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Marion Girault-Rime

AUSTRALIE : La chasse aux musulmans est ouverte

Sans un effort du gouvernement, le multiculturalisme australien pourrait bien devenir la prochaine victime de la «guerre contre le terrorisme».

 

© Courrierinternational.com

2 décembre 2002

 

«Les plaintes commencent déjà à affluer au musée. Des personnes indignées nous ont écrit qu’une telle exposition, en ce moment, ‘est un affront à nos valeurs chrétiennes’», confie Edmond Capon, le directeur du plus grand musée de Sydney, l’Art Gallery of New South Wales, au «Sydney Morning Herald». «La cause de cette révolte culturelle» est non pas une exposition d’art pornographique ou un portrait sacrilège du Christ, mais une collection de porcelaines, de céramiques, de ferronneries, de tissus, de bijoux et de calligraphies, certaines vieilles de plus de mille ans, intitulée ‘Les arts de l’islam’», précise le quotidien.

 

Près de deux mois après l’attentat de Bali, en Indonésie, les musulmans, qui représentent pourtant moins de 2 % de la population australienne, sont aujourd’hui au centre de la tourmente. «La tension entre musulmans et non-musulmans augmente chaque jour, alimentée par les médias», s’alarme l’auteur féministe Germaine Greer dans «The Age». Dans le même quotidien, Randa Abdel-Fattah, un écrivain de Melbourne, regrette que, «jour après jour, nos hommes politiques, journalistes, animateurs de radio et courriers de lecteurs confirment que la ‘guerre contre le terrorisme’ s’est enchâssée dans un langage stéréotypé». Les émissions de radio, à la recherche de controverses, alimentent volontiers le débat, créant des amalgames entre l’actualité de Bali et celle de la banlieue de Sydney, où des gangs de jeunes musulmans libanais sont accusés d’avoir violé des adolescentes blanches. Dans un éditorial, le «Sydney Morning Herald» déplore le fait qu’en opposition avec les récits de générosité et de bravoure tenus après l’attentat l’Australie connaisse des épisodes de «bigoterie religieuse, de monoculturalisme, de racisme et de xénophobie cruellement encouragés par la radio». Et de dénoncer l’émergence d’une nouvelle opinion selon laquelle «les musulmans sont violents, indignes de confiance, et que les gouvernements passés ont trahi les Australiens avec leur politique d’immigration qui a encouragé une diversité de coutumes, de langues et de pratiques religieuses».

 

Perquisitions musclées

 

La communauté musulmane, qui ne connaissait pas jusque-là de problèmes d’intégration, est devenue depuis peu la victime d’actes violents. Des mosquées sont incendiées, des jeunes filles portant le voile sont harcelées dans la rue. Un député du Parti chrétien-démocrate, Fred Nile, alimente la psychose en déclarant qu’on devrait interdire aux musulmanes le droit de porter le foulard, parce qu’elles pourraient s’en servir pour dissimuler des armes ou des explosifs. Keysar Trad, porte-parole des Musulmans libanais d’Australie, souligne dans «The Australian» que «les musulmanes ont déjà suffisamment souffert. Aujourd’hui c’est pourtant un membre du Parlement qui s’en prend à elles et fait des déclarations qui vont attiser les tensions. Ce n’est pas le genre de comportement que l’on s’attend à voir dans un pays comme l’Australie.» Dans le même journal, le Premier ministre de l’Etat de Nouvelle-Galles du Sud, Bob Carr, s’inquiète du fait qu’«en attaquant des Australiens qui sont par ailleurs musulmans on crée les prémices à partir desquelles les groupes extrémistes recrutent des jeunes».

 

«The Courrier Mail» fait pourtant remarquer que le même Bob Carr vient de faire passer une loi antiterroriste donnant des pouvoirs quasi illimités à la police de son Etat. D’après le quotidien de Brisbane, elle permet notamment de «détenir des étrangers sans procès si l’on soupçonne qu’ils ont des liens avec des terroristes». Le journal affirme qu’une loi similaire, qui étend les pouvoirs des services secrets australiens (ASIO), est à l’étude et qu’elle fait déjà naître des polémiques. Récemment, les agents de l’ASIO ont participé à des perquisitions musclées dans les maisons de familles musulmanes soupçonnées d’avoir des liens avec l’organisation Jamaah Islamiyah, proche d’Al Qaida. Ces raids ont été très mal accueillis tant par la communauté musulmane que par la presse, choquées par leur brutalité. Ali Roude, président du Conseil islamique de Nouvelle-Galles du Sud, dénonce dans le «Sydney Morning Herald» ces actions qui n’apportent «pas la réponse appropriée à une menace existante. De jeunes familles ont été bouleversées par leur violence». «The Sunday Times» rapporte que «des enfants d’une famille de Perth sont sous calmants depuis que des agents fédéraux ont pris leur maison d’assaut. Ils ont tellement peur qu’ils ne veulent plus dormir dans leurs propres chambres.»

 

Randa Abdel-Fattah, lui, se demande quel peut être le futur d’un musulman né en Australie, dans un pays où ceux qui détiennent le pouvoir alimentent l’équation islam égale violence. Il écrit dans «The Age» : «Pour la première fois de ma vie, je remets en question ma croyance. Non pas ma croyance en l’islam, qui est un message de paix, d’égalitarisme, d’intégrité et de justice. Mais ma croyance en nos dirigeants et dans les individus et les institutions qui ont le pouvoir et les moyens d’influencer la façon dont nous agissons les uns envers les autres.»