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Marc Roche
Le modèle multiculturel britannique en crise,
Le Monde 19.08.05
Où est passé le modèle multiculturel britannique longtemps vanté dans les pays voisins comme un exemple d'harmonie raciale et religieuse ? La question est ouverte après les attentats qui ont frappé Londres.
Un sondage effectué après la tuerie du 7 juillet atteste qu'un quart du 1,6million de musulmans britanniques fait preuve de compréhension à l'égard des motifs des kamikazes.
Environ un tiers se déclaraient favorables à l'éradication des principes d'une société jugée immorale et décadente. L'imam extrémiste Abou Zair, pourtant sujet britannique, a choqué l'opinion en faisant passer les valeurs islamiques avant toute allégeance à la couronne et à la nation.
Et pourtant le Royaume-Uni a longtemps donné l'image d'une oasis d'harmonie communautaire. Bien sûr, il y eut des émeutes raciales sporadiques et les déclarations incendiaires d'un Enoch Powell évoquant, en 1968, les risques de "rivières de sang" face à l'explosion de l'immigration de couleur. Mais, dans l'ensemble, la société multiculturelle était entrée dans les murs. Un Zaki Badawi, président du conseil des imams et des mosquées, cité par Jeremy Paxman dans son livre Les Anglais, portrait d'un peuple (Saint-Simon, 2003) pouvait déclarer à propos du royaume : "Il n'y a pas de meilleur endroit au monde pour être musulman."
Tout à coup, on a vu apparaître, dans le ciel gris des vieilles cités industrielles du Nord, des minarets. Les chiffres sont éloquents. En 1951, il y avait 80 000 immigrés en Grande-Bretagne. En 1991, leur nombre s'élevait à 3 millions, pour atteindre, dit-on, 5 millions en tenant compte de l'immigration clandestine. De nos jours, 6 % de la population ne sont pas blancs.
PHÉNOMÈNE DE GHETTOS
Rappelons que, dans le modèle d'outre-Manche, chaque communauté préserve son identité culturelle comme elle l'entend. Elle peut choisir soit de s'intégrer, soit de suivre le modèle communautariste : vivre entre soi. Il était relativement facile d'obtenir un passeport britannique, un parent résidant légal suffisait. La connaissance de l'anglais ou l'allégeance au pays d'adoption n'étaient pas exigées. Une législation antiraciste parmi les plus strictes d'Europe empêchait les dérapages verbaux et les discriminations les plus voyantes.
Cette politique de tolérance a donné des résultats. Il n'y a qu'à voir les chaînes de télévision britanniques pour constater qu'un pourcentage non négligeable de journalistes et de présentateurs sont issus de l'immigration antillaise ou du sous-continent indien. Depuis le début des années 1980, musulmans et Noirs sont présents en nombre au Parlement.
Mais aujourd'hui, après le traumatisme des attentats, la Grande-Bretagne doute de la voie choisie. Trois facteurs expliquent ces interrogations.
Premièrement, une majorité de jeunes musulmans, particulièrement les garçons, sont en échec scolaire. A statut égal, dans le commerce, les professions libérales, la fonction publique, le revenu de 80 % des musulmans est inférieur à la moyenne nationale. Quant au taux de chômage, il est trois fois supérieur.
Deuxièmement, depuis le 11-Septembre, les préjugés antimusulmans se sont répandus. Ce racisme a été exacerbé par les pouvoirs supplémentaires de fouille donnés à la police dans le cadre de la législation antiterroriste, utilisée de manière disproportionnée contre des membres d'une communauté musulmane victime du "délit de faciès".
Enfin, sur le plan politique, les groupes de pression musulmans, freinés par la "balkanisation" de leurs intérêts, ont du mal à s'organiser. Le ciment religieux n'apparaît pas suffisant pour former de vraies coalitions entre immigrés venus du sous-continent indien, du Maghreb, de la corne de l'Afrique ou des pays du Golfe.
Pour le président de la Commission pour l'égalité raciale, Trevor Philips, il faut trouver d'autres voies que le multiculturalisme à l'ancienne : "Je ne veux pas que l'on se résigne à ce que, parce qu'ils acceptent la différence des autres, les gens restent chacun dans leur coin. C'est un modèle porteur de conflits qui risque, à terme, de détruire le lien social. Je veux une société réellement intégrée, prônant l'égalité entre les hommes, non entre les ghettos."
D'un coup, sous l'effet des attentats, on s'est aperçu que les communautés fonctionnaient en parallèle. Les écoles publiques confessionnelles, favorisées par le gouvernement Blair, sont aujourd'hui montrées du doigt comme source de division. Autour des mosquées, les fidèles se protègent des courants extérieurs grâce aux structures familiales et claniques. Le débat sur le rôle de la foi dans une société de moins en moins religieuse n'a pas été engagé.
L'absence de mariages mixtes, l'importation de coutumes contraires aux valeurs britanniques (comme les mariages forcés), la ségrégation de l'habitat et les différences vestimentaires ont favorisé une polarisation propice à l'hostilité et au racisme. A l'évidence, le phénomène de ghettos a débouché sur l'isolement ethnique, fournissant le terreau des mouvements islamiques les plus virulents, offrant recrues et réseaux à Al-Qaida.
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