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Andres Oppenheimer

Amérique latine - La rébellion des classes moyennes contre l'insécurité

El Nuevo Herald via Courrier international - n° 713 - 1er juil. 2004

L'Amérique latine connaît à l'heure actuelle un phénomène des plus intéressants : les défilés de protestation de la classe moyenne contre la vague d'enlèvements qui frappe la région prennent le pas sur les habituelles manifestations contre la politique économique et la corruption, organisées par la gauche. Lorsque je suis arrivé à Mexico, à la mi-juin, j'ai eu l'impression d'assister à une répétition de ce que j'avais vu à Buenos Aires, en Argentine, il y a trois mois, lorsque 250 000 personnes s'étaient rassemblées devant le Congrès pour exiger un durcissement des lois contre les auteurs d'enlèvements. La manifestation citoyenne argentine, qui a été la plus importante en son genre dans toute l'histoire récente du pays, avait été convoquée par Juan Carlos Blumberg, un chef d'entreprise inconnu jusqu'alors [cf. CI n° 707 du 19 mai 2004]. En arrivant à Mexico, j'ai découvert une ville où le principal sujet de l'actualité et des conversations était la "marche silencieuse" qui, sous le slogan "Basta Ya" [Ça suffit], aurait lieu le dimanche 27 juin pour demander aux autorités fédérales et au gouvernement de la capitale plus d'efficacité dans la lutte contre les enlèvements. Tout comme en Argentine, la manifestation mexicaine a été convoquée par des groupes de citoyens poussés à bout par plusieurs enlèvements et assassinats qui ont agité l'opinion publique. Plus de 80 organisations citoyennes ont participé à la marche, qui a rassemblé plus de 250 000 personnes, et le cri des manifestants a occupé la première page des principaux quotidiens mexicains. Parmi leurs exigences figuraient l'approbation d'une loi prévoyant au minimum trente-cinq ans de prison pour les auteurs d'enlèvement et l'abaissement à 15 ans de l'âge requis pour entamer une procédure pénale contre ses ravisseurs. En formulant des demandes similaires en Argentine, Blumberg et ses alliés ont forcé le Congrès à approuver des lois plus sévères contre les kidnappings. D'après les chiffres de l'Organisation mondiale de la santé, l'Amérique latine est la région la plus violente du monde, avec une moyenne de 27,5 homicides pour 100 000 habitants contre 22 en Afrique, 15 en Europe de l'Est et 1 dans les pays plus développés. Mon avis ? Je ne suis pas certain, à la différence de certains analystes, que la révolte de la classe moyenne contre les enlèvements fera pencher la balance politique latino-américaine vers la droite, surtout après les importantes victoires électorales remportées par la gauche depuis trois ans. En revanche, je suis persuadé que le maire de Mexico, Andrés Manuel López Obrador, et son homologue de Buenos Aires, Aníbal Ibarra, deux "bébésaures", versions plus modernes des dinosaures politiques de la vieille gauche, ont commis une grave erreur ; le premier en qualifiant ces manifestations de simple "conspiration de l'extrême droite", le second en les ignorant. Ne s'étant pas joints à la croisade contre la délinquance, ils se tiennent aujourd'hui sur la défensive. Et ils ont de bonnes raisons de s'inquiéter. Bien avant les manifestations de ces derniers temps, en octobre 1999, des centaines de milliers de personnes avaient défilé en Colombie contre les enlèvements au cri de "No Más" [Assez]. Peu après, en 2002, les Colombiens choisissaient Alvaro Uribe pour président - le candidat qui proposait les mesures les plus sévères contre la criminalité - et Francisco Santos, leader du mouvement No Más, pour vice-président.