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Islam

 

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Frédéric Bobin

Le mal-être des musulmans indiens à l'heure des élections

LE MONDE | 25.04.09

Brassée par les pales du ventilateur, la pénombre de la bibliothèque offre un précieux havre de fraîcheur, tandis qu'au dehors la chaleur embrase déjà le bourg d'Azamgarh. Ici comme ailleurs en Inde, les élections législatives prévues pour durer un mois préoccupent la minorité musulmane.

Barbe blanche, calot à la Nehru, Umair Siddiq Nadwi attrape sur une étagère des manuscrits un brin gondolés. "Ce sont les originaux", s'enthousiasme le professeur en caressant de l'index une lettre de Gandhi, une autre de Nehru, ou de sa fille Indira. Les marques de reconnaissance ont jadis comblé l'Acadamie Shibli, institution scolaire musulmane qui fait la gloire d'Azamgarh, dans le district de l'Uttar Pradesh, au tréfonds de cette Inde du Nord battue par des rafales de poussière.

Ils sont une demi-douzaine d'enseignants, drapés de blanc, dans le salon de la bibliothèque aux boiseries sombres. Ces intellectuels musulmans disent leur mal-être face à un climat lourd de suspicion visant leur communauté (140 millions de personnes, soit près de 13,5 % de la population indienne). A les entendre, l'heure est au "malentendu" depuis que des attentats en 2008 à Jaipur, Ahmedabad, Bangalore et New Delhi ont révélé l'implication de jeunes islamistes locaux se réclamant des Indian Moujahidines clandestins.

On avait alors évoqué l'émergence d'un "djihad autochtone", proprement indien, se distinguant des classiques manipulations pakistanaises.

Plus embarrassant encore, une grande partie de ces jeunes suspects arrêtés par la police indienne sont originaires d'Azamgarh même. A l'Académie Shibli, on peut difficilement éviter les fantômes de ces "jeunes d'Azamgarh". Sur le campus coiffé de palmiers, on croise sans peine le professeur retraité Abdul Rehman Ansari, ancien chef du département de zoologie, dont le fils vient d'être incarcéré à la mi-avril. Il est soupçonné d'avoir déposé des bombes à Jaipur en mai 2008 (61 morts), bien que son père clame son innocence.

"Pépinière du terrorisme", ne cesse de titrer la presse indienne à la moindre évocation d'Azamgarh. Infamante réputation.

Cette atmosphère pesante attriste la petite assemblée de lettrés de l'Académie Shibli, qui n'en finit pas de cultiver la nostalgie du bon vieux temps où le parti du Congrès, matrice de l'Inde indépendante, s'érigeait en protecteur des droits de la minorité musulmane. Epoque révolue, selon eux. "Nos jeunes ont récemment été maltraités au nom de la lutte contre le terrorisme", grince Umair Siddiq Nadwi. La référence à un événement revient comme un leitmotiv dans la complainte : l'"incident de Batla House". Batla House est le nom d'une résidence du quartier musulman de New Delhi qui a fait l'objet d'un raid policier, le 19 septembre 2008, six jours après des attentats ayant frappé la capitale (22 morts). Deux jeunes d'Azamgarh, qui logeaient à Batla House, ont été tués dans l'assaut. Or l'implication de ces deux étudiants dans les attentats de New Delhi n'a jamais été formellement prouvée. L'affaire a cristallisé la colère de la communauté musulmane. "Nous voulons être traités comme les autres communautés", dit Umair Siddiq Nadwi. "Oui, la discrimination, c'est notre principal problème", tonne en levant sa canne Javed Ali Khan, professeur d'histoire et doyen d'âge du petit cénacle de la bibliothèque.

Tous l'admettent : "Batla House" a marqué un "tournant". "Ce drame nous a confirmés dans l'opinion que voter pour les partis politiques traditionnels est inutile, explique Nooruddin Ahmed, un jeune enseignant d'anglais. Ces partis profitent de notre vote pour se faire élire et ensuite nous abandonnent. Jusqu'à présent, les musulmans ne voulaient pas entrer en politique sous leurs propres couleurs, mais les derniers événements nous obligent à franchir le pas." Ce pas vient d'être franchi par le Conseil des oulémas (Ulema Council, UC), une instance religieuse qui a présenté des candidats dans six circonscriptions de l'Uttar Prasdesh, dont Azamgarh. L'entrée en lice électorale de cette formation musulmane est une grande première.

Historiquement, les musulmans d'Inde du Nord avaient loyalement soutenu le parti du Congrès, héraut d'une Inde multiconfessionnelle, avant de rallier le Samajwadi Party (socialiste), dont les positions hostiles au nationalisme hindou semblaient plus fermes. Mais les désillusions accumulées au fil des ans, à mesure que la poussée de l'hindouisme militant fragilisait les minorités, font aujourd'hui des musulmans un électorat désenchanté, orphelins en politique. Trop de promesses sont restées lettre morte.

En 2006, la publication des résultats d'une enquête - le rapport de la commission Rajinder Sachar - a fait l'effet d'une douche froide. En pointant l'état d'"arriération" de la communauté dans les domaines éducatifs, sociaux et économiques (les musulmans souffrent d'un taux d'illettrisme de 40,9 % contre une moyenne nationale de 34,9 %, ils ne sont présents dans la haute fonction publique qu'à hauteur de 3 %), le "rapport Sachar" mettait des chiffres là où il y avait une impression générale de malaise. Le discours de victimisation des musulmans y a trouvé de nouveaux aliments.

L'irruption politique du Conseil des oulémas exprime cette déception ambiante, mais on sent comme une gêne, un embarras, dans le petit cercle de l'Académie Shibli. "Il faut faire attention à ne pas aggraver la polarisation communautaire du pays, met en garde Salman Sultan, un professeur de chimie. Peut-être faudrait-il élargir notre cause à la défense de tous les opprimés, y compris les intouchables."

Car les nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party (BJP) pourraient bien tirer profit de l'émergence d'un parti proprement musulman. "Il est clair que le Conseil des oulémas est une aubaine pour le BJP, car il divise le vote musulman, ce qui va affaiblir les partis laïques traditionnels", reconnaît Maduri Singh, une militante associative proche du BJP. Azamgarh ou le cruel dilemme dans lequel sont enfermés les musulmans d'Inde.