UNE INTERPRÉTATION ORIGINALE DU CORAN
Y a-t-il des vierges au paradis islamique ?
"The Guardian"
Courrier international, 28 février 2002
Le septième ciel promis par Ben Laden à ses terroristes suicidaires nest pas forcément aussi sexy quil y paraît. Il y a plusieurs lectures possibles des passages du Coran qui évoquent le paradis. Lécrivain indo-pakistanais Ibn Warraq fait un tour érudit et surprenant de la question
En août 2001, la chaîne de télévision américaine CBS diffusait un entretien avec le militant du Hamas Muhammad Abu Wardeh, qui avait recruté des terroristes pour des attentats suicides en Israël. Abu Wardeh était cité en ces termes : Je lui ai expliqué comment Dieu dédommage le martyr qui sacrifie sa vie pour sa terre. Si vous devenez un martyr, Dieu vous accorde 70 vierges, 70 épouses et le bonheur éternel. En réalité, il réduisait la récompense, car, pour les martyrs, il y a 72 vierges au paradis. Mais je mavance...
Depuis le 11 septembre, les médias ne cessent de répéter lhistoire des kamikazes et de leurs célestes récompenses, tandis que les lettrés musulmans et les occidentaux qui font lapologie de lislam ne cessent de répéter que le suicide est interdit par cette religion. Le suicide (qatlu nafsi-hi) nest pas mentionné dans le Coran, mais il est en effet interdit par les hadiths, qui sont des recueils des actes et des paroles attribués au prophète Mahomet par une série de témoins supposés dignes de confiance. Les hadiths relatent également ce qui était fait en présence du Prophète et quil na pas interdit, ainsi que les actes et les paroles de ses compagnons faisant autorité.
Le porte-parole du Hamas Muhammad Abu Wardeh utilise avec justesse le mot martyr (shahid) et non celui de kamikaze, car ceux qui se font sauter presque tous les jours en Israël ou qui sont morts le 11 septembre servent la plus noble des causes, le djihad, un devoir religieux prescrit par le Coran et les hadiths, comme une institution divine établie pour la grandeur et le progrès de lislam. Si le suicide est interdit, le martyre est constamment glorifié, apprécié et exalté. Par lEtre entre les mains de qui repose ma vie, je veux mourir comme Allah le souhaite ; je serai ensuite ramené à la vie et tué de nouveau à SA façon Le Prophète a dit : Quiconque entre au Paradis ne voudra pour rien au monde revenir ici-bas, sauf le martyr qui désirera revenir en ce monde et être tué dix fois pour le grand honneur qui lui a été accordé (in Sahih de Muslim, chapitres 781 et 782, sur les mérites du djihad et les mérites du martyre).
Quen est-il alors des récompenses au paradis ? Le paradis islamique est décrit en détail avec une grande sensualité dans le Coran et les hadiths, par exemple dans les versets 54 à 56 de la sourate 55, les versets 12 à 40 de la sourate 56 et les versets 12 à 22 de la sourate 76. Citons les versets 12 à 39 de la sourate 56 : Ils habiteront le jardin des délices, (Il y aura un grand nombre de ceux-ci parmi les peuples anciens,/ Et un petit nombre seulement parmi les modernes),/ Se reposant sur des sièges ornés dor et de pierreries,/ Accoudés à leur aise et se regardant face à face./ Ils seront servis par des enfants doués dune jeunesse éternelle,/ Qui leur présenteront des gobelets, des aiguières et des coupes, remplis de vin exquis./ Sa vapeur ne leur montera pas à la tête et nobscurcira pas leur raison./ Ils auront à souhait les fruits quils désireront,/ Et la chair des oiseaux les plus rares./ Près deux seront les houris aux beaux yeux noirs, pareilles aux perles dans leur nacre./ Telle sera la récompense de leurs oeuvres. ( )/ Nous créâmes des vierges du paradis par une création à part ;/ Nous avons conservé leur virginité./ Chéries de leurs époux et dun âge égal au leur,/ Elles seront destinées aux hommes de la droite./ Il y en aura un grand nombre parmi les anciens/Et un grand nombre parmi les modernes [traduction de Kasimirski, GF Flammarion, 1970]. Il faut noter que la plupart des traductions, y compris celles effectuées par des musulmans, comme A Yusuf Ali et le Britannique Marmaduke Pickthall, traduisent le mot (pluriel) arabe abkarun par vierges, ainsi que certains célèbres lexiques comme celui de John Penrice. Jinsiste sur ce point car de nombreux musulmans, pudiques et gênés, affirment quil y a eu une erreur de traduction et que les vierges devraient être remplacées par des anges. Dans les versets 72 à 74 de la sourate 55, le contexte ne laisse pas dambiguïté possible : Des vierges aux grands yeux noirs renfermées dans des pavillons. Lequel des bienfaits de Dieu nierez-vous ? Jamais homme ni génie nattenta à leur pudeur [traduction de Kasimirski]. Le mot hour [houri] apparaît quatre fois dans le Coran et est généralement traduit par jeunes filles aux yeux noirs.
Signalons deux choses. Premièrement, il nest fait aucune mention dans le Coran du nombre exact de vierges au paradis. Deuxièmement, les demoiselles aux yeux noirs sont à la disposition de tous les musulmans, et pas uniquement offertes aux martyrs. Cest dans les hadiths que lon apprend quil y a 72 vierges au paradis : un hadith rapporté par Al Tirmidhi (mort en 892 EC*) dans le Sunan (volume IV, chapitres sur les caractéristiques du royaume des cieux telles quils sont décrits par le messager dAllah, le prophète Mahomet, chapitre XXI de la plus petite récompense qui attend ceux qui entreront au royaume des cieux, hadith 2687). Cet hadith est également cité par Ibn Kathir (mort en 1373 EC) dans son tafsir (commentaire coranique) de la sourate Al Rahman (55) verset 72 : La plus petite récompense qui attend ceux qui ont droit au royaume des cieux est une résidence où se trouvent 80 000 serviteurs et 72 épouses, sur lesquels sélève un dôme décoré de perles, daigues-marines et de rubis, aussi vaste que sil sétendait dAl Jabiyah (banlieue de Damas) à Sanaa** (Yémen).
Les apologistes modernes de lislam ont essayé de minimiser le matérialisme évident et les implications sexuelles de telles descriptions mais, comme le précise lEncyclopaedia of Islam, même des théologiens musulmans orthodoxes comme Al Ghazali (mort en 1111 EC) et Al Ashari (mort en 935 EC) ont admis les plaisirs sensuels au paradis. Les plaisirs en question sont visuellement détaillés par lérudit commentateur coranique Al Suyuti (mort en 1505 EC). Selon lui, à chaque fois quun homme touche une houri, il la trouve vierge. Le pénis des élus ne faiblit jamais ; lérection est éternelle. La sensation ressentie en faisant lamour est à chaque fois absolument délicieuse et extraordinaire, et quiconque la ressentirait en ce monde sévanouirait. Chaque élu (musulman) épousera 70 houris, en plus des femmes quil a épousées en ce monde, et elles auront toutes des vagins appétissants.
Lune des raisons pour lesquelles Nietzsche détestait le christianisme était que cette religion fait de la sexualité quelque chose de vicieux, alors que lislam, diraient beaucoup de gens, est favorable au sexe. Il est en effet difficile dimaginer lun des pères de lEglise écrivant avec extase sur le sexe au paradis comme Al Suyuti, à lexception peut-être de saint Augustin avant sa conversion. Mais dire que lislam est favorable au sexe, cest insulter toutes les musulmanes, car la sexualité est envisagée exclusivement du point de vue masculin : celle des femmes est admise, mais crainte et réprimée, et considérée comme luvre de Satan.
Les spécialistes ont fait remarquer depuis longtemps que ces images ont à lévidence été inspirées par lart de la peinture. Mahomet, ou quiconque est responsable de ces descriptions, pourrait avoir vu des miniatures ou des mosaïques chrétiennes représentant les jardins du paradis et interprété les silhouettes des anges de façon très littérale comme celle de jeunes hommes et de jeunes femmes. Un autre texte qui a pu influencer limagerie du Coran est luvre dEphrem le Syrien (306-373 EC), Hymnes sur le paradis, écrit en syriaque, un dialecte araméen sémitique très proche de lhébreu et de larabe, devenu la langue de la chrétienté orientale.
Cela nous mène naturellement au livre le plus fascinant jamais écrit sur la langue du Coran et, si sa thèse principale est juste, probablement le livre le plus important jamais écrit sur le Coran. Le livre de Christoph Luxenberg, Die Syro-Aramaische Lesart des Koran [Une lecture syrio-araméenne du Coran ; éd. Das Arabishe Buch, Berlin, 2000], disponible uniquement en allemand, a été publié il y a à peine plus dun an, mais a déjà reçu un accueil enthousiaste, en particulier parmi les universitaires spécialistes des langues sémitiques de Princeton, Yale, Berlin, Postdam, Erlangen, Aix-en-Provence et de lInstitut oriental de Beyrouth.
Christoph Luxenberg essaye de montrer que de nombreux passages obscurs du Coran séclaircissent si on lit certains mots en syriaque et non en arabe. Nous nentrerons pas ici dans les détails de la méthodologie quil emploie, mais il parvient, au grand dam de tous les hommes musulmans qui rêvaient datteindre le septième ciel dans lau-delà islamique, à faire disparaître les houris aux grands yeux promises aux croyants. Selon la nouvelle analyse avancée par Christoph Luxenberg, qui sappuie sur les Hymnes dEphrem le Syrien, il y a au paradis des raisins blancs, clairs comme le jour, plutôt que des vierges aux yeux de biche toujours consentantes, les houris. Pour Luxenberg, le contexte est clair : ce sont de la nourriture et des boissons qui sont offertes, et non des jeunes filles pures.
En syriaque, le mot hour est un adjectif féminin pluriel qui signifie blanc, dans lequel le mot raisin est implicite. De même, les éphèbes immortels ou les jeunes filles semblables à des perles décrites par des sourates, comme la 56, seraient nés dune interprétation erronée dune expression qui signifie en syriaque des raisins frais (ou des boissons), que les justes auront le plaisir de goûter, par opposition aux breuvages bouillants réservés aux infidèles et aux damnés.
Les travaux de Christoph Luxenberg nayant été publiés que récemment, il faut attendre le verdict de la communauté universitaire avant de juger. Mais, si son analyse est juste, les kamikazes, ou plutôt possibles martyrs, feraient bien doublier leur culture de mort, pour, à la place, tenter de goûter dans ce monde, 72 fois aux plaisirs de la chair. A moins, bien sûr, quils ne préfèrent les raisins frais ou blancs, au choix, de lau-delà.
Ibn Warraq***
* Lère commune (EC) est une alternative à lère chrétienne comme méthode de datation historique. Ainsi, lannée 2000-2001 EC correspond à lan 5761 du calendrier juif.
** Les titres et la citation sont tirés de larticle 72 vierges aux yeux noirs (in Controverse sur la récompense du martyr) écrit par Yotam Feldner, de lInstitut de recherche médiatique du Proche-Orient (MEMRI), qui lui-même cite le cheikh Abd al-Hadi Palazzi, directeur de lInstitut culturel de la communauté islamique italienne.
*** Ibn Warraq (pseudonyme) est lauteur de lessai Pourquoi je ne suis pas musulman ? (Traduction de langlais, préfacé par Talima Nasreen, éd. LAge dhomme, Lausanne, 2001).