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Islamisme : il a fallu rendre coup pour coup
Alexandre Adler, Courrier international
Après
de longues et douloureuses années où lislamisme
politique semblait devoir faire la loi dans cet espace
géographique qui sétend de Marrakech, à
louest, au moins jusquà Karachi, à
lest, voici que de partout à la fois des signaux
concordants nous montrent un rétablissement, parfois lent et
pénible, parfois spectaculaire, des pouvoirs
laïcisés et modernisateurs du monde musulman.
Effectuons
par la pensée un rapide tour de ce monde. Le FIS
algérien et son bras armé, lAIS, ont
déposé les armes dès la fin de 1997 et se
révèlent prêts à négocier leur
réinsertion pacifique dans le nouvel espace politique
algérien que le président Bouteflika
sapprête à leur concéder. Les islamistes
turcs se sont stabilisés électoralement à
20 % des suffrages et paraissent à présent
durablement confinés dans lopposition et fortement
concurrencés par la droite nationaliste des Loups gris,
associés au pouvoir. Le Hezbollah libanais se trouve
marginalisé par la nouvelle alliance entre le pouvoir syrien,
les chrétiens libanais et les chiites modérés
dAmal, prélude à un accord de paix
israélo-syrien quHafez el-Assad veut léguer
à tout prix à son fils. Au Pakistan, le pouvoir civil
vient dimposer à une armée et à des
services spéciaux gangrenés par lislamisme
radical un recul très significatif au Cachemire. Une rupture
entre le gouvernement pakistanais et les talibans afghans est
désormais dans lordre des possibles. Ces derniers,
caricature de lislamisme le plus barbare et le plus contraire
à toute forme démancipation féminine, ont
cessé de progresser : Massoud nest pas
délogé de son fief ; le pays tadjik afghan est en
fièvre ; le président ouzbek Islam Karimov, depuis
léchec dun attentat islamiste dirigé contre
lui, est personnellement impliqué dans le soutien à la
guérilla anti-talibans et dans la chasse à Oussama
ben-Laden, le fils prodigue de cette illustre famille saoudienne, qui
se veut, avec léclipse de la mollahcratie iranienne, le
chef suprême du djihad mondial. Même les petits Etats et
les périphéries renvoient les mêmes signes
positifs : recul de lislamisme haoussa au Nigeria,
isolement des Frères musulmans soudanais à Khartoum,
fin du terrorisme xénophobe et antichrétien en Egypte,
reprise en mains anti-islamiste au Yémen, échec total
de lintroduction de la charia chez les
Tchétchènes et fidélité à la
Russie de tous les autres territoires musulmans du nord du Caucase,
prestige accru des idées occidentales chez les musulmans des
Balkans après la victoire du Kosovo, échec patent des
formations islamistes aux élections indonésiennes, qui
débouchent sur un renforcement de la laïcité et du
sentiment dappartenance à lAsie sinisée,
isolement politique du Premier ministre Mahathir dans la Malaisie
voisine et, avec lui, de sa rhétorique tiers-mondiste,
islamiste et antisémite.
Mais cette
accumulation de bonnes nouvelles pâlit en regard des
spectaculaires événements de Téhéran,
où, malgré le très provisoire recul du mouvement
étudiant, les difficultés croissantes du pouvoir du
clergé sont absolument patentes. Léchec de
lislamisme en son centre politico-spirituel iranien vaut
à lui seul tout le reste.
Le diagnostic
est donc facile à établir. Reste à comprendre
les causes de ce mouvement général et à se poser
la question de savoir si ce mouvement peut être durable.
Révolution
conservatrice, en cela très proche des fascismes
européens de la première moitié du
siècle, lislamisme politique a singé le
marxisme : une internationale embryonnaire, des KGB
rivaux à dominante iranienne et saoudo-pakistanaise, des
écoles internationales, une action sociale permanente dans les
grandes villes qui ont été son terrain
délection et, pour finir, une philosophie sociale qui
lui faisait croire à la possession du sens de lHistoire.
Cest ce dernier point qui est fondamental :
lislamisme sest dabord brisé sur la
résistance que lui ont opposée les forces
laïcisantes. Il aura suffi que quelques noyaux résolus se
décident à faire face, à rendre coup pour coup
pour que cette idée du monopole de la violence salvatrice
recule : généraux algériens et turcs,
policiers et leaders coptes égyptiens, irréductibles
insurgés Dinkas du sud du Soudan ou Tadjiks du Panshir,
étudiants et étudiantes de Téhéran, dans
leur infinie diversité existentielle, ont contraint les
islamistes à se heurter à la résistance de la
société. Ce nétaient ni des marionnettes
du sionisme, ni des laquais des Américains (ces derniers
souvent bien complaisants en Algérie, en Bosnie, en
Afghanistan ou dans le Caucase avec les représentants
patentés et meurtriers du djihad), ni la Djahaliyya repue (la
réaction païenne) qui allait seffacer devant les
masses réislamisées, mais au contraire dautres
musulmans, prêts eux aussi à mourir, prêts eux
aussi à combattre, pour une autre société, un
autre islam. Cest là la cause principale du renversement
que nous vivons à présent, particulièrement en
Algérie.
La seconde
cause, plus profonde et qui, sans doute, travaille de
lintérieur, inégalement, les différentes
sociétés musulmanes, cest la mutation qua
entamée notre monde. Réaction xénophobe
outrancière, lislamisme mène la guerre
dhier. Or la France ne veut pas recoloniser
lAlgérie, la Grèce ne rêve plus de mener
une croisade paneuropéenne contre les Turcs, le Pakistan est
désormais une puissance nucléaire de plein exercice,
bientôt la Russie aura définitivement renoncé
à reconstituer son empire, la Chine ne veut pas coloniser
lIndonésie à laide de ses
commerçants, et Israël sapprête à
laisser sa place à lEtat palestinien. Le djihad
apparaît dès lors de plus en plus pour ce quil est
en réalité, une guerre civile dirigée par des
fanatiques contre dautres musulmans, et tout
particulièrement contre la majorité dentre eux...
les femmes musulmanes, dont les aspirations sont les mêmes que
celles des autres femmes de ce monde.
Reste donc, si cette victoire se consolide, à permettre enfin la mutation décisive du monde musulman vers la modernité : lémancipation des femmes. Peut-être est-ce là encore de cet extraordinaire Iran où se sont abattues les ténèbres après 1978 que nous viendra à présent la lumière la plus surprenante.
CI 455 - 22/07/99