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Nidam Abdi
Le Web est-il hors la loi islamique ?
Les dignitaires musulmans s'opposent sur les usages du réseau.
Libération 31 juillet 2001
L'Internet et les réseaux occupent depuis quelques semaines une place de choix dans les discussions entre dignitaires musulmans. Divorce religieux, impôt social, commerce électronique: tout y passe, et les fatwas (décrets religieux) se succèdent, tantôt favorables à l'Internet, tantôt très opposées.
Il n'aura pas fallu plus de deux prises de position pour que les esprits s'enflamment. Au Koweït et en Malaisie, les théologiens s'empoignent sur la validité des messages électroniques et de l'utilisation du téléphone mobile dans les procédures de divorce (1). En juin, en Malaisie, le mufti de Kuala Lumpur, la capitale, a mécontenté des collectifs de femmes et inquiété le gouvernement en défendant le SMS (message court) dans le cadre du divorce. «Le dire en personne, au téléphone, dans une lettre, cela signifie aussi pouvoir le déclarer dans un message. En vertu de la charia, tous les moyens sont bons», a-t-il déclaré. Rapidement, il fut contredit par Zainal Rahman, expert de la charia (loi islamique) à l'Institut de Malaisie pour la compréhension de l'islam, qui considère que «même si la charia vous reconnaît un droit, il ne faut pas l'utiliser improprement».
Décalage. Dans les pays du Golfe, même confusion: alors qu'à Dubaï les tribunaux s'interrogent encore sur la validité des divorces par email, ceux des Emirats arabes unis ont pris les devants en validant un divorce suite à l'envoi d'un SMS. Au Koweït, où existe le même débat depuis le début du mois de juillet, un important dignitaire chiite a estimé que le divorce par messagerie électronique n'était pas valide «étant donné qu'il ne remplissait pas une condition essentielle prévue par la charia: la présence de deux témoins».
Ces querelles théologiques sur le divorce ne sont que la partie émergente d'un débat beaucoup plus large. Avec, en arrière-plan, un décalage important entre des polémiques, en apparence surréalistes, sur l'usage du réseau pour effectuer des actes à distance et une méfiance très grande pour les images «sulfureuses» que l'on trouve à foison sur la Toile, souvent stigmatisée par les plus durs des islamistes. Ainsi, en Afghanistan, le ministre taliban des Affaires étrangères Wakil Ahmed Mutawakel a précisé, à la mi-juillet, qu'il interdisait simplement à ses concitoyens toute connexion à la Toile, pour les préserver des contenus «vulgaires, immoraux et anti-islamiques».
Filtrage. «D'un côté, alors que le taux de pénétration de l'Internet et l'utilisation des technologies de l'information sont encore peu importants dans le monde arabo-musulman, on s'est tout de suite focalisé sur l'utilisation de ces nouveaux moyens dans le domaine controversé du divorce musulman, constate Nasser Boumenna, un des responsables de la Fédération internationale des associations de multimédia, basée au Canada. De l'autre, les autorités de ces mêmes pays, comme l'Arabie Saoudite, ont fait des efforts monstres pour interdire certains sites jugés impropres.» En Arabie Saoudite, le ministère de l'Information a été chargé de la question. Des équipes de surfeurs ont été créées, qui passent leur temps à traquer les sites jugés incorrects au regard de la loi islamique, afin de les filtrer et de les interdire aux internautes saoudiens.
Mais si le débat a pris une telle ampleur, c'est que certains vénérables cheikhs se sont investis du rôle de «cyberthéologiens». Le plus en vue est certainement le cheikh Yussef el-Qaradawi, installé au Qatar, et qui a suscité depuis janvier 1999 pas moins de onze sites Web dédiés à ses travaux. Autorité redoutée dans le monde musulman, El-Qaradawi ne rate pas une occasion pour réclamer aux riches donateurs des pays du Golfe de l'argent pour investir dans l'Internet, en déclarant à qui veut l'entendre: «Tout le monde est sur l'Internet, on ne peut pas, nous les musulmans, en être absents.» Le cheikh a réussi à lever 16 millions de dollars (18,26 millions d'euros) pour développer ses sites, où il propose de multiples services, allant des registres de fatwas aux poèmes, en passant par la bibliothèque en ligne de livres islamiques. C'est souvent Cheikh el-Qaradawi qu'on retrouve derrière plusieurs discussions et fatwas concernant l'Internet et l'islam. Incontournable sur le sujet, il est le principal artisan du débat sur l'annonce du divorce grâce aux nouvelles technologies.
«Qu'est-ce qui poserait problème à l'utilisation de l'Internet chez les musulmans pratiquants?» s'interroge Hichem Elarafa, directeur de l'Institut d'études islamiques de Paris, qui développe actuellement son site Web pour offrir des cours islamiques en ligne à Saint-Denis, dans la banlieue parisienne. «J'observe, depuis l'arrivée de l'Internet, que, des plus rigides aux plus souples des musulmans, toutes les tendances sont présentes sur la Toile.»
Portail humanitaire. Pour confirmer la faculté d'adaptation de l'islam à la Toile, ce théologien, convaincu que «la charia n'interdit pas le virtuel», indique la naissance récente aux Emirats d'Al-Khairia d'un portail humanitaire dédié à la zakat (impôt social purificateur). Cette obligation annuelle, qui sert aux yeux des musulmans à réduire le fossé entre riches et pauvres, est de moins en moins souvent prélevée par une institution, comme dans l'ancien temps. Mais de plus en plus versée directement par les fidèles. Du coup, ce site propose plusieurs services, allant du calcul de la zakat, selon les revenus de chacun, à son paiement par carte bancaire pour l'achat d'un mouton destiné aux nécessiteux.
Sur le commerce électronique, d'ailleurs, une fatwa du professeur d'origine kurde Qarrah-Daghi, théologien spécialiste des questions du commerce liées à l'islam, indique que si on est certain du partenaire avec lequel on est en contact, les transactions n'enfreignent aucunement les règles de l'islam. De même, pour les mariages, l'Internet ne semble pas poser de problème: nombre d'unions se négocient sur les forums de discussion tel www.islamie.com.
Reste maintenant à savoir si les musulmans iront jusqu'à organiser leur prière via l'Internet. Sur cette question, les débats pourraient s'inspirer des fatwas émises à propos de la télé et de la radio. A propos de cette dernière, le savant égyptien Charbassi a émis, en 1980, un décret pour expliquer aux fidèles qui ne peuvent pas se déplacer «qu'on pouvait faire la prière du vendredi chez soi. Mais en aucune manière en suivant son déroulement à la télé, rappelle Hichem Elarafa. Car venir à la mosquée le vendredi, c'est pour se retrouver avec Dieu mais aussi avec la communauté»..
(1) Il convient tout de même de noter que la procédure de divorce en Islam est des plus simples, Internet ou pas. Il suffit de faire une déclaration devant le cadi (le juge musulman) pour que la séparation soit officiellement prononcée.
www.islamonline.com; www.qaradawi.net; islamie. com
www.etudes-islamiques.net/index.html; www.alkhairia.org.ae/