar de purifier 20 litres d'eau. Des sachets utilisables par des personnes qui n'ont pas d'accès direct à l'eau potable ou par des populations victimes de catastrophes naturelles comme à Haïti ou lors du tsunami.
«Cette semaine est très importante pour nouer des contacts», reconnaît Jamal Saghir responsable des questions de l'eau et de l'énergie à la Banque mondiale. Ainsi un scientifique kenyan a pu enfin approcher à Stockholm le ministre de la Gestion et du Développement de l'eau de son pays à qui il voulait soumettre une idée !
Mais plonger dans une telle conférence, c'est aussi se noyer sous une avalanche de chiffres plus terribles les uns que les autres. Quatre milliards de personnes vivent avec un standard de l'eau équivalent à celui de nos ancêtres au Moyen Age et parmi eux 1,5 milliard n'ont pas d'accès à une eau propre. Principale conséquence : 5,6 millions d'individus plus que toute la population du Danemark meurent chaque année des conséquences directes de la mauvaise qualité de l'eau. L'Asie qui regroupe 60% de la population de la planète ne compte que 36% des ressources mondiales de l'eau, etc.
Pourtant, Johan Kuylenstierna ne veut pas céder au désespoir et parie sur la prise de conscience et l'évolution des mentalités. «Il existe une grande ignorance en matière d'eau dans les pays occidentaux, on considère comme acquis que l'eau coule. On arrose les cultures le jour en plein soleil, on utilise des millions de litres d'eau propre tous les jours pour transporter nos déjections ou encore on subventionne le gaspillage de l'eau en agriculture avec des cultures mal adaptées au climat de certaines régions... Un tel modèle n'est pas exportable», considère-t-il
L'eau est en effet un élément rétif aux solutions globales tant les solutions sont locales. «Les modèles occidentaux de gestion de l'eau sont souvent peu pertinents pour des pays comme l'Inde et la Chine», estime ainsi Sunita Narain. «Quand les pays occidentaux se sont industrialisés, ils avaient un revenu par habitant supérieur, des coûts énergétiques plus bas et surtout ils ne comptaient pas des populations de plus d'un milliard de personnes. Ainsi pour l'évacuation des eaux usées l'Inde doit choisir d'autres moyens que ceux de l'Occident car nous ne pouvons nous offrir le système moderne du tout-à-l'égout», souligne-t-elle. «La planète s'est toujours focalisée sur la technologie de l'eau développée au Nord, il est temps désormais d'écouter les propositions venant d'autres horizons», conclut-elle.
Concernant les barrages souvent décriés par les écologistes occidentaux, le ministre de la Forêt et de l'Eau d'Afrique du Sud a fait remarquer que l'Europe et l'Amérique du Nord avaient développé à plus de 60% leur potentiel hydraulique contre moins de 5% en Afrique. Consciente de l'impact des barrages sur l'environnement et sur l'habitat, elle a cependant affirmé que l'hydroélectricité était une source d'énergie relativement propre et qu'au nom d'une forme d'environnementalisme il n'était pas question de bloquer «nos populations dans la pauvreté, les maladies et le sous-développement». Car l'eau est bien souvent la mère de la croissance. Un rapport des Nations unies présenté à Stockholm démontre qu'un dollar investi dans l'eau produit en retour de 3 à 34 dollars. Sunita Narain va même plus loin : «C'est l'eau qui va déterminer le futur de l'Inde et fera que mon pays sera prospère ou indigent.»
Est-ce que la gestion de l'eau doit rester aux mains du secteur public ou doit passer aux mains du secteur privé ? Pour Jamal Saghir de la Banque mondiale, c'est une fausse question. «Le secteur privé ne représente que 5% de la gestion de l'eau à l'heure actuelle et il n'existe pas de réponse tranchée. Alors qu'une gestion publique donne de très bons résultats en Suède, en Côte d'Ivoire, c'est le secteur privé qui a fait un travail remarquable ces dernières années.»
Un problème évoqué pour la première fois dans une réunion internationale
2,5 milliards d'hommes vivent sans toilettes
M.-L. Le F.
[27 août 2005]
Le Conseil de l'assainissement et de l'approvisionnement en eau (WSSCC), une organisation basée à Genève, crie au scandale : «Les excréments tuent. Les excréments tuent par millions chaque année.»
Alors qu'une majorité d'infections est due aux matières fécales, 2,5 milliards de personnes ne disposent pas d'un endroit propre et privé pour uriner et déféquer. Champs, rivières, bords de route, terrains vagues, rails de chemin de fer... tiennent alors lieu de latrines publiques. «Si l'eau, c'est la vie, les toilettes sont la dignité», a déclaré Robert Lenton, président du WSSCC, durant la semaine mondiale de l'eau à Stockholm. Pourtant, il a souligné que ce sujet étant tabou la situation est rarement évoquée au sein des organisations internationales. «C'est considéré à tort comme un simple problème ménager. Les politiciens parlent d'eau mais pas de toilettes et les citoyens eux-mêmes réclament de l'eau mais pas des toilettes», a-t-il souligné.
«Beaucoup de personnes sont en Afrique dans une situation de survie, elles vont penser à la nourriture, à l'eau mais pas aux sanitaires. Et comme nous côtoyons quotidiennement la maladie, les gens ne font pas la relation entre les diarrhées, les maux de ventre et les toilettes», estime quant à elle Maria Mutagamba, le ministre ougandais de l'Eau.
En décembre dernier, des ministres africains et le WSSCC ont lancé une grande opération en Afrique, un continent où seul un habitant sur trois a accès à des sanitaires de base quotidiennement. Cette initiative (Amiwash) soutient la mise en place de sanitaires et diffuse un code d'hygiène dans les écoles et les médias. Au Kenya, dans le plus grand bidonville de Nairobi, Kibera, 500 000 des 800 000 habitants n'ont pas accès à des toilettes. Avec la campagne «Un million de mains», Amiwash et les pouvoirs publics espèrent que 70% des enfants de Kibera auront «un petit coin» en 2006.
Des toilettes, mais lesquelles ? Les WC que nous connaissons en Occident, où de l'eau propre se mélange à l'urine, aux excréments et au papier, nécessitent des stations d'épuration que beaucoup de régions ne peuvent s'offrir. Et sans un traitement des eaux adéquat, ce procédé contamine l'environnement. A l'autre extrême, les feuillées, des fosses servant de latrines, ne coûtent pas cher et sont faciles à créer. Malheureusement, elles sont souvent une source de pollution car des éléments pathogènes finissent par atteindre les nappes phréatiques et les mouches qu'elles attirent propagent des maladies. La solution d'avenir, très adoptée en Chine, semble être ces toilettes écologiques «sèches» avec des séparateurs des urines et des matièress fécales. Les excréments rejoignent alors des collecteurs à compost et sont ensuite utilisés comme fertilisants.
Deux ONG, WaterAid et Tearfund, ont lancé un appel à l'Union européenne pour qu'elle améliore son aide dans le combat pour l'eau et les sanitaires. Car si elle fournit 60% de l'aide globale au développement, moins de 4% de cette aide sont consacrés à l'eau et aux sanitaires. Paradoxalement, le bonnet d'âne en la matière revient à la France alors même que ce sont deux groupes français qui dominent le marché mondial de l'eau !