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Multiculturalisme et gestion des minorités ethniques Mulitculturalism - El multiculturalismo

 

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Samuel Huntington

Les menaces du multiculturalisme

Propos recueillis par Jean-Gabriel Fredet

Le Nouvel Observateur, 27 janvier 2005

L’auteur du «Choc des civilisations» poursuit dans «Qui sommes-nous?» sa réflexion sur l’identité, le communautarisme, la guerre d’Irak et la démocratie

 

Le Nouvel Observateur. – «Qui sommes-nous?» traite du choc culturel né de l’incapacité de certaines communautés à s’intégrer à l’Etat-nation. Est-ce la suite du «Choc des civilisations» qui a tant fait scandale?

Samuel Huntington. – Ce n’est pas exactement la suite, tout en s’inscrivant dans sa logique. Dans «le Choc des civilisations», j’expliquais que, dans le contexte de l’après-guerre froide, les affrontements culturels, ethniques, religieux avaient remplacé les conflits idéologiques. Je posais la question de la coexistence pacifique des cultures, notamment celle de l’Islam avec l’Occident. Aujourd’hui, j’examine les clivages culturels de mon propre pays et l’impact qu’ils peuvent avoir sur l’identité américaine. La mondialisation et le grand brassage des hommes, des idées et des activités économiques menacent-ils nos valeurs fondamentales et, en définitive, notre identité? Le problème se pose de façon aiguë aux Etats-Unis, mais avec l’immigration il concerne tous les grands pays.

N. O. – La thèse centrale de votre livre – l’incapacité de la société américaine d’assimiler sa composante hispano-mexicaine – semble paradoxale. Provocation ou prédiction?

S. Huntington. – Ma thèse est purement factuelle. Fondée sur une observation de la réalité et des statistiques incontestables, elle met en évidence la montée d’une communauté immigrée hispano-mexicaine dont le comportement n’a plus rien à voir avec celui des populations issues des mouvements d’immigration qu’ont connus les Etats-Unis jusqu’à la Première Guerre mondiale. Je pose la question de sa capacité d’assimilation et des conséquences de ce choc du multiculturalisme. Je ne condamne pas l’immigration, qui n’a jamais cessé de structurer les Etats-Unis. Je constate que si cette tendance se prolonge, les Etats-Unis deviendront bientôt un pays biculturel et bilingue.

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N. O. – «Guerre», «coalition déconstructionniste», ce vocabulaire guerrier suggère plus une charge qu’un constat…

S. Huntington. – Regardez les caractéristiques de l’immigration mexicaine. Son ampleur, sa proximité, sa clandestinité, sa concentration régionale, sa persistance, l’antériorité même de sa présence historique expliquent les difficultés d’une assimilation, faible en ce qui concerne l’intégration linguistique, l’éducation, la qualification professionnelle, la participation à la vie politique ou le pourcentage de mariages mixtes. Ces immigrés vivent aux Etats-Unis mais se perçoivent encore comme Mexicains. C’est une menace pour l’identité nationale et un pas vers une société multiethnique, aux antipodes du «creuset» qui a longtemps symbolisé les Etats-Unis.

N. O. – Cette multiethnicité serait-elle la conséquence ultime des grandes lois sur les libertés civiques et l’immigration?

S. Huntington. – Oui, c’est un effet pervers. L’affirmative action, la discrimination positive avec ses quotas brandis par les minorités noires puis hispaniques pour obtenir un traitement spécifique ou un bénéfice particulier, a paradoxalement relégitimé les concepts d’ethnie, de race, que ces grandes lois avaient précisément abolis. En réaction à une société qui refusait d’intégrer les Noirs ou les Amérindiens, excluait les Asiatiques et n’acceptait que les communautés d’origine anglo-saxonne ou d’Europe du Nord. Cette notion de places réservées aux minorités dans les universités, les entreprises est de plus en plus contestée par les gouvernements et les tribunaux. L’opinion publique considère dans sa majorité que les individus doivent être jugés sur la base de leurs mérites propres.

N. O. – Vous condamnez les quotas au moment où l’Europe les découvre.

S. Huntington. – La Grande-Bretagne et l’Allemagne en font timidement l’expérience, la France les rejette. Les quotas peuvent favoriser une première intégration, un rattrapage. Utilisés aux Etats-Unis dans les années 1950 et 1960 pour lutter contre la «suprématie blanche», ils ont surtout profité aux Noirs de la classe moyenne, aux fils d’avocats, de médecins, dont ils ont facilité l’accès à l’université. Pas aux plus pauvres.

N. O. – Vos statistiques ne sont-elles pas trop pessimistes? Les comportements changent. Et puis chacun s’enrichit de la différence de l’autre sans parler des services que l’immigration mexicaine rend à l’économie américaine.

S. Huntington. – Les dernières statistiques, celles de l’Institut Pew, confortent mes recherches: les immigrés d’origine mexicaine ont toujours le même problème avec la langue anglaise, toujours tendance à se concentrer dans des enclaves. Hier la Floride et Miami, aujourd’hui le sud de la Californie, du Texas et de l’Arizona. Faute de «programmes» ad hoc, ils doivent parfois attendre deux à trois ans pour suivre des cours d’anglais. Lorsque Vicente Fox, le président mexicain, évoque les 100 millions de Mexicains vivant au Mexique et les 23 millions vivant au- dehors, il appelle explicitement ces derniers à conserver leur culture et valide de facto l’immigration illégale. Quant aux services rendus à l’économie américaine, je ne les conteste pas, mais n’oubliez pas que les salaires de misère versés aux immigrants clandestins pèsent lourdement sur les salaires payés aux travailleurs américains non qualifiés. Les immigrés mexicains viennent aux Etats-Unis avec l’illusion qu’ils deviendront rapidement riches. Mais ils ne veulent pas devenir américains.

Encore une fois, je ne suis pas hostile à l’immigration et je ne crois pas inévitable un scénario catastrophe. La Suisse, le Canada ou la Belgique montrent qu’on peut vivre avec deux ou trois langues différentes. Mais la double allégeance ou le refus d’intégration font souvent le lit de leaders populaires de la droite extrême. J’observe d’ailleurs que la plupart des pays européens ont pris des mesures contre l’immigration sauvage pour réguler leurs flux et mieux les assimiler. D’autres risques menacent d’ailleurs la cohésion de l’identité américaine comme ces «cosmocrates», ces élites «dénationalisées» par la mondialisation et que déteste une opinion publique généralement très patriote. Il serait aberrant qu’il faille, comme au lendemain du 11-Septembre, une intensification du risque terroriste pour que la communauté américaine se resserre et retrouve sa cohésion.

N. O. – Comme le modèle républicain français, le modèle américain – fusion des communautés dans un seul creuset – n’est donc pas négociable?

S. Huntington. – Poussé à l’extrême, le modèle communautariste est dangereux. Voyez les pressions de la communauté musulmane en Europe. Forte de sa tradition laïque, la France a donné des gages avec le Conseil français du Culte musulman mais a tenu bon dans la querelle du voile. Mais en Italie, où la communauté musulmane avait obtenu d’un gouvernement conservateur que l’on retire les crucifix dans certaines écoles, il a fallu l’appui des communistes pour qu’on raccroche ces symboles de l’identité italienne! Les valeurs fondamentales des Etats-Unis ne doivent pas s’éroder au contact d’une nouvelle vague d’immigrants refusant un credo qui reste le produit d’une culture anglo-protestante et dont les fondations demeurent la langue anglaise, le protestantisme, l’individualisme, la morale du travail et la croyance que les hommes ont la faculté de créer un paradis sur terre.

N. O. – Depuis «le Choc des civilisations», vous êtes entouré d’un parfum de scandale, comme si ce livre avait été l’alibi que cherchaient les partisans d’une guerre entre l’Islam et l’Occident.

S. Huntington. – Je n’ai jamais dit que l’affrontement entre l’Islam et l’Occident était inévitable. Ceux qui m’ont considéré comme une sorte de prophète du malheur dont les avertissements avaient vocation à se réaliser se sont trompés ou m’ont volontairement mal interprété. Pendant la guerre froide, les experts en politique, qui redoutaient un conflit nucléaire, multipliaient les mesures de prévention (téléphone rouge), les négociations, les discussions, et la catastrophe ne s’est pas produite. C’est très exactement ce que je fais depuis dix ans, lorsque j’ai publié mon premier article dans «Foreign Affairs» sur les difficultés d’une coexistence pacifique entre les cultures. Je ne manque pas une occasion, un colloque pour dire que l’on peut encore éviter ce conflit, construire des ponts. Malheureusement, l’aggravation des risques, avec la guerre en Tchétchénie et les attentats du 11-Septembre, rend cette hypothèse plausible. En exigeant le départ des infidèles de la Terre sainte, Oussama Ben Laden a déclaré la guerre à l’Occident. Mais en parlant de «croisade» Bush a encore envenimé les choses. L’invasion de l’Irak a été vécue par les musulmans comme une guerre contre l’Islam. Il était évident qu’en agissant ainsi les Etats-Unis allaient générer de plus en plus de terrorisme et donner aux fondamentalistes une bonne raison de parler de guerre de religion. Nous sommes aujourd’hui clairement engagés dans une guerre de religion dont Oussama Ben Laden et George W. Bush sont coresponsables.

N. O. – L’idée que les Etats-Unis puissent exporter par les armes leur conception de la démocratie est donc pour vous un contresens?

S. Huntington. – La démocratie ne s’exporte pas. Il faut qu’elle soit née dans le sol du pays pour s’épanouir. Ce qui ne veut pas dire que les Etats-Unis ou l’Europe ne puissent favoriser son développement, comme ils l’ont fait en Europe de l’Est, où préexistait d’ailleurs une tradition démocratique. Introduire la démocratie en Irak sera une entreprise de longue haleine.

N. O. – Votre collègue à Harvard, le prix Nobel Amartya Sen, critique votre vision simpliste de l’islam négligeant ses sous-ensembles, ses divisions. Du coup vos prévisions concluant à un choc des cultures seraient fausses.

S. Huntington. – J’ai toujours écrit le contraire, affirmé qu’il ne fallait pas considérer cette civilisation majeure mais terriblement divisée et sans pays leader depuis la fin de l’Empire ottoman comme une entité monolithique. J’ai même parlé de «conscience sans cohérence». Mais pour les conclusions, je persiste et signe.

N. O. – Etes-vous pessimiste pour le futur? La montée du fondamentalisme religieux aux Etats-Unis avec la Christian Coalition vous inquiète-t-elle?

S. Huntington. – Les Etats-Unis ont toujours été un pays très religieux, et la foi y a toujours joué un rôle important dans la vie publique. C’est aujourd’hui le quatrième grand réveil religieux de son histoire. Il faut donc relativiser les choses tout comme cette soi-disant tentation d’empire, même si certains y pensent et si la possession d’un gros bâton incite parfois à s’en servir. Il est certain qu’il est aujourd’hui difficile d’être optimiste. Mais je pense que l’on peut encore éviter le pire.

N. O. – On vous prend pour un ultra-conservateur alors que vous êtes plutôt progressiste.

S. Huntington. – J’ai toujours voté démocrate, sauf une fois, en 2000. Ma femme n’a pas fini de me le reprocher.

 


Samuel P. Huntington est professeur à l’Université Harvard. Son essai «le Choc des civilisations» (Odile Jacob, 1997) a eu un retentissement mondial. Il vient de publier «Qui sommes-nous? Identité nationale et choc des cultures», un nouvel essai sur les paradoxes de l’identité américaine, chez Odile Jacob, dont nous avons publié les bonnes feuilles dans les pages Débats (« N. O.» du 11-11-2004).