"Le Temps" (Genève) - 11 décembre 1998
Les inquisiteurs du politiquement correct
Par Charles Poncet, docteur en droit, avocat, ancien-conseiller national
En 1600, la Sainte Inquisition faisait brûler Giordano Bruno, coupable à ses yeux d'avoir proféré une abomination: la terre, disait-il, tourne autour du soleil. Plus prudent, Galilée fit marche arrière avant que les choses ne se gâtent..
De nos jours, les successeurs du Saint Office ont perdu le pouvoir de faire partir leurs semblables en fumée mais ils ont conservé celui de leur nuire et parfois de les vouer à un ostracisme qui les condamne au silence, voire à l'oubli. L'inquisiteur traditionnel était dominicain, latiniste, tortionnaire et parfois érudit. Son successeur est souvent homme - ou femme - de médias, enseignant, fonctionnaire, ou intellectuel, à ses yeux en tout cas. Pourvu de suffisamment d'esprit pour ne pas paraître sot aux yeux de ceux qui ne le connaissent pas, il s'insinue dans un des nombreux bastions du conformisme moderne, et tapi à la façon d'un rat dans sa tanière, il entreprend d'y vouer aux gémonies tous les déviants qui passent à sa portée.
La pensée politiquement correcte est le produit de cervelles atrophiées et sectaires qui, ne pouvant trouver en elles-mêmes le talent qui susciterait l'admiration de leurs semblables, cherchent dans une vision réductrice du monde l'autorité qui leur manque et en font descendre la stérilité ou l'ennui. De tels cagots ne feraient que donner à rire si l'accumulation de leurs éructations verbales, écrites, picturales et autres ne constituait pas un réel danger pour la liberté.
Raymond Aron fut ainsi pendant des décennies ostracisé et, à l'occasion, couvert d'injures, au seul motif qu'il mettait en doute les élucubrations marxistes de Sartre, aux pieds duquel se prosternait alors toute l'intelligentsia francophone. Quand Sartre, flanqué du castor (1), promenait sur Cuba un regard complaisant et en revenait émerveillé du paradis qu'il voulait y voir, fermant les yeux sur la misère et la tyrannie qui s'y étalaient, on censurait Aron, qui n'était qu'un sot de dire qu'il n'y a pas de liberté à Cuba et qui méritait bien qu'on le réduisît au silence éditorial et médiatique.
De nos jours, il serait certes risqué de se lancer dans l'apologie du marxisme, mais qu'à cela ne tienne: le logiciel cervical bloqué sur le programme 1968, le clergé du politiquement correct nous impose une série de stéréotypes d'une imbécillité consternante: le libéralisme, par exemple, ne saurait être que "sauvage" le marché est une "jungle", les emplois que crée une économie libre sont "précaires" et l'évidente prospérité américaine repose sur des "inégalités". Les faits n'ont ici aucune importance: il s'agit d'établir en vérités incontestables les préjugés du politiquement correct. Inversement, relever que les syndicats sont souvent réduits - dans la fonction publique notamment - à un corporatisme éhonté, voué à la défense d'une coterie de privilégiés, tient du blasphème car le syndicat ne saurait, en langue politiquement correcte, avoir d'autres fins que la recherche du bien commun.
Les sectes? Horresco audiens (2)! Loin d'y voir le foisonnement et l'anarchie créatrice d'une société à qui la liberté donne les moyens de s'inventer de nouvelles formes de spiritualité, quitte à se fourvoyer lourdement à l'occasion, l'onanisme cérébral politiquement correct se réduit à en évoquer les abus et à hocher gravement du bonnet devant les tentatives paternalistes et maladroites de l'Etat de régenter la conscience de ses citoyens. Un trio de jurisconsultes genevois commet une proposition voulant qu'à l'avenir l'Etat vérifie si nos divinités lui conviennent et telle gazette locale applaudit des deux mains!
Au nom d'une égalité des droits légitimement revendiquée par nos compagnes, voici qu'on joue les Précieuses ridicules à guichet fermé. Cathos et Magdelon exigent aujourd'hui du féminin partout. La Cheffe? La Procureure? La Sapeuse pompière? Madame la Rapporteuse du budget? "Dictatrices" de la langue, je vous dis merde! Faut-il massacrer le français pour plaire à un quarteron de bas bleus? Si j'abuse du bordeaux au point d'en défaillir, devrais-je, en votre nom, me réduire à un épave ou à un loque? Et s'il me plaît d'admirer le grand écrivain que fut Colette pourquoi diable faudrait-il qu'elle devint pour moi une exemple?
Que le délire politiquement correct de l'époque castre généralement à droite en tenant le ciseau de la main gauche n'est que pure coïncidence: dans le passé, ce fut l'inverse et que d'âneries ne proféra-ton point au nom de la morale bourgeoise. Le processus actuel est le même: il s'agit pour un groupe de diaboliser la pensée divergente et d'ériger la sienne, ou ce qui en tient lieu, en modèle unique. Hommes et femmes de la liberté se doivent donc de réagir, par la réaffirmation constante du droit inaliénable à la différence.
La liberté n'a de sens que si elle permet aux idées que l'on hait de s'exprimer sans entraves. Elle exige impérativement que les apôtres du politiquement correct soient dénoncés, brocardés, ensevelis sous les quolibets. Que Panurge, posant un étron dans le bonnet des docteurs en Sorbonne, soit ainsi le modèle et la référence constante de qui aime vraiment la liberté!
A tel clerc de l'Islam, tout frétillant de censure au nom du "respect" de sa confession, qu'on oppose la lecture publique de Rushdie. Qu'il soit affirmé haut et fort, par qui le voudra, que les races sont inégales, la démocratie une farce, la propriété un vol, la religion une forfanterie, et par qui ne le voudra pas, que l'impôt est amoral, l'argent un bien suprême, la misère une juste sanction et l'Etat un mal absolu. Qu'on distribue le marquis de Sade à l'école prirnaire et qu'on décore de la légion d'honneur l'Africain hilare qui allumera son pétard sur la flamme du soldat inconnu!
Nul pays n'a plus que le nôtre besoin de cet électrochoc de liberté. Les médias suisses s'enfoncent dans une grisaille lisse, omniprésente, dont tout ce qui choque est banni. La politique de ce pays est pétrie de langue de bois au-delà du supportable. Nous avons grand besoin d'anarchie, de polémiques, de provocation, de vie en un mot. Qui commencera?
(1) Simone de Beauvoir
(2) Expression politiquement correcte au XIXe siècle et signifiant à peu près "quelle horreur!"