Le Soleil (Dakar) 27 avril 2004
Il est le seul à savoir cette année aussi le nombre exact de musulmans qui ont répondu à son appel tant la foule est dense et diversifié avec Arabes et Indiens, Indonésiens et Africains, Mongoles et européens, Amérindiens et Bengalis. Les responsables saoudiens du pèlerinage qui avancent des chiffres ne prennent en compte que ceux des pèlerins qui traversent les points de contrôle des frontières terrestres et aériennes alors quà lintérieur se trouvent des milliers de personnes, clandestins surtout, qui profitent de la relative clémence des autorités policières en période de hadj pour de fondre dans la foule car le pèlerinage est une affaire de foi mais aussi daffaires. Cest une occasion bénie que Dieu a offert à ce pays désertique et elle détermine dans une large mesure son économie et son mode de vie. Tout est conçu dans ce royaume à la dimension de lampleur de la foule « des hôtes de Dieu » comme les appellent les autorités saoudiennes, qui ne quittent le royaume que pour le laps de temps qui sépare le grand pèlerinage du petit, pour permettre sans doute aux différents acteurs de se reposer et de restaurer les lieux. La fièvre des préparatifs sempare de tout le royaume et aucune année ne ressemble à lautre compte tenu des innovations. Même pas le ballet aérien incessant des avions de toutes les grandes compagnies et lembouteillage au sol des passagers qui mettent des heures à sortir de laérogare des pèlerins Même pas cette longue attente et les différents check points installés à intervalles réguliers le long de lautoroute de 493 kms séparant Djiddah lieu datterrissage habituel de tous les pèlerins, et la ville sainte de Médine. Cette année dâpres négociations diplomatiques dans lesquelles le président Abdoulaye Wade a joué un rôle déterminant, ont permis aux pèlerins sénégalais dêtre à labri de cette épreuve qui use souvent avant le démarrage du pèlerinage
Autoroute à faire rêver
Du coup leur a échappé aussi une occasion de découvrir les efforts du gouvernement saoudien pour faire de ce vaste désert un pays moderne. Une autoroute à faire rêver un Sénégalais, largement éclairée au point de pouvoir ramasser une aiguille en pleine nuit relie Djeddah à La Mecque. Très pointilleuses sur la sécurité, les autorités surveillent étroitement la circulation par une police omniprésente et omnipuissante assistée par une surveillance radar avec des check point pour sassurer de lidentité des pèlerins et du contenu de leurs bagages. À limage des pays nord américains, à intervalles réguliers sont aménagés des aires de repos avec fast-foods mais aussi des mosquées hyper luxueuses pour le culte.
Lapproche de la ville sainte de Médine se remarque par une vue luminescente de la mosquée du Prophète (PSL) qui se dessine au loin dans la nuit noire. Le sentier par lequel le Prophète Mohamed (PSL) est entré est devenu laccès principal de la ville, un vaste boulevard avec des échangeurs inondés par des centaines de lampes. Tout dans cette Médine la sainte est organisée autour de la mosquée et doù que lon puisse se tourner les énormes minarets lumineux ne quittent pas le champ visuel. Médine ne ressemble en rien aux autres médinas car elle est spacieuse et propre, avec une population accueillante et conviviale qui ne manque pas à loccasion de rappeler que cest une tradition qui sillustre avec le séjour du prophète. Les pèlerins comme dans un monde irréel dans lequel ils ont perdu le sommeil ne trouvent pas le temps de dormir et circulent à toute heure, suivant aussi la mode des gens du désert qui fuyant les fortes chaleurs diurnes organisent lessentiel de leurs activités au coucher du soleil. La mosquée ayant fermé ses portes en cette heure de la nuit pour permettre aux employés de nettoyer à leau savonneuse le sol en marbre blanc neige et remplir les réservoirs de deau de zem zem à partir de camion-citernes en provenance La Mecque, les pèlerins reconnaissables à leur tenue d purification blanc immaculée font les magasins alentour en attendant louverture de la sainte enceinte de prière pour pouvoir être en bonne place.
Dans cette ville nichée dans la vallée, lunique appel du muezzin ne pas laisser indifférent. Puissante et plaintive, sa voix semble surgir de partout à cause de la puissance de la sonorisation et son renvoi en écho par les énormes montagnes qui enserrent la ville. Cest spontanément que déferlent de partout des centaines de milliers de fidèles de toutes les races et ethnies sous la seule bannière de Dieu et de son prophète Mohamed (PSL). Une foule qui va grandissant dannée année une foule si grandissante bousculant les distances, insensible à la fatigue, au froid, à la chaleur encore moins la pluie, le vent.
En un temps record, la mosquée de marbre aux innombrables colonnes dorées se remplit à raz-bord et « épaule contre épaule », lAfghan côtoie le Sud-Africain, le Sénégalais, lIndonésien, le Bulgare, le Tanzanien pour accomplir un acte de soumission au Dieu unique.
Dès la fin de la prière cest la grande ruée vers le front gauche de la mosquée pour se recueillir devant le mausolée du Prophète qui se trouve aussi être son domicile car la mosquée était accolée à sa chambre et tout lespace prophétique est intégré dans la mosquée et sert de carré des imams et autres fidèles qui viennent sy recueillir et prier. Cet espace est le saint des saints et à ce titre ne désemplit jamais sauf quand les mutawafs (policiers religieux) évacuent les fidèles après la dernière prière du soir pour laisser au service de nettoiement le temps de balayer et laver à grande eau les lieux. Et les pèlerins fanatiques à limage des Indonésiens ne quittent pas les abords de la mosquée et attendent le temps quil faut pour que dès louverture de la mosquée, ils puissent être les premiers à occuper la zone prophétique et ne quitter quà la prochaine expulsion.
Le long couloir qui mène au mausolée est un véritable parcours du combattant car les fidèles sy pressent sans jamais se bousculer cependant, car la religion interdit aux Musulmans et particulièrement aux pèlerins de se bousculer lors du pèlerinage, pour prévenir les blessures et effusions de sang. À mesure que lon sapproche du mausolée doré, la tension monte et les plus fragiles tombent en transes et sont vite cueillis par les secouristes tandis que dautres éclatent en sanglots. La police religieuse qui quadrille le mausolée interdit de tendre les mains pour prier et même de toucher le mur, demandant aux pèlerins de simplement saluer le prophète et de témoigner avoir reçu de lui le message que Dieu a transmis et de prier pour que la grâce du Tout Puissant se répande sur lui. Le Seul à qui les prières sont destinées et le seul capable de les exhausser reste Dieu et non un mortel, expliquent-ils. Mais des têtus parviennent souvent à déjouer leur vigilance et à caresser la porte dorée et dautres une fois hors de la vue de la police religieuse, se tournent vers le mausolée pour faire un chapelet de prières créant un engorgement.
Selon des habitués du pèlerinage, pendant longtemps, il y avait possibilité daccéder à lintérieur du tombeau, mais des fidèles véreux profitaient de ce privilège pour prélever du sable sur la tombe quils revendaient en quantité microscopique pour des activités mystiques.
Abu Bakr et Omar deux compagnons du prophète qui reposent à côté de lui sont lobjet dune passion moindre.
Tout sorganise autour de la mosquée, y compris notamment le commerce car le pèlerinage est aussi loccasion dun vaste commerce, partout présente, car désertique donc peu propice à lagriculture, cest la seule activité qui occupe la plupart et le pèlerinage étant une occasion propice, les marchandises sont étalées partout et à des prix défiant toute concurrence. Les abords de la mosquée constituent le lieu de prédilection où les ressortissants de chaque pays mettent en vente le meilleur de ce qui se produit chez eux mettant souvent la police municipale dans lobligation dintervenir pour dégager les vendeurs et ouvrir la voie aux pèlerins Un vieux routier des lieux saints avait averti les pèlerins : « les saoudiens sont bénis pour le commerce. La seule solution pour ne pas dépenser et se retrouver sans le sou vers la fin du pèlerinage, cest de fixer le sol droit devant soi. Tout coup dil peut conduire vers les marchandises et croyez le vous allez acheter car les commerçants maîtrisent toutes les ficelles pour convaincre un client ». Un avertissement qui savérera embarrassante réalité pour certains qui étaient sans sou pour manger avant même le début du pèlerinage et des tas de valises à traîner avec eux le long des sites.
Lun des moments forts du séjour des pèlerins dans la ville sainte de Médine est le « Koulou Ziar » ou ziar général qui consiste à visiter dimportants sites historiques de lislam notamment les cimetières de Baghya, le champ de bataille de Ouhoud et la Mosquée « Qiblatain » où Dieu a intimé au Prophète Mohamed (PSL) lordre de changer la direction des prières de Jérusalem par le Mecque pour marquer la différence avec les juifs.
Pendant la semaine que les pèlerins passent à Médine, lobjectif demeure le respect des quarante prières à la mosquée du prophète, à raison de cinq prières quotidiennes. Et selon un hadith (affirmation que certains proches compagnons tiennent du Prophète) le fidèle qui les aura accomplis ira au paradis le jour du jugement dernier. « Un hadith non authentifié » selon Mactar Seck islamologue, pour tempérer lardeur des fidèles. Mais quimporte, les fidèles y croient et tiennent à leurs quarante prières, notamment les Indonésiens qui pour éviter tout risque de rater une prière ne sortent de la mosquée que quand on est les expulse pour nettoyer, et ils attendent à côté pour être parmi les premiers dès la réouverture. Les moins dévoués y vont avec des fortunes diverses, tantôt retenus par la paresse, la fatigue ou la maladie, dautres pour navoir pas pu arriver à temps ou faute daccéder à la mosquée pleine comme un uf.
BIRR ALI (le Puits dAli)
Toujours est-il quau bout dune semaine, il faut faire ses valises et cap sur La Mecque pour le pèlerinage. Il faut être en Hiram (la tenue blanche immaculée) faire une escale à Birr Ali (le Puits dAli) situé à quelques kilomètres de Médine où le prophète sétait purifié avant daller à La Mecque. Lendroit comme tous ceux qui accueillent des pèlerins est un joyau avec les larges échangeurs qui ceinturent la mosquée, avec un commerce florissant de fruits, de chaussures et autres tenues de Hiram. La localité est bien aménagée avec des douches équipées en eau chaude et froide pour permettre aux pèlerins qui le veulent dy prendre un bain de purification avec une mosquée haut de gamme où chaque pèlerin en la tenue dHiram émet le vu de faire le pèlerinage et accompli les deux rakkas (prières) qui scellent cette intention. Curieux destin que celui de ce vieux pèlerin moyen oriental qui après avoir accompli tout ce rite trouve la mort dans la mosquée juste après la prière. Les ambulanciers constamment présents ont vite fait dévacuer le corps qui sera enterré en létat car déjà purifié.
Commence alors le départ des autres pour La Mecque dans cette tenue blanche immaculée qui symbolise lhumilité et le partage par tous de la même humaine condition. Des milliers de voix toutes races et conditions sociales réunies entonnent le long du chemin « Labayka Allahoumma labeyka, labeyka lâ charika laka labayka, innal hamda, wa nihmata laka wal moulk, lâ charika laka labayka » (Mon Dieu me voici )
Les voitures de tourisme, des camionnettes de toutes sortes senfoncent dans cet univers désertique de montagnes rocheuses rivalisent dardeur le long des 420 kms séparant la ville sainte de Médine de La Mecque sous le regard vigilant de la police.
Compte tenu de la courte durée densoleillement dans cette partie du monde à cette saison, cest au crépuscule que le convoi pénètre dans la seconde ville sainte et centre du monde islamique. À la différence de Médine qui se trouve dans une vallée, La Mecque est accrochée aux montagnes et les routes qui serpentent leurs flancs et les tunnels qui les traversent de part en part constituent la preuve quil a fallu beaucoup de perspicacité aux autorités saoudiennes pour lurbanisation de la ville. Hormis la périphérie qui rappelle les grandes artères de Médine ou de Djiddah, lenvironnement immédiat de la Kaaba est une véritable Médina qui ressemble étrangement à Niayes Thiocker avec des ruelles sales et crasseuses, ses bâtiments en décrépitude et qui menacent de tomber sans jamais sécrouler. Selon des habitués de la ville sainte, toucher à une brique de ces maisons qui jouxtent la Kaaba est un acte sacrilège et quelque part cela permet à la localité de garder son cachet historique. Un environnement qui tranche avec la Kaaba avec son décor en marbre blanc et gris cendré et ses boutiques sous des autoroutes et voies à grande vitesse.
Les sept circummambulations daccueil se font dans une ambiance fébrile pour quelquun qui découvre pour la première fois ce bloc de pierre, haut comme un bâtiment à un étage objet de tant démotions qui se traduisent de mille manières : De ceux qui tombent en transe à ceux qui piquent une crise de larmes ou de nerfs. Dautres qui saccrochent aux parois et refusent de quitter malgré toutes les tentatives des moutawafs (policiers religieux) pour les y détacher. Les deux prières en face de Maqqam Ibrahim, de même que le circuit de Saafa et Marwa, deux collines enchâssées dans lenceinte de la Kaaba se font dans la même ferveur religieuse au milieu dune foule dense et compacte. Pour mettre fin au cérémonial, leau rafraîchissante et purificatrice de Zem Zem que des centaines de bouches de robinets installées par les autorités saoudiennes font couler à profusion pour les pèlerins Et daucuns nhésitent pas à saisir cette occasion pour sasperger tout le corps sans doute pour se purifier mais aussi pour se débarrasser de certaines maladies.
Pour les pèlerins ayant opté pour le tamatoo, la fin de la sacralisation avant le pèlerinage est marquée par un dernier acte qui consiste en une diminution des cheveux.
Avec le démarrage du grand pèlerinage, cest aussi le démarrage dun parcours du combattant avec cinq jours intenses où tous les pèlerins se retrouvent entre la plaine de Mina, le Mont Arafat, Mousdalifa Djamra et La Mecque. Cest trois millions de pèlerins au moins qui doivent tous quitter pour rejoindre la plaine de Mina à lavant-veille de la Tabaski et cest un branle bas indescriptible dans lequel les autoroutes et échangeurs savèrent étroits pour les véhicules et surtout des piétons qui à la recherche de plus de bénédictions ou convaincus quils sont plus rapides que les véhicules empêtrés dans des embouteillages choisissent de marcher.
La plaine de Mina est une agglomération aussi vaste que Dakar constitué de tentes ignifuges et entièrement climatisées pour donner un minimum de confort aux pèlerins Le campement est traversé de grandes autoroutes et échangeurs pour lentrée et la sortie et surtout pour laccès à esplanade de Djamra et ses trois stèles de lapidation. Dans cette retraite, le pèlerin vit dans une totale austérité couchant à même le sol rocailleux, avec une extrême fraîcheur la nuit et une extrême chaleur dès les premiers rayons de soleil. Le lendemain, cest le branle bas vers le Mont Arafat où la méditation continue. La station dArafat est obligatoire et tout ce que le royaume compte de pèlerins même les malades grabataires effectuent le déplacement pour éviter que leur pèlerinage ne soit annulée. Le Prophète a déclaré à ses compagnons que quiconque a effectué la station dArafat est exempt de pêchés à limage dun nouveau né et que quiconque en doute peut se trouver une religion autre que lislam.
Après la méditation et les prières de Tisbar (13 heures) et Takussan (17 heures) abrégés, tous les pèlerins sébranlent vers la plaine de Mousdalifa à quelques kilomètres dArafat pour y résumer les prières du crépuscule et de guéwé (21 heures) ramasser des prières pour la lapidation de Satan à Djamra quelques heures plus tard. Pour les orthodoxes, il faut dans le sillage du prophète (PSL) passer la nuit à Mousdalifa et aller lapider Satan à laube. Compte tenu de la grande affluence et de toute la passion et tension qui entourent la lapidation de Satan, les oulémas (intellectuels musulmans) ont sorti une fatwa (décret religieux) pour autoriser le démarrage de la lapidation dès minuit.
Avec sept pierres, les pèlerins lapident la grande stèle avant de se rendre à La Mecque pour la circummambulation de la Tabaski, une autre grande épreuve car devant être effectué par tous les pèlerins suivis par la prière au Maqqam Ibrahim, le circuit de Safaa et Marwa et les fontaines de zem zem. Les pratiquants du Tomatoo se rasent complètement la tête et sacrifient un mouton.
Tous les pèlerins doivent retourner après ce rituel, à la plaine de Mina pour deux nuits consécutives durant lesquelles Satan est lapidé au niveau des trois stèles à partir de 14 heures.
Un cérémonial qui marque la fin du pèlerinage et annonce un autre grand branle bas : le départ des différents pèlerins après la circummambulation dadieu autour de la Kaaba.