De l'inévitable écart entre la logique religieuse et la réalité sociale: le viol en islam
Religiologiques, no 11, printemps 1995, pp. 193-208
Summary : Islam and rape (See below)
Lhorreur
des viols systématiques commis depuis le début du
conflit en Bosnie est une réalité difficile à
accepter et à comprendre. Les témoignages qui nous sont
parvenus à lère de «la guerre en
direct» rapportent que 20 000 femmes ont été
victimes de viols et que la grande majorité de ces femmes sont
musulmanes. LIslam, en tant que système culturel, devra
gérer cette réalité.
Nous
tenterons de comprendre quel est le regard de lIslam face
à la problématique du viol. Dans la dynamique sexuelle
qui existe au sein de la culture islamique en général,
comment le viol sinterprète-t-il? La population
musulmane soccupe-t-elle de ces victimes? Sont-elles
acceptées ou rejetées par leur propre
société? Quelles sont les conséquences dun
viol? Et dans une situation de viols systématiques, les
conséquences sont-elles les mêmes?
Afin
de répondre à ces questions, nous ferons la
synthèse des principes qui régissent le viol dans la
Loi islamique, en nous référant à des exemples
concrets et en examinant les mentalités qui prévalent
dans les communautés musulmanes quant à la
sexualité.
Nous
explorerons la réalité sociale qui, comme nous le
verrons plus loin, ne reflète pas toujours les principes
établis par la Loi islamique. Nous tenterons par la suite
dexpliquer cette divergence par une approche anthropologique.
Finalement, nous examinerons des cas de viols systématiques
dans un contexte de guerre pour tenter danticiper quelles
seront les répercussions sociales des viols en Bosnie.
À
ce stade-ci, il est pertinent de noter que, bien que le sujet de la
femme dans lIslam et dans les sociétés musulmanes
soit souvent discuté et analysé, il semble que le viol
nait pas beaucoup retenu lattention des écrivains
ou des chercheurs, très peu de documents abordent ce sujet. De
même, très peu dinformations sont disponibles sur
les viols en Bosnie, outre le témoignage des victimes.
Une
des particularités de lIslam est que les Lois islamiques
ont été révélées au
Prophète, et quelles sont, par leur origine même,
considérées comme immuables. Le Coran définit
clairement les différentes relations sexuelles qui sont
permises et interdites pour les croyants. Cependant il omet de
mentionner le viol, créant ainsi une problématique
complexe pour les sociétés musulmanes.
Ce
que dit la Loi islamique au sujet du viol
Létymologie
du mot Islam sous-entend une «soumission» à la
volonté divine. Les Musulmans retrouvent lexpression de
cette volonté dans le Coran et dans la tradition du
Prophète, les deux sources principales de la Loi islamique.
Dans la Loi islamique, les relations sexuelles permises sont bien
définies. Ladultère et la fornication sont
strictement interdits pour les croyants: cest ce que lon
nomme le zina. Le zina est par définition
nimporte quelle relation sexuelle entre deux personnes qui ne
sont pas légalement mariées ou reconnues
légalement comme ayant une relation de
concubinage[2].
Le viol est habituellement apparenté à la notion de
zina. Joseph Schacht, expert de la Loi islamique, ne fait que
mentionner le viol dans sa définition du
zina: «Le mariage avec une personne interdite est
zina, tout comme lest le viol, celui-ci pouvant aussi
être considéré comme causant des dommages
corporels.»[3]
G.S. Masoodi explique quant à lui que les Musulmans
considèrent le zina comme étant un crime
terrible et le définit comme suit: «Une union charnelle
dun homme (dâge mûr et sain desprit)
avec une femme (dâge mûr et saine desprit)
qui nest pas légalement la sienne»[4],
sans référence précise au viol.
Les
quelques écrits qui traitent du viol et du zina ont
comme préoccupation principale le débat qui existe
autour des punitions imposées aux coupables. Lanalyse du
contexte social dans lequel le zina a eu lieu nest pas
une priorité pour les experts de la Loi. Et puisque le zina
est considéré comme un crime horrible, les
sanctions seront dune sévérité
proportionnelle.
Les
punitions dites hadd peuvent être appliquées aux
personnes déclarées coupables de zina, et
peuvent être la lapidation, lamputation de membres ou des
coups de fouet, cette punition variant selon le statut marital du ou
de la coupable.[5]
La
communauté légale sentend
généralement pour affirmer quil faut quatre
témoins afin de prouver la culpabilité dune
personne dans un cas de zina. Ces témoins doivent
être de bons musulmans (et non des musulmanes), des hommes de
bonne réputation. Sans de tels témoins, il est
impossible dappliquer le hadd, à moins que la
personne plaide volontairement coupable.
Dans
le cas où il ny aurait pas de témoins, la
sanction appliquée sera dite tazir, et pourra
être des coups de fouets, des amendes et/ou
lemprisonnement. Les faux témoignages seront
également punis sévèrement. Dans les cas de
viols, puisquil est rare quun tel crime soit commis en
public devant quatre témoins mâles qui sont de bons
musulmans, punir le coupable est parfois difficile.
Dans
un article publié dans le Islamic and Comparative Law
Quarterly, Aminul Hasan Rizvi explique clairement que seule une
personne ayant consenti librement à participer au zina
doit être punie. Dans le cas dun viol,
distingué par le terme zina bil-jabr, seul le
violeur doit être puni. Daprès ses recherches, il
y aurait deux cas de viols dans les sources authentiques de
lIslam. Les deux violeurs auraient été punis
alors que les deux victimes ne lauraient pas été.
Doù, conclut Rizvi, lexistence dun consensus
dans la communauté légale établissant que les
femmes ayant participé contre leur gré et sans donner
leur consentement au zina ne sont pas coupables
vis-à-vis de la Loi islamique.
Ceci
résume les positions généralement
acceptées dans la communauté légale islamique.
Elles ne se veulent pas exhaustives et nont pour but que de
faire un bref tour dhorizon des différentes
interprétations.
Lapplication
de la Loi dans les sociétés musulmanes
Les
difficultés de lapplication en société de
ces principes légaux sont visibles dans la loi pakistanaise
qui régit le zina. Établie en 1979, très
peu de distinctions existent dans cette loi entre les crimes de viol,
ceux dadultère ou de fornication: ils sont tous
considérés comme des crimes faisant outrage aux bonnes
murs et aux règles sexuelles formulées par le
Coran. Rubya Mehdi commente: «En faisant de la fornication et de
ladultère un crime, cette loi réduit
labomination du viol, puisque la fornication,
ladultère et le viol sont considérés sur
le même pied par la loi»[6].
Cette loi pakistanaise est machiavélique car si une femme
intente des poursuites pour viol contre un homme, et quil est
possible de prouver quil y a eu une relation sexuelle mais
impossible de déterminer si la femme na pas
été consentante, elle pourrait être poursuivie
pour le crime de fornication ou dadultère!
Une
autre loi, celle-ci tunisienne, démontre bien que ce
nest pas lacte de violence qui est punissable dans le
zina, mais bien le statut illégal de la relation
sexuelle. La loi de 1969 sur le viol impose quun tel crime soit
puni, sauf si lagresseur consent à épouser sa
victime. Dans ce cas, le violeur ne sera pas puni.[7]
Ce
qui semble découler de ces différentes
législations est que le viol nest pas
considéré indépendamment de la relation
sexuelle. Alors quen Occident il est généralement
accepté que le viol est un crime de violence qui a peu en
commun avec la relation sexuelle, dans les divers pays de
lIslam, cest lacte sexuel non légitime qui
est la source du crime.
Afin
dillustrer la différence entre les perspectives
occidentale et islamique, G.-H. Bousquet explique que, dans
lécole de droit malékite[8],
une relation sexuelle avec un être non sexué avec
un animal ou avec un bambin, par exemple ne peut pas
être considérée comme un
zina.[9]
Si un enfant est trop jeune pour éprouver une sensation
sexuelle à la suite d'une agression sexuelle, il ny aura
pas eu de viol. Ces comportements ne sont pas souhaités et
seront punis, mais ils ne seront pas considérés comme
sexuels et il ny aura pas eu de zina.
La
virginité, lhonneur et le viol: un aperçu de la
réalité sociale
Nous
allons voir que, au plan social, la perception des gens
diffère quelque peu de la Loi et des règles juridiques
établies par les différents États, tout en
tenant compte de «lélément humain» qui
souvent colore les situations.
Le
viol, impliquant un aspect privé de la vie des gens, comporte
un tabou social. Il y a une certaine attitude face à la
sexualité dans les sociétés musulmanes qui ne
peut être négligée lors dune discussion sur
le viol.
LIslam
exhorte fortement les croyants à mener une vie chaste, autant
les hommes que les femmes (Coran 24, 30-31). La chasteté
implique deux choses: elle exige un comportement modeste qui
nincite pas à lactivité sexuelle et elle
interdit toute activité sexuelle avant le mariage. Etre chaste
nest pas synonyme dêtre vierge. Mais les
différentes perceptions face à la sexualité et
face à la virginité des femmes se confondent avec les
notions de vertu et dhonneur dans la plupart des
sociétés musulmanes puisque, socialement,
lindividu applique la notion dhonneur tant à
lui-même quau clan. Ce lien entre lhonneur et la
sexualité féminine semble particulièrement
important dans les sociétés arabo-musulmanes.
Sana
al-Khayyat définit lhonneur comme tel: «Parce
quun Arabe représente son clan, son comportement doit
être respectable afin de ne pas déshonorer le groupe. Un
homme peut honorer son clan et aspirer aux honneurs par ses actions
généreuses et par son courage
Mais la notion de
lhonneur la plus importante est celle reliée au
comportement des femmes. Si une femme nest pas modeste et
inculque la honte à sa famille par sa conduite sexuelle,
cest tout son clan qui portera la honte et le
déshonneur.»[10]
Nawal El Saadawi, médecin et activiste féministe, nous
indique que, pour la communauté musulmane,
«lhonneur dun homme est protégé tant
que les femmes de sa famille ont leur hymen intact. Lhonneur
est plutôt relié au comportement des femmes de sa
famille quà son propre comportement. Cette situation
existe parce que lexpérience sexuelle chez lhomme
est une source de fierté et un symbole de virilité
alors que lexpérience sexuelle chez la femme est une
source de honte et un symbole de
déchéance.»[11]
Elle
rapporte, dans ses différents écrits, les injustices
que peuvent subir les femmes musulmanes lorsquelles sont
incapables de prouver leur chasteté. Elle mentionne plusieurs
exemples de femmes qui ont été injustement
accusées de ne plus être vierges par le simple fait
quelles nont pas saigné lors de la consommation du
mariage. Une telle accusation est passible dune sanction qui
peut se traduire par la mort physique, par un ostracisme et une
exclusion de la communauté qui est léquivalent
dune «mort sociale». Elle peut ausi se terminer en
divorce honteux sans autre forme de procès.
Cest
cette attitude, qui prévaut et qui persiste dans la plupart
des sociétés musulmanes, qui fait en sorte que le viol
se confond avec les activités sexuelles normales. Peu importe
les circonstances dans lesquelles la femme a perdu sa
virginité, le fait que lhymen ne soit plus intact semble
être le critère le plus important.
Citant
L. Bercher, Bousquet explique que, le viol étant perçu
comme ayant des répercussions sociales très graves, la
victime est fortement dissuadée par la collectivité de
porter des accusations. Le coupable dun viol est passible de la
peine de mort et, puisquil est souvent connu de la victime, une
pression est souvent exercée sur cette dernière afin
quelle garde le silence. De plus, porter une accusation de viol
signifie dire ouvertement et publiquement que la victime nest
plus vierge. Elle sera perçue comme nayant pas de bonnes
murs, chose honteuse pour la famille et dévastatrice
pour la victime. Finalement, les tabous reliés à la
sexualité font quil est scandaleux de parler de telles
choses. Entre tous ces maux, il semble que les musulmanes
préfèrent garder le viol secret autant que possible.
El
Saadawi interprète les conséquences dun viol de
cette façon: «La réputation de la famille peut
être perdue si une de ses filles perd son hymen
prématurément, même en tant que victime de viol.
Le viol reste donc secret, permettant ainsi à lagresseur
de ne pas être puni. Le vrai criminel est protégé
alors que la victime, qui a perdu sa virginité, est
condamnée "à vie" à la perte de son
honneur.»[12]
Larticle
276 du Code criminel égyptien est clair sur le fait quun
homme qui a une relation sexuelle avec une femme non consentante doit
être puni[13].
Il définit labsence de consentement dune
façon très large: il inclut toute situation où
une pression est exercée sur la femme de façon
explicite et implicite. En théorie, les femmes sont
protégées par cette loi qui, par sa définition,
se rapproche de la conception occidentale du viol. Mais Safia K.
Mohsen elle-même avocate explique que le viol
nest pas un crime souvent dénoncé en
Égypte, à cause du préjudice que cela pourrait
causer à la réputation de la famille. Elle explique que
le viol réduit la «valeur» de la femme, car
lhonneur de la famille est basé sur la bonne
réputation de ses femmes. Une femme qui avouerait avoir
été violée ne pourra trouver mari, et sa
réputation ternira celle de ses soeurs.[14]
Elle cite lexemple dune jeune femme qui a
été violée par son oncle. Son frère, en
lapprenant, a conspiré avec loncle coupable pour
tuer la jeune fille. À son procès, il a plaidé
quil voulait épargner à sa sur une vie de
honte et de solitude. Il défendait lhonneur de la
famille et celui de sa sur en la tuant.
Un
autre exemple illustre comment cette perception de honte peut
être appliquée au viol. Une jeune femme, elle aussi
égyptienne, fut violée dans sa propre maison par des
domestiques. Elle était fiancée et devait se marier la
semaine suivante avec son cousin qui laimait. Malgré
tout, après le viol, il la abandonnée, ne voulant
plus jamais la revoir. Le policier affecté à
lenquête fut pris de sympathie pour elle et ordonna
à un de ses officiers de lépouser afin
deffacer le stigmate qui pourrait la suivre et sauva ainsi sa
réputation.
Ce
concept de la honte est profond et persistant dans la psyché
des musulmans, même sils vivent dans un contexte social
où la majorité de la population est non musulmane et
nadhère pas à ces stigmates face au viol. En
1993, à Montréal, une jeune fille musulmane
dorigine maghrébine fut violée par son
beau-père, luimême musulman, et ce pendant une
période de deux ans. Elle a finalement quitté la maison
de sa mère pour aller vivre avec son père, la situation
étant intolérable. Mais même son père lui
rendit la vie difficile. Il lui aurait dit à plusieurs
reprises quil lui était impossible de la respecter
puisquil la considérait maintenant souillée et
ruinée. La jeune femme a dû recourir aux services
sociaux afin que ceux-ci puissent lui trouver un autre foyer.
Survivre au viol fut difficile, mais survivre au stigmate
apporté par lévénement fut tout aussi
difficile, sinon plus.
Ces
exemples illustrent que les circonstances de la perte de la
virginité sont peu considérées. Malgré le
fait que la Loi islamique et les sources authentiques disent que la
victime dun viol doit être exonérée de
sanctions, socialement, ces lois ne sont pas intégrées.
Lorsquelle a été victime dun viol, la femme
est exclue de la vie normale et stigmatisée.
Le
viol, une injure à lordre social
Pour
tenter dexpliquer les tabous et la honte qui sont
associés au viol dans lIslam, nous allons nous
référer aux notions de pureté et de souillure
telles que lentend Mary Douglas. Elle définit la
souillure comme étant ce qui vient interrompre lordre
établi à lintérieur dun
système. «La saleté est le sous-produit dune
classification systématique des objets ou des choses puisque
la classification en elle-même sous-entend le rejet des objets
inappropriés».[15]
Elle poursuit sa définition en disant que «les objets ou
situations qui nous troublent, qui refusent de se faire classifier,
nous les rejetons ou les ignorons afin quils ne viennent pas
déranger lordre établi.»[16]
Douglas explique quil doit se développer dans une
société des rituels qui permettent de
réintégrer, dans lordre établi, ces
«choses» qui causent la souillure.
Nous
allons illustrer cette notion par un exemple qui était, il
ny a pas si longtemps, relativement courant. Une jeune fille
non mariée et enceinte était considérée
dans notre société nordaméricaine comme une
femme souillée: par le fait davoir un enfant sans
être mariée, elle nétait pas à sa
place dans un système social qui dictait que, dans
lordre des choses, les enfants ne doivent naître que
dun mariage. Cette jeune femme, troublant lordre
établi, était rejetée et devait sexiler
dans une autre ville, le temps davoir son enfant. La jeune
femme donnait ensuite son bébé en adoption, rituel qui
la purifiait socialement, de sorte quelle pouvait de nouveau
retourner chez elle et réintégrer la vie normale.
Lenfant adopté, quant à lui, subissait une
purification en intégrant une famille: ce rituel
effaçait la stigmatisation quil aurait pu y avoir
à son égard sil avait vécu seul avec sa
mère, sans pouvoir porter le nom de son père.
Dans
les sociétés islamiques, il ne semble pas y avoir de
tels rituels qui permettraient à une femme violée,
souillée par une relation sexuelle non légitime, de se
débarrasser de cette souillure et de réintégrer
la société. Puisque le viol est une injure à un
ordre établi les règlements qui régissent
les relations sexuelles établies par le Coran et que la
société est dépourvue de moyens pour classifier
cette situation, la victime doit donc être
évacuée et bannie de la société, tel que
démontré dans les exemples précédemment
utilisés.
Il
est important de noter que les notions élaborées
précédemment soit la virginité et
lhonneur face à la problématique du viol
circulent dans la plupart des sociétés musulmanes,
indépendamment de la culture ou du pays dorigine. Les
différents exemples utilisés lillustrent bien
dailleurs car ils proviennent de pays et de cultures
différents. Il existe certainement dans un autre
système religieux que lIslam ou dans un système
culturel autre que musulman des notions se rapportant à la
virginité et à lhonneur semblables à
celles que préconisent les musulmans. Nous insistons sur le
fait que cest le Coran qui, par son silence sur le viol,
construit la structure de linterprétation des relations
sexuelles et définit ce qui est légitime et ce qui est
souillure.
Le
viol des musulmanes dans un conflit armé
Nous
cherchions à savoir si le même stigmate social est
imposé aux femmes victimes de viols dans un contexte où
le nombre des victimes est grand, tel que présentement en
Bosnie, où la question de bonnes murs ne devrait plus
exister, tous étant conscients et souvent témoins de
ces viols. Il est beaucoup trop tôt pour discerner les
répercussions sociales qui affecteront ces femmes. Ces
victimes de viols se trouvent présentement soit dans des camps
de réfugiés ou à lextérieur de
leurs villes. Durant la guerre entre le Pakistan et le Bengale en
1971, les femmes bengalî ont vécu une situation
similaire. Malgré les différences ethniques et
culturelles démarquant les Bosniaques et les Bengalî, il
est possible de faire certains parallèles. Durant les neuf
mois du conflit qui ont opposé le Pakistan et le Bengale, plus
de 200 000 femmes bengalî auraient été
violées par des soldats pakistanais: 80% auraient
été musulmanes, les autres étant hindoues ou
chrétiennes.
Le
gouvernement du Bangladesh a, à la suite de ce conflit,
lancé une campagne médiatique promulguant que toutes
ces femmes violées étaient des
«Héroïnes de la Guerre
dindépendance». Une telle stratégie
gouvernementale peut être interprétée, selon la
théorie de Mary Douglas, comme étant le rituel
permettant aux femmes dêtre purifiées socialement
et de réintégrer cette société
traditionnelle où un mari ne reconnaîtrait plus son
épouse violée et où un homme ne prendrait jamais
pour conjointe une telle femme. Mais cette campagne médiatique
na pas eu les effets souhaités. Malgré le fait
que les hommes étaient au courant de la façon dont les
femmes avaient été violées, malgré le
fait que plusieurs maris auraient été témoins du
viol de leur femme, de leurs surs et de leur mère, des
milliers de femmes se sont retrouvées à la rue,
rejetées par leur famille et leur communauté.
À
quoi peut-on sattendre lorsque prendra fin le conflit
bosniaque?
Daprès
le témoignage dune personne qui travaille pour le Haut
Commissariat aux réfugiés des Nations
Unies[17],
très peu de viols sont rapportés dans les camps de
réfugiés.[18]
Cela pourrait sexpliquer par le fait que les femmes veulent se
protéger du stigmate social qui pourrait découler
dune telle délation. La Mission
déléguée par la Communauté
Économique Européenne afin denquêter sur
les viols systématiques la Mission Warburton , a
déjà anticipé une telle stigmatisation des
femmes musulmanes en ex-Yougoslavie. Les considérations
générales du rapport de la Mission nous indiquent:
«Le viol est une violation de lintégrité
physique et psychologique de la femme, et ce crime implique une forte
stigmatisation sociale. Pour les femmes musulmanes, ceci peut
signifier une marginalisation sociale et un rejet par la
communauté, à moins quune action positive puisse
y remédier.» [19]
Dans
ses recommandations, la Mission Warburton préconise que les
traitements psychologiques offerts aux victimes prennent en
considération la complexité et les répercussions
à long terme des problèmes causés par ces viols,
la résistance à parler du viol, la stigmatisation
associée au viol, la réticence des femmes à
demander de laide et le fait quelles ne veulent pas
automatiquement se faire reconnaître comme victimes de
viol.[20]
Il y a eu une brève campagne médiatique à
lautomne 1993 où une autorité musulmane a
déclaré que toutes les femmes violées dans
lex-Yougoslavie doivent être considérées
comme nayant pas été violées, et que les
femmes qui auparavant étaient vierges doivent encore
être considérées comme étant vierges. Une
telle déclaration ressemble étrangement à
leffort entrepris par le gouvernement du Bangladesh à la
suite du conflit de 1971 qui avait pour but de
réintégrer socialement les femmes victimes de viols
dans la société. Si lexpérience du
Bangladesh est un indicateur des sociétés musulmanes en
général, nous pouvons présumer quun tel
effort naura que peu de résultats en Bosnie.
Malgré un écart de deux décennies entre ces deux
conflits, tout semble indiquer que les attitudes des musulmans face
à la sexualité nont pas beaucoup changé.
Les
exemples et les différentes interprétations que nous
avons évoqués nous permettent de comprendre que le viol
nest pas perçu dans les sociétés
islamiques de la même façon quil lest dans
les sociétés occidentales. Dans ces dernières,
le viol est surtout considéré comme une attaque
physique et psychologique sur la personne, alors quen Islam, le
viol reste étroitement lié à la sexualité
et à ses tabous. Malgré les principes de droit
islamique qui stipulent quune femme nayant pas consenti
à participer au zina ne doit pas être punie,
lapplication de ces principes nest pas visible dans les
sociétés musulmanes. Une corrélation semble
sétablir à leffet que le viol tend à
avoir la même connotation quune activité sexuelle
normale. Si on compare la situation dune femme violée
dans un contexte particulier et la situation des femmes qui sont
collectivement violées dans un contexte de guerre, peu de
différences apparaissent quant à la stigmatisation et
à la marginalisation de celles-ci. Une telle stigmatisation
sapplique même lorsque la communauté est
parfaitement au courant des circonstances entourant ces viols, comme
ce fut le cas au Bangladesh. Nous pouvons présumer que ces
mêmes principes sappliqueront aussi à la Bosnie.
Toute tentative de changement ou dimposition dune
quelconque forme de rituel de purification par une stratégie
gouvernementale ou religieuse naura probablement aucun effet
sur les masses et sur la perception sociale.
LIslam,
en tant que système religieux, est silencieux sur le viol. Les
sociétés musulmanes, en tant que systèmes
culturels, sont incapables ou ont de grandes difficultés
à réintégrer ces victimes dans leurs
sociétés: par la structure même des relations
sexuelles telles que définies par le Coran; suivant
linterprétation sociale qui résulte de cette
définition et de la gravité implicite des crimes
dadultère et de fornication; et malgré toutes les
lois civiles votées par les différents gouvernements de
pays dont la population est en majorité musulmane.
Summary
Having
heard of the so-called «new» weapon of war in the Bosnian
conflict, our attention turned towards the Muslim woman victim of
rape. Trying to understand the sexual dynamics of islamic societies
in general, many questions arose. How do muslim populations care for
these victims? Is Islam as a culture able to deal with such
circumstances? And, is the rape of a single woman in a particular
setting considered differently than the rapes of many, if not most of
the women within a community? Whereas the status of women in Islam is
often talked about, analysed, discussed and explored, rape is, so it
appears, a non-issue. Rape is usually listed under the heading
zina, which is by definition, «any sexual intercourse
between persons who are not in state of legal matrimony or
concubinage». Scholars concerned with the notions of rape and
zina are not concertrating their research on the social
context in which the sexual encounter occurs, but rather on the
punishment that should be imposed on people who do not abide by the
islamic prescriptions. And because zina is viewed as a
terrible crime in Islamic Law, the punishment is proportional to its
gravity. While the legal and religious theories may be spelled out
fairly clearly, social realities often stray from the guide lines.
The
difficulty of applying the islamic legal principles can be observed
in light of some legislations existing on zina in different
muslim countries. What seems to stem out of these different laws,
which ultimately reflect the society more than the islamic
principles, is that rape is not readily distinguished as a crime
separate from adultery or fornication. This constrasts with the
occidental perspective where rape is considered a violent crime that
has little to do with sexuality.
Islam
does state that both men and women should lead a chaste life (Koran
24: 30-31). But chastity, though it implies refraining from sexual
activities or sexual behaviors that may entice this sort of activity,
does not necessarily imply virginity as a necessary disposition for
marriage or for the social recognition as being chaste. However,
another element complicates the already complex issue of sexuality
within arabic muslim societies: it is the problem related to virtue,
honor, and virginity. These values are particularly important when
examining rape. Trying to understand the taboo and the shame that is
associated with rape, we will refer to Mary Douglas' notion of
pollution, where she defines pollution as matter or things that are
out of place within an established system. Rape, in its own way,
contradicts the accepted sexual behavior. Douglas explains that there
needs to be rituals to reintegrate within society those elements that
contradicted the established system. However, there seems to be no
rituals in most islamic societies that allow the raped woman to be
reintegrated socially.
It
is very premature to study the particular case of Bosnia, as the
victims of rapes are still displaced from their own towns and cities.
However, when considering other muslim societies, one is lead to
think that these women will find it difficult to deal with the stigma
of having been immodest and unchaste since Islam, as a cultural
system, has difficulty in assessing rape as an act unrelated to
sexuality and distinct from zina.
[1] Lyne
Marie Larocque prépare actuellement une thèse de
doctorat en sciences des religions à l'Université du
Québec à Montréal. Elle détient une
maîtrise sur l'Islam en Asie centrale du Institute for
Soviet and East European Studies de l'Université Carleton,
Ottawa.
[2] Joseph
Schacht, «Zina», First Encyclopaedia of Islam
1913-1936, New York, E.J. Brill, 1987, pp. 1227-1228. [3] Ibid.,
«Marriage within the forbidden degrees is simply zina, as is
rape, which can also be regarded as doing bodily harm.» [4] «
[a]
carnal conjunction of a male (of a mature age and sound mind) with a
female (of like description) who is not lawful to him.» S.
Aminul Hasan Rizvi, G.S. Masoodi, Danial Latifi, Tahir Mahood,
«Adultery and Fornication in Islamic Jurisprudence: Dimensions
and Perspectives Seminar», Islamic and Comparative Law
Quarterly, II, 4, 1982, p. 278. [5] LIslam
considère quune personne célibataire, qui
na pas de partenaire pour satisfaire ses besoins naturels, peut
avoir de la difficulté à résister à la
fornication; sa punition sera moins sévère. Quant
à la personne mariée, elle sera punie plus durement uisquelle
a la possibilité d'assouvir ses besoins naturels dans le
mariage. [6] «By
making fornication/adultery in itself a crime, the ordinance reduces
the stress on rape as a heinous crime, since fornication/adultery are
also similar crimes in the eyes of the ordinance.» Rubya Mehdi,
«The Offense of Rape in the Islamic Law of Pakistan», dans
International Journal of the Sociology of Law, 18, 1990, p.
24. [7] Rapporté
par Nawal El Saadawi, The Hidden Face of Eve. Women in the Arab
World, Boston, Beacon Press, 1982, p. 20. [8] Il y
a quatre grandes écoles juridiques dans le monde musulman.
Lécole malékite est prédominante
aujourdhui surtout en Afrique du Nord. [9] G.-H.
Bousquet, Léthique sexuelle de lIslam,
Paris, Desclés de Brouwer, 1990, p. 73. [10] «Because
an Arab represents his kin group, his behavior must be honourable so
that the group is not disgraced. (
) A man can bring honour both
to his kin and to himself by showing generosity or courage
But
the most important connotation of honour in the Arab orld is related
to the sexual conduct of women. If a woman is immodest or brings
shame on her family by her sexual conduct, she brings shame and
dishonour on all her kin.» Sana al-Khayyat, Honour and Shame.
Women in Modern Iraq, London, Saqi Books, 1990, p. 21. [11] «A
mans honor is safe as long as the female members of his family
keep their hymens intact. It is more closely related to the behavior
of the women in the family, than to his own behavior.
[
] At the root of this
situation lies the fact
that sexual experience in the life of a man is a source of pride and
a symbol of virility; whereas sexual experience in the life of women
is a source of shame and a symbol of degradation». Voir El
Saadawi, The Hidden Face of Eve, p. 31. [12] «The
reputation and standing of a family may be irrevocably lost if one of
the daughters loses her hymen prematurely, even though a victim of
rape. This is why an incident of rape is kept a close secret and
rarely divulged, thus enabling the aggressor to escape scot free. The
real criminal remains safe, out of reach, protected from the hands of
the law, whereas the victim who loses her virginity (
) is
doomed to lose her honour for life.» Ibid., p. 19. [13]
Safia K. Mohsen, «Women and Criminal Justice in
Egypt», Daisy Hilse Dwyer (ed.), Law and Islam in the Middle
East, London, Bergin & Garvey Publishers, 1990, p. 20. [14]
Ibid., p.
22. [15] «Dirt
is the by-product of a systematic ordering and classification of
matter in so far as ordering as a systematic ordering involves
rejecting inappropriate elements. (
) In short, our pollution
behavior is a reaction that condemns any object or idea likely to
confuse or contradict cherished classification.» Mary Douglas,
«Symbolic Pollution», Jeffrey C. Alexander et Steven
Seidman (ed.), Culture and Society. Contemporary Debates,
Cambridge, Cambridge University Press, 1993, p. 155. [16] «Uncomfortable
facts, which refuse to be fitted in, we find ourselves ignoring or
distorting so that they do not disturb these established
assumptions.» Ibid., p. 154. [17]
Nous
voudrions remercier Madame Michèle Voyer de nous avoir
accordé une entrevue téléphonique en
décembre 1993, à Montréal. [18]
Bien
que les témoignages des femmes musulmanes existent, la
majorité des viols rapportés et des témoignages
apportés auprès des différents organismes
impliqués dans le conflit bosniaque sont des femmes serbes ou
croates. [19]
«Rape
is a violation of a womans physi [20]
«
[the
psychologi