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Michel Guerrin
Les photographes doivent travailler entre propagande et censure en Afghanistan
LEMONDE.FR | 26.10.01 | 12h14
Qu'ils soient avec les troupes de l'Alliance du Nord, au Pakistan ou même à Kaboul, les photojournalistes, au-delà des images de réfugiés ou de blessés, déplorent de ne pas pouvoir vraiment saisir la réalité du conflit. Ils n'ont, notamment, pas le droit de suivre les commandos américains.
"Une frustration de tous les instants." "Une propagande bien huilée." "Une censure comme jamais." Telles sont les réactions, recueillies auprès de photographes sur le terrain et auprès d'agences photo, à propos des images fixes prises en Afghanistan et au Pakistan depuis que les Etats-Unis ont lancé, il y a trois semaines, leur guerre contre les talibans. Hormis les "écrans verts" de la chaîne Al-Jazira – des images abstraites de bombardements de nuit –, les photos publiées dans la presse confirment le caractère invisible du conflit.
Une double censure et une double propagande, talibane et américaine, expliquent la pauvreté et la fragilité de ce qui est montré. Que voit-on ? Des avions F-18 qui filent dans le ciel, de la fumée au loin comme traces d'un bombardement, des départs de roquettes, des colis "humanitaires" parachutés, des blessés dans un hôpital, des bâtiments détruits, une manifestation pro-talibans au Pakistan, des réfugiés aux frontières. "Des images, souvent, qu'on aurait pu faire il y a dix ans", explique Alexandra Boulat (agence VII), qui se trouve à Quetta (Pakistan). "C'est aussi contrôlé que pendant la guerre du Golfe", dit Vincent Amalvy, de l'AFP. "Les réfugiés, la misère, les talibans en costume traditionnel, c'est bien, mais ça ne donne pas l'idée d'une guerre qui oppose les cinq pays les plus riches du monde au pays le plus pauvre", ajoute Göksin Sipahioglu, directeur de Sipa. Rémy LeMorvan, de l'agence Max PPP, qui gère les échanges de photos pour vingt et un quotidiens régionaux, confirme que "la production est pauvre, les photographes se plaignent, l'accès à l'information est très difficile".
Se trouvent sur le terrain une centaine de photographes, dont le talent n'est pas en cause : quelques Pakistanais et Afghans, surtout des reporters envoyés par les agences photo et par des magazines, qui essaient de travailler en Afghanistan et au Pakistan. "Les journalistes sont arrivés par wagons de trois cents à Douchanbé, au Tadjikistan, affirme Vincent Amalvy. Il y a du show, là-dedans."
"HYPER VERROUILLÉ"
Alors que le rédacteur, par la richesse des mots, peut déjouer les embûches, le photographe, lui, est dans l'obligation de voir. Or les soldats américains, qui ont entrepris des interventions commandos autour de Kandahar –de nuit, ce qui ajoute au casse-tête–, sont invisibles. "Je n'ai pas aperçu un Américain en six semaines", constate, comme ses confrères, Alexandra Boulat. Elle ajoute, désabusée : "C'est hyperverrouillé." Une seule image télé, obscure, extraite d'un film diffusé le 20octobre par l'armée américaine, montrerait des soldats sur le sol afghan. "Propagande", répondent nombre de responsables d'agences qui affirment que les premières images de soldats américains au sol "vaudront cher".
Les bases et "lieux de vie" des forces américaines n'ont, pour l'instant, pas été montrés. "En Ouzbékistan, où ils ont des forces spéciales, les Américains en ont bloqué l'accès", dit Vincent Amalvy. Des photographes ont été autorisés à embarquer sur les porte-avions Theodore-Roosevelt, Winston ou Enterprise. "Nous précisons dans la légende que nous n'avons pas le contrôle de ces images", nuance Guy Kopelowicz, d'Associated Press. Les photographes n'ont pu embarquer sur le Kitty-Hawk, le porte-avions le plus stratégique, aménagé en porte-hélicoptères, d'où sont lancées les opérations spéciales. Le Pentagone, enfin, diffuse des images du sol afghan prises depuis un satellite. "Nous refusons de les relayer pour des raisons déontologiques", affirme Rémy LeMorvan.
Quelques images arrivent de Kaboul. Outre les "captures d'écrans vidéo" d'après la chaîne Al-Jazira, les trois agences télégraphiques, AFP, Reuters, AP, y ont un photographe. Ce sont des Afghans qui fournissent textes, photos et même vidéos. Leur situation est difficile. Et leurs images à prendre avec des pincettes. Ils doivent souvent se limiter à ce que les talibans veulent bien montrer – maisons bombardées, blessés dans un hôpital. "Notre photographe a été arrêté deux fois, on lui a confisqué son matériel", dit un responsable d'agence. "J'ai refusé une couverture de Match montrant des talibans en armes, prise à Kaboul, parce que ces photos sont sous contrôle et leurs auteurs des “otages provisoires”", ajoute Alain Genestar, directeur de la rédaction de Paris-Match.
Une cinquantaine de photographes occidentaux, éparpillés sur cinq ou six fronts, ont rejoint les troupes de l'Alliance du Nord. Ils sont souvent réduits à faire "de l'illustration" sur des moudjahidins qui "n'avancent pas" et qui "jouent à la guerre en lançant des roquettes pour la télévision". Les reporters fixent aussi les avions qui passent dans le ciel. Leurs photos sont les plus publiées dans la presse occidentale. C'est aux côtés de l'Alliance du Nord que deux photographe français, Georges Mérillon (Gamma) et Olivier Jobard (Sipa), ont pu prendre, le 23 octobre, au marché de Charikar, dans la plaine de Chamali, les premières photos "sur le vif", juste après un bombardement taliban – l'obus est tombé à 70 mètres des reporters, les images étaient "bouclées" à Paris-Match trois heures après. Olivier Jobard, qui a d'abord passé trois semaines à Peshawar, se trouve depuis huit jours avec les opposants au régime de Kaboul, à une cinquantaine de kilomètres de la capitale : "Jusqu'à ces photos du marché, je n'ai pas pu faire grand-chose, si ce n'est me rendre sur les fronts “au petit bonheur la chance” sans qu'il ne se passe grand-chose."
Beaucoup de photographes sont également au Pakistan, à Peshawar, Quetta ou Islamabad, dans l'attente d'une attaque terrestre ouverte –Peshawar mène à Kaboul et Quetta à Kandahar. Albert Facelly (Sipa) vient de rentrer à Paris après cinq semaines passées entre Peshawar et Islamabad. "C'est terriblement frustrant, j'ai l'impression que les photos se répètent d'un conflit à l'autre, celles de réfugiés notamment. Je n'ai même pas pu approcher la frontière. Quant aux manifestations anti-talibans, je trouve que les images, notamment télévisées, ont amplifié leur ampleur. Nous sommes un miroir déformant parce que nous photographions ce que l'on veut bien nous montrer."
On ne connaît pas à ce jour de photographes qui seraient entrés clandestinement chez les talibans, cachés sous une burqah par exemple, comme a tenté de le faire Michel Peyrard, le journaliste de Paris-Match, emprisonné maintenant depuis le 9 octobre. "C'est très risqué, encore plus pour un photographe avec son matériel, et je ne vois pas comment faire des images", affirment Alexandra Boulat ou Albert Facelly.
De rares photographes ont aussi opté pour des sujets "décalés". Ainsi Jean-Luc Moreau (Gamma), vient de rentrer à Paris après avoir photographié le trafic de drogue de l'Afghanistan vers le Tadjikistan –90 % de l'héroïne consommée en Europe vient d'Afghanistan. Sinon, la plupart attendent une attaque terrestre. "Pourra-t-on vraiment travailler ?", se demande Olivier Jobard. "Il faudra être encore plus méfiant", ajoute Rémy LeMorvan. Certains, pessimistes, pensent quitter la région début novembre, après les premières neiges. "La grande histoire, conclut Alexandra Boulat, c'était le World Trade Center ; maintenant, on a les miettes."